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Publié par Mak

L'universitaire et Sociologue tchadien, Mohamed Ali

L'universitaire et Sociologue tchadien, Mohamed Ali

 

 

Le moins que l’on puisse dire est que les seize mesures prises en 2016, dont les conséquences désastreuses se font encore sentir sur la vie des masses populaires, n’ont pas suffi ! En effet, sous la pression du FMI, qui leur demande de faire des économies de 30 milliards dans les dépenses publiques, Idriss Déby Itno et son gouvernement n’ont pas trouvé mieux que de se  lancer, une fois de plus, dans une nouvelle guerre contre les intérêts du monde du travail et, par répercussion, contre ceux de l’ensemble de la nation opprimée : ils ont diminué les salaires et supprimé de 50% les primes et indemnités des travailleurs de la fonction publique. Par ailleurs, comme si cela ne suffisait pas encore, ils ont aussi procédé à l’augmentation des prix de certains produits, tels le gasoil, l’essence, et la taxe d’habitation.

 

Dès que ces mesures ont été annoncées, elles ont été accueillies par une bronca d’indignation et de colère de la part de ceux qui allaient en être les victimes, les travailleurs notamment, tant du public que du privé. C’est ainsi que, dès que l’augmentation des prix de l’essence et du gasoil est devenue une réalité dans les stations, le syndicat des transporteurs a réagi par un mot d’ordre d’une grève générale de deux jours, les 22 et 23 janvier derniers. Le premier jour, la grève a été une réussite totale : les rues étaient désertes, la circulation, fluide, les gares, vides, à l’arrêt,  à tel point que le ministre des transports a dû ramper vers les syndicats des transporteurs pour engager des négociations, qui se prolongent encore aujourd’hui. Quelques jours après, ayant constaté que les salaires avaient été diminués, la plateforme syndicale revendicative a lancé le mot d’ordre d’une grève illimitée le 29 décembre dernier. Depuis cette date, d’autres secteurs du monde du travail ont rejoint le mouvement social. C’est le cas des travailleurs de la justice, des médecins, mais aussi ceux du secteur privé, les banques, les hôtels, l’énergie, les mines et le pétrole, notamment, qui ont observé aussi deux  jours de grève largement suivis.

 

Ce nouveau bras de fer entre Idriss Déby Itno et le monde du travail, mobilisé dans ses différentes organisations syndicales, est, certes, l’expression du refus par l’écrasante majorité des travailleurs du pays des mesures gouvernementales. Mais, si l’on considère le contexte politique et social général, marqué par vingt-sept ans de dictature, de diverses frustrations et injustices, nul doute qu’il va plus loin, bien au-delà des circonstances apparentes : cette grève se nourrit, en effet, du ras le bol général qui couve dans le pays. Elle en est l’expression éclatante. Toutes les actions menées ces derniers jours derrière la plateforme syndicale, dans le transport, à l’Education, à la Santé, aux Finances, mais aussi dans le privé, les banques, les hôtels, les mines, le pétrole, l’énergie, etc, symbolisent, en réalité, la colère, l’exaspération de larges couches de la population opprimée, qui ont plus que marre de la politique d’Idriss Déby Itno et ses partisans ! C’est cela qu’exprime la détermination des travailleurs des différents secteurs en grève ! C’est ça aussi la source profonde de la sympathie populaire dont jouit cette grève, comme on l’entend sur les ondes des différentes radios !

 

En effet, après vingt-sept ans de règne, le plus grand exploit d’Idriss Déby Itno et ses partisans au pouvoir, c’est d’avoir réussi à créer dans ce pays, l’un des plus pauvres au monde, une société profondément stratifiée, inégalitaire, où toute la politique de l’Etat consiste essentiellement à promouvoir une minorité de bourgeois parasites au détriment des besoins collectifs de l’écrasante majorité de la population, que sont les travailleurs, les paysans pauvres et autres opprimés, laissés-pour-compte. Certes, cela n’est pas nouveau dans l’histoire politique du pays : de tout temps, depuis ses origines remontant à la période coloniale jusqu’aujourd’hui, l’Etat tchadien, dont le pouvoir s’apprête à discuter de la forme et des institutions dans son prochain forum, a toujours agi ainsi, comme un instrument de domination des masses populaires, aux mains de la bourgeoisie locale, elle-même au service de l’impérialisme français. On pourrait dire aussi que tout cela n’est pas exclusif au Tchad : c’est ainsi que se comportent tous les Etats bourgeois du monde, quels qu’ils soient, suivant la logique implacable du capitalisme qui voudrait que l’économie serve essentiellement à rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, avec comme inévitable corollaire, l’accumulation, à un pôle, et la paupérisation, à l’autre.

