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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

lundi 20 mai 2013

Réputé Etat-défenseur de la liberté d’expression et des droits de l’Homme, le Sénégal flanche avec ses expulsions de Makaïla Nguebla, journaliste blogueur tchadien et Koukoy Samba Sagna, opposant gambien. Une dérive à stopper.

Qui est le prochain sur la liste ? En moins de deux mois, le Sénégal a chassé deux opposants africains de Dakar. Le 17 avril, Koukoy Samba Sagna, opposant gambien, est expulsé au Mali et le 7 mai, Makaïla Nguebla, journaliste blogueur tchadien, est refoulé en Guinée. La peinture de Dakar, ville hospitalière et respectueuse des droits de l’Homme et des libertés d’expression, subit des lézardes. L’image du Sénégal, pays de démocratie, terre d’asile qui a accueilli d’anciens chefs d’Etat et des intellectuels persécutés, se défraîchit avec cette politique d’expulsion d’hommes politiques. L’inquiétude grandit dans les rangs des organisations de défense des droits de l’Homme et des réfugiés. Le Sénégal n’est plus cet asile des combattants de la démocratie, qui forgeait jadis sa bonne réputation.

Face à la montée dénonciatrice des organisations des droits de l’Homme, l’Etat monte au créneau et justifie son acte. « Nguebla vivait en situation illégale. Sa présence était simplement tolérée. Mais sous certaines conditions : qu’il s’abstienne de faire un certain nombre de choses et de déclarations, que le gouvernement sénégalais estime contraires à sa volonté de vivre chez nous », relate Abdoul Latif Coulibaly, porte-parole du gouvernement, ministre de la Bonne gouvernance, sur les ondes de Rfi. Omar Diallo, assistant juridique à la Raddho, bat en brèche cette thèse et sort la convention de 1951 qui protège la liberté des refugiés. Il dit : « Le Sénégal garantit la liberté d’expression et il est contraint par le respect de la convention de 1951 qui protège les libertés des réfugiés, même s’il n’ont pas le récépissé ». Suffisant pour que Me Assane Dioma Ndiaye condamne un « recul grave dans le respect des droits et libertés humains ».

Le président de la Ligue sénégalaise des droits humains argumente : « Nous constatons que le droit d’asile a changé au Sénégal. Le journaliste Makaïla vivait dans la même situation sous l’ère Wade, donc ce que Wade peut tolérer, Macky ne peut pas le tolérer (…). Est-ce que les autorités auraient accepté qu’un Sénégalais soit expulsé de cette manière sans procédure judiciaire, administrative ou un recours dans un autre pays où il n’a aucune attache familiale ? ». En tout cas, Makaïla Nguelba, depuis Conakry, donne de ses nouvelles et confirme : « Ce qui m’est arrivé est le prix à payer à la liberté d’expression au Tchad, en Afrique et dans le monde entier. Continuons la mobilisation ! ».

Sous Wade, le sans-papier et blogueur a bénéficié de la liberté de ton. Dénonçant les dérives du président Deby. Pendant 8 ans, sa voix est acceptée. Puis, la Direction de surveillance du territoire l’accuse de tentative de déstabilisation du régime d’Idriss Deby Itno. Motif de l’extradition, ces lignes : « Les arrestations arbitraires et illégales de ces derniers temps au Tchad, de plusieurs responsables politiques, militaires et civils, traduisent de manière claire et nette l’absence de liberté et le déficit démocratique au sein du régime en place. Par ailleurs, la persécution des opposants hors du Tchad, ne peut non plus nous décourager ni nous inquiéter. Nous ne céderons pas ! Nous appelons à la démission d’Idriss Deby et demandons au peuple tchadien de désapprouver ce régime illégitime, qui règne par la terreur et la répression dans le pays ». L’homme s’exprimait après les premières arrestations d’hommes politiques tchadiens présumés auteurs de complot constitutionnel. Dix personnes sont arrêtées depuis l’obscur coup d’Etat du 2 mai. Ce texte, puis la sortie sur les ondes de Sud Fm dans l’émission en Perspective du 5 mai, ont accéléré son rapatriement, suite à la visite du ministre tchadien de la Justice, Jean Bertrand Pandaré.

