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Publié par Mak

L'économiste et altermondialiste sénégalais, Dembelé Moussa interpelle, EMMANUEL MACRON

LETTRE OUVERTE AU PRESIDENT EMMANUEL MACRON

 

Monsieur le président,

Lors de votre visite au Burkina Faso, en novembre 2017, vous auriez déclaré que : «Le franc CFA n'est pas une monnaie coloniale en dépit de ce qu'en pensent les Africains, et la France
ne force aucun pays qui ne le souhaite pas à y rester, les pays africains qui veulent se retirer et battre leurs propres monnaies sont libres de le faire, c'est aussi simple que ça. »

Le franc CFA est bel et bien une monnaie coloniale
Monsieur le Président, comme beaucoup d’Africains, je persiste à dire que le franc CFA est bien une monnaie coloniale. Quand, le 26 décembre 1945, le gouvernement du général de Gaulle créa les « francs des colonies françaises d’Afrique » (CFA) c’était pour rétablir le contrôle de la France sur ses possessions africaines, contrôle qui avait été mis à mal pendant l’occupation allemande durant la Deuxième Guerre mondiale. Le franc CFA ainsi que les autres accords commerciaux et militaires étaient des instruments du Pacte colonial, dans lequel « la colonie devient un moyen d’enrichir la métropole ainsi qu’un atout pour lui donner poids et prestige dans le concert des pays les plus forts ».

Après les indépendances formelles des années 1960, le Pacte colonial s’est transformé en Pacte néocolonial. Et le franc CFA et les autres accords ont tout simplement continué à jouer leur
rôle au service des intérêts économiques et géopolitiques de la France.

Monsieur le président, vous n’êtes pas sans savoir qu’en 1994, c’est la France, avec le Fonds monétaire international (FMI), alors dirigé par un Français, ancien directeur du Trésor, Michel
Camdessus, qui a décidé de la dévaluation de 50% du franc CFA. Et pour comble de mépris, la France envoya à Dakar un ministre chargé de la Coopération pour informer des chefs d’Etat et de Gouvernement ! Le Premier ministre français de l’époque, Monsieur Edouard Balladur, disait que la France avait pris cette décision parce qu’elle pensait qu’elle «était dans l’intérêt
de ces pays… ». Si un tel comportement de la France ne relève pas du néocolonialisme, c’est que les mots n’ont plus aucun sens!

Et depuis l’avènement de l’Euro, le franc CFA est soumis à une double tutelle française et européenne. Donc, son sort se décide à Paris, Bruxelles et Francfort plutôt qu’à Dakar ou Yaoundé, sièges des Banques centrales des pays africains utilisant le CFA. Tous ces faits montrent bien, Monsieur le président, que le franc CFA n’est pas une monnaie africaine. C’est bel et bien une monnaie coloniale, quoique vous en pensiez !
Avant vous, certains de vos prédécesseurs et leurs ministres ont essayé de convaincre les Africains que le CFA est « leur monnaie ». Peine perdue ! Le camp de la servitude monétaire
en Afrique se réduit de plus en plus comme peau de chagrin. Il y a une prise de conscience grandissante que le CFA est un des symboles du néocolonialisme, un des obstacles au
développement des pays africains et une négation de leur souveraineté.

L’intérêt de la France au maintien du franc CFA
Ainsi, en dépit des discours des dirigeants français et de leurs marionnettes africaines, c’est un fait indéniable que la France trouve son intérêt au maintien du franc CFA. Monsieur le
président, vous-même savez bien que les accords monétaires avec les pays africains permettent aux entreprises françaises de jouir d’un statut privilégié dans ces pays, dans lesquels elles
occupent les secteurs-clés de l’économie, y compris au Sénégal. Alors quand certains disent que« la France ne gagne rien avec le CFA », on entend la voix des défenseurs de la servitude
monétaire, qui cherchent à faire perpétuer celle-ci. Depuis quand a-t-on vu un Etat occidental soutenir une action qui ne soit pas dans ses intérêts ?

Mais peut-être que ces agents de la servitude ont oublié la fameuse remarque du général de Gaulle, qui disait que « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Et l’Etat français a montré à travers l’histoire de la colonisation, qu’il savait défendre ses intérêts, par tous les moyens, y compris par le recours aux meurtres et aux massacres. Alors, dire que la France ne « gagne rien avec le CFA » est une absurdité et une ignorance crasse de la réalité des relations internationales. La France a bel et bien intérêt à garder le franc CFA et à arrimer les économies africaines à la sienne.

Surtout dans la situation mondiale actuelle où la France et la vieille Europe cherchent par tous les moyens – exemple, les APE- à s’accrocher à l’Afrique comme d’une bouée de sauvetage.
N’est-ce pas un rapport du sénat français d’octobre 2013, qui parlait de l’Afrique comme de « l’avenir » de la France ? Et vous-même, Monsieur le président, lors de votre discours devant
les ambassadeurs de France réunis à Paris au mois d’août 2017, vous disiez que « une bonne partie de l’avenir du monde se joue en Afrique ».

Ainsi, vous-même confirmez à quel point l’Afrique est importante pour la France. Dès lors, votre discours de Ouagadougou sur le franc CFA ne pouvait pas convaincre grand monde. « Faciliter » la sortie des pays africains du franc CFA ?

Cependant, pour lever les doutes et montrer que votre position sur le CFA était sincère, alors, vous pourriez « faciliter » la tâche aux pays africains, en prenant les initiatives suivantes:

1) Retirer unilatéralement et immédiatement vos représentants au sein des Conseils d’Administration et des Comités de politique monétaire des Banques centrales africaines
2) Ramener le montant des réserves déposées au Trésor français au niveau statutaire de 20%, comme étape transitoire vers la fin des Conventions des Comptes d’Opérations
Avec ces initiatives, envisageables immédiatement, vous montrerez que vous êtes sincère et prêt à accompagner « les pays africains qui veulent se retirer et battre leurs propres monnaies… » Et ils ont déjà une alternative, avec la monnaie unique de la CEDEAO.

La balle est donc dans votre camp, Monsieur le président. A vous de jouer !
Haute considération

Demba Moussa Dembélé
Economiste, coauteur de « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc
CFA ? » Paris, La Dispute, 2016