 

Mais, ce qui se passe dans ce pays sous leur long règne du MPS n’a peut-être d’équivalent nulle part dans le monde ! Même pas dans des pays comme le Burundi, la RDC  ou, hier, Haïti sous la férule des Duvalier! Car, l’exploitation des ressources tant naturelles qu’humaines du pays qu’impose l’Etat, au profit des multinationales, s’accompagne d’une gabegie sans fond, d’un pillage sans précédent, à ciel ouvert, des biens publics, oeuvre  d’une minorité d’individus au sommet du pouvoir ou proches de celui-ci, dont la voracité est sans fin, la rapacité, sans limites, qui s’enrichissent à vue d’œil, au su et au vu de tout le monde, en bonne conscience, grâce aux différents leviers de commandement et aux régies financières qu’ils contrôlent. Cette dilapidation des biens publics par ceux qui sont au sommet de l’Etat a atteint une proportion telle que, dans un bref moment de lucidité, un jour, Idriss Déby Itno lui-même n’a pas hésité de reconnaître publiquement qu’il n’est « entouré que de voleurs ».

 

Aussi, toute cette politique qui consiste à enrichir essentiellement les trusts et leurs valets locaux de tout genre a-t-elle pour conséquence la dégradation constante des conditions de vie des couches populaires, d’année en année, malgré les revenus pétroliers, qui, finalement, n’ont servi qu’à alimenter ce vol généralisé des biens publics, base de l’enrichissement de la bourgeoisie locale, petite et grande. La société ne pouvant engraisser une minorité de parasites tout en résolvant les besoins collectifs des masses opprimées, la conséquence de tout cela est donc la lente descente de celles-ci dans les profondeurs de la misère : en ville comme en province, l’immense majorité des couches populaires a du mal à se nourrir, se soigner, s’éduquer, se loger, etc, sans, par ailleurs, jouir des moindres libertés élémentaires, car, tout cet ordre social inique, injuste, se trouve placé sous le talon de fer d’une dictature féroce, comme l’illustrent les dernières interdictions de manifester ou la suspension des partis politiques.  

 

Voilà donc le contexte social et politique où se déroule le bras de fer actuel entre le monde du travail et le pouvoir, un contexte chargé de frustrations, de dégoût de la politique en vigueur par les masses populaires lassées de subir, des années durant, des privations de toutes sortes ! Voilà donc qui explique aussi la sympathie populaire dont bénéficie cette grève, mais également sa justesse! Oui, les travailleurs qui rejettent catégoriquement les mesures prises par le pouvoir ont mille fois raison! Ce n’est pas à eux de faire les frais de la crise économique du système capitaliste, ce système irrationnel, qui sacrifie l’écrasante majorité de l’humanité sur l’autel du profit, dont Idriss Déby Itno et son gouvernement sont les serviteurs locaux ! Si ces derniers veulent de l’argent pour résoudre les conséquences de la crise de leur système, ils n’ont qu’à le chercher là où il est : dans les coffres forts des trusts, Esso, Airtel, Glencore, Bolloré, CNPICI, mais aussi des bourgeois locaux, qu’ils ont contribué à enrichir au détriment des masses populaires. Pas dans les poches des travailleurs ! 

 

Vu la volonté du pouvoir de leur imposer de nouveaux sacrifices pour satisfaire le FMI, les travailleurs n’ont donc pas d’autre choix que de se battre pour le contraindre à retirer ses mesures. Ils en ont objectivement les moyens ! En effet, à cause de leur position au cœur de l’économie notamment, ils jouent un rôle fondamental dans tout ce qui fait marcher la société. Ce sont eux qui font fonctionner les secteurs industriels dont dépend le pays : les sites pétroliers, la Coton Tchad, la STE, la SLE, la SONASUT, la SONACIM, la Brasserie, la Poste, la Téléphonie, mais aussi les banques, les assurances, le bâtiment, le transport, etc. Dans l’administration également, rien ne se fait sans leur force de travail ou leur intelligence : la Santé, l’Education, la justice, la Culture, la Communication, bref, tous les secteurs publics essentiels ne fonctionnent que grâce à eux. Contrairement aux classes dirigeantes et autres privilégiés qui, tels des parasites, inutiles, vivent sur le dos de la société, les travailleurs, eux, en sont la sève, la source nourricière, dont dépend toute l’organisation sociale. Ce rôle particulier, nécessaire, qu’ils jouent leur confère en même temps une force colossale dont ne dispose aucune autre classe sociale. Par conséquent, s’ils sont conscients de cet état des choses et s’ils en ont l’ambition, ils sont capables de bloquer tout le pays, de le paralyser, de le couper du reste du monde et, par ce biais, d’imposer les revendications populaire au pouvoir !

