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Publié par Mak

Visite de Gérard Larcher au Tchad : lettre ouverte d'Abdelkerim Yacoub Koudoungoumi

    

           Monsieur Gérard Larcer,                          

Président du Sénat                      

17 rue de Vaugirard, 75006 Paris

 

     Paris, le lundi 5 Mars 2018

Monsieur le Président,

Nous voulions vous faire part de notre incompréhension et de notre déception suite à votre visite au Tchad. Alors que notre pays est paralysé par une grève générale et au cœur d’une crise sociale, politique et économique d’une grande ampleur, vous n’avez parlé que de sécurité extérieur et de ce qui concerne les intérêts de la France, c’est-à-dire, la guerre contre le terrorisme. Laissez-nous vous dire que cette visite est une insulte supplémentaire faite au peuple Tchadien.  

Nous, Tchadiens, nous ne pouvons tolérer d’avantage ce désintérêt profond du gouvernement français pour tout ce qui a trait à la situation interne du Tchad. Nous ne pouvons l’accepter car, en plus de mépriser l’état profond du pays et le sort de notre peuple, vous venez apporter d’avantage de légitimité à un despote qui n’en a plus aucune aux yeux de la société civile, de l’opposition démocratique et des masses populaires.

Au moment où vous saluiez la main d’Idriss Déby, sachez que des centaines de malades étaient en train de mourir aux portes des hôpitaux tchadiens qui n’assurent même plus de service minimum.                     

Au moment où vous apportiez votre soutien à Idriss Déby, sachez que des centaines d’opposants et de prisonniers politiques étaient en train de mourir à petit feux dans les geôles tchadiennes.                   

Au moment où vous congratuliez Idriss Déby, sachez que des milliers d’enfants tchadiens dont les écoles sont fermés, attendaient le ventre vide un repas qui n’arrivera pas du fait de l’abattement des salaires et des mesures d’austérité imposées par le régime qui frappent cruellement les foyers.                                      

Au moment où vous paradiez au monument Félix Eboué, sachez que ce grand homme et tous les Tchadiens morts pour le France devaient se retourner dans leurs tombe, eux qui se sont battus et qui sont morts pour sauver des principes que dans votre incohérence vous bafouez en soutenant un tel despote.

Malgré votre soutien intarissable à Idriss Déby, la stabilité du Tchad est un mirage. Le pays se dirige inévitablement vers une implosion sociale qui sera désastreuse pour toute la sous-région. Songez que dans quelques années, la France pourra être accusée d’avoir affiché autant de soutien à un dictateur qui a saisi l’opportunité de la guerre contre le terrorisme comme une stratégie pour obtenir des fonds et de la légitimité de la communauté internationale.

Monsieur le président, on ne peut utiliser un pyromane pour jouer le rôle d’un pompier. La guerre de la France contre le terrorisme est aveugle, elle manque de stratégie politique et de vision. Au vingt-et-unième siècle, le meilleur moyen de lutter contre le terrorisme c’est d’avoir des institutions fortes et non des hommes forts au pouvoir. Ceci va avec la marche de l’histoire, que vous le vouliez ou non.

Vous qui êtes venus apporter votre soutien à l’armée Tchadienne, sachez qu’aujourd’hui cette armée se résume à une garde républicaine prétorienne, manipulée et conditionnée à la répression de toute contestation politique, sociale, économique et citoyenne. Le fait que cette armée lutte le terrorisme ne doit pas occulter le caractère violent et répressif des soldats qui la constituent vis-à-vis de leur propre peuple. Dans cette coopération militaire entre la France et le Tchad, l’attente notre peuple, c’est qu’elle puisse aboutir à la fondation d’une armée républicaine digne de ce nom, respectueuse des droits des citoyens, protectrice des citoyens et garante de nos institutions. Cette attente ne pourra voir le jour tant que l’armée Tchadienne sera contrôlée par un seul homme qui place ses intérêts au-dessus de ceux du peuple. 

Monsieur le sénateur, ouvrez les yeux. La fragilité du Tchad n’est pas due au terrorisme mais plutôt à la profondeur des problèmes économiques et sociaux que le pays traverse, à la corruption et à la faillite de l’état de droit. De quel droit la France s’autorise-t-elle à nommer le Tchad gendarme de la région ou pas ? Le Tchad n’a ni les moyens, ni les capacités de l’être. Votre déclaration témoigne de votre manque de respect vis-à-vis de nos institutions régionales et continentales qui sont conçues pour régler ces problèmes.

Sachez enfin que si vous étiez venu quelques semaines plus tôt au Tchad, vous n’auriez pas eu le loisir de pouvoir tweeter durant votre séjour. En prévision d’une marche de contestation pacifique organisée par la société civile le 25 janvier dernier, le régime avait déployé tous les corps de l’armée dans les artères de N’Djamena et coupé Internet. Voilà le triste lot qui est réservé au peuple Tchadien ! Sachez pour finir qu’aujourd’hui, les sociétés civiles de nos deux pays sont unies et qu’elles vous regardent. Le monde entier sait ce qui se passe au Tchad et ne pourra pas tolérer plus longtemps la collaboration d’un état comme la France avec un régime si sanguinaire.

Monsieur Larcher, comme le disait Aimé Césaire, une société qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. C’est la raison pour laquelle le peuple Tchadien vous appelle à un sursaut démocratique. Il vous appelle à dépasser vos pratiques irresponsables et indignes de la fonction de que vous occupez.

Soyez intraitables et intransigeant avec un individu tel que Idriss Déby !

Soyez aux côtés du peuple Tchadien qui aspire à la liberté et à la démocratie.

Vive le peuple Tchadien. Vive la démocratie.