 

Mais, cela nécessite une politique ! Pour faire reculer le pouvoir,  la seule perspective qui en vaille la peine est celle d’une riposte collective du monde du travail contre la politique du gouvernement. Car, individuellement, aucun secteur n’est à même de changer le rapport des forces entre lui, d’une part, le pouvoir et le patronat, de l’autre. Par contre, tous les travailleurs du pays, tant du public que du privé, secteurs et catégories confondus, unis autour de la nécessité de défendre collectivement leurs intérêts de classe et leur droit à la vie, pourraient changer la donne, c’est-à-dire le rapport des forces entre eux et le pouvoir ! Par-delà les chapelles syndicales, seule cette stratégie de l’unité de tous les travailleurs pourrait donner à ces derniers les moyens d’imposer les aspirations populaires au clan du pouvoir et celui du patronat. La plateforme syndicale l’a d’ailleurs fort bien compris : lors de sa conférence de presse, elle s’est adressée à l’ensemble du monde du travail, à toutes les organisations syndicales, les invitant à construire ensemble cette riposte collective. Par conséquent, c’est cette perspective-là qu’il conviendrait de construire, méthodiquement, consciemment, en vue d’une mobilisation générale du monde du travail, pour une riposte collective contre la politique du pouvoir!

 

Par ailleurs, à travers les mesures que le pouvoir vient d’imposer, en réalité, ses attaques ne se limitent pas qu’aux travailleurs. Leurs conséquences désastreuses vont au-delà du monde du travail : elles s’étendent sur l’ensemble de la nation opprimée. Quand on sait que dans ce pays le salaire est le seul moyen dont disposent des milliers d’entre nous pour faire vivre des milliers de familles comprenant plusieurs personnes, la réduction du pouvoir d’achat des travailleurs fragilisera inévitablement la vie de l’ensemble des opprimés du pays. C’est toute la société qui en sera touchée et sombrera de plus en plus dans la précarité. 

 

C’est pourquoi, dans leur combat, les travailleurs auraient intérêt à s’ouvrir aussi aux autres catégories de la population qui souffrent des mêmes problèmes qu’eux pour leur offrir une politique, les entraîner dans la lutte, en vue de la défense de leurs intérêts communs. Cette perspective-là aussi la plateforme revendicative l’a bien comprise : lors de sa conférence de presse, elle l’a défendue publiquement en s’adressant aux organisations des droits de l’homme, aux associations des femmes, des étudiants, des élèves, des jeunes, des consommateurs, des journalistes, aux associations culturelles, à celles des artisans, des artistes, des petits commerçants, des paysans pauvres, aux millions donc d’autres opprimés, étranglés, comme les travailleurs, par la même crise du capitalisme et la politique du gouvernement. L’adresse à toutes les organisations du monde de travail et de la société civile a été aussi réaffirmée dans un tract diffusé par l’UST lors de la dernière assemblée générale du mercredi 07/02 dernier, organisée par la plateforme syndicale.

 

            Dans le bras de fer actuel entre le monde du travail et le pouvoir, rien n’est joué d’avance. Nul ne peut, pour l’instant, dire de quel côté se penchera le balancier de l’histoire. La page de celle-ci reste vierge. Mais, si les travailleurs en lutte sont conscients de la force qu’ils constituent, s’ils sont déterminés à aller jusqu’au bout comme ils le disent, ils ont largement les moyens de la remplir à leur manière. Oui, si la plateforme revendicative oppose à la politique du pouvoir, de façon méthodique et organisée, une politique qui mette en avant des objectifs sur lesquels toutes les masses opprimées peuvent être d'accord parce que reflétant les intérêts communs de tous, comme le droit au travail pour tous, le droit à un salaire correct, le droit de se nourrir, de se loger convenablement, le droit à la santé, aux soins, le droit de donner une culture moderne à ses enfants, le droit aux libertés élémentaires, bref, le droit à la vie tout simplement, en vue de construire avec elles une riposte collective afin de faire plier le pouvoir, cette tâche-là n’est pas impossible!

 

            Le mercredi passé, lors de l’assemblée générale organisée à la bourse du travail, le tract diffusé par l’UST se concluait ainsi : « TRAVAILLEURS ET OPPRIMES, DE TOUTES LES ETHNIES, DE TOUTES LES RELIGIONS, DE TOUTES LES REGIONS, UNISSONS-NOUS POUR DEFENDRE COLLECTIVEMENT NOTRE DROIT A LA VIE ! »

 

            Par conséquent, tous ceux qui sont réellement révoltés par la situation actuelle, tous ceux

qui ne voudraient pas que  la société sombre dans la déchéance et la dictature devraient tout faire pour que cette perspective-là soit une réalité vivante et organisée, capable d’offrir des possibilités supérieures vers un avenir meilleur, car c’est de tout cela que sont grosses les luttes actuelles que mène le monde du travail.

 

            Alors, oui, vive la grève !

 

 

                                               Ali Mohamed Abali Marangabi