Nguebla n’a pas de statut de réfugié, mais il en a fait la demande depuis 2005. Il a respecté toutes les procédures d’éligibilité au statut de refugié. Sans suite. Le quadragénaire qui s’enflammait sur les ondes de Sud-Fm, se disant « en sécurité » à Dakar. Mais, il a vite déchanté, 72 heures plus tard. Le blogueur, « objecteur de conscience », « plume combattante » est désabusé par le Sénégal où il a eu à collaborer avec la Raddho et la radio Manoré Fm. Mieux encore, la décision tombe quelques heures après la visite du ministre tchadien, Jean Bertrand Pandaré. Coïncidences troublantes. « C’est une concession grave à des régimes anti-démocratiques », constate Oumar Diallo.

Makaïla Nguebla est sous le coup de l’article 3 de la Convention de l’Union africaine de 1969, qui stipule que « les demandeurs d’asile doivent respecter la liberté de leur pays et ne pas s’attaquer à leur pays ». Cette loi jugée désuète par les militants et défenseurs des droits de l’Homme. Car si en 1969, beaucoup de pays africains vivaient dans des régimes anti-démocratiques, de nos jours de grands pas ont été faits dans la voie démocratique. C’est pourquoi les représentants de la Raddho aux Nations-Unies à Genève y voient un deal. Dans un communiqué signé par Dr Ibrahima Guissé et Diro Diawara daté du 9 mai, on peut lire : « Cette expulsion d’un défenseur des droits humains et leader d’opinion vers la Guinée, un pays « non sûr » et en proie à des tensions politiques, laisse apparaître un deal entre les autorités politiques sénégalaises et tchadiennes, en vue d’extrader Makaila Nguelna au Tchad où sa vie est menacée ».

Bien malheureux doit être Nguebla, l’homme qui avait épousé le Sénégal en 2005. Extradé de la Tunisie, il choisit le Sénégal comme terre d’asile. Huit ans après, c’est l’amertume et la désolation qui l’habitent en quittant le sol dakarois sous la contrainte. Ses dernières images du Sénégal sont empreintes de douleur et refroidissent les cœurs épris de dignité humaine. Nguebla a été menotté et expulsé manu-militari comme un vulgaire caïd. Aujourd’hui, quel va être le sort de ces dizaines d’opposants au régime gambien sur le sol sénégalais ?

La société civile monte au front

L’affaire Nguebla a soulevé des vagues de contestations, tant en interne qu’en externe. Face à cet acte condamnable, les organisations des doits de l’Homme dénoncent. Reporters sans frontières, la Raddho, Amnesty international,la Ligue des droits humains, les organisations guinéennes des droits de l’homme, tous s’indignent de cette expulsion du journaliste blogueur. « Nous ne comprenons pas la volonté du Sénégal d’expulser les opposants réfugiés ici. L’Etat doit revenir sur cette expulsion », s’insurge Fatou Kama, directrice exécutive de la Raddho. Ces droits de « l’Hommistes » comptent saisir les institutions internationales, notamment l’Union africaine et les Nations unies pour les refugiés. Ils prévoient des activités pour le retour de ces extradés. « Le combat sera mené jusqu’au retour de Makaila et de Samba Sagna. Nous organiserons des marches pour ce faire, boycotterons les activités des ambassades de la Gambie et du Tchad et quitterons les manifestations auxquelles elles sont conviées », avertit Bouba Diop, membre de la Société civile sénégalaise. Aux yeux de ce collectif, « Makaila n’a rien fait de mal si ce n’est de lutter pour les droits humains, la liberté de presse et la démocratie. Compte tenu des tensions actuelles à Conakry, sa vie est en danger. C’est pourquoi, nous exigeons son retour au Sénégal et demandons à l’Etat sénégalais de lui octroyer un statut de réfugié », exige Mignane Diouf, coordonnateur du Forum social mondial (FSM) du Sénégal. Pour Seydi Gassama d’Amnesty international, il s’agit d’une campagne mondiale destinée à obtenir le retour de Makaila Nguebla et à lutter contre « les dérives humanitaires » du régime de Macky Sall. Sa vie est menacée. Makaila Nguebla, combattant de la démocratie et de l’Etat de droit au Tchad, peut bien continuer la lutte avec ce témoignage de Abdelaziz Riziki Mohamed, docteur d’État en Sciences politiques, écrivain comorien, qui convoque Hugo pour dire qu’ « on résiste à l’invasion des armes, on ne résiste pas à l’invasion des idées ».

Au nom des intérêts !

Les pays n’ont pas d’ami mais des intérêts. En procédant aux expulsions de Koukoy Samba Sagna, le Sénégal défend peut-être les relations de bon voisinage avec la Gambie. Et fait un clin d’œil à Yaya Jammeh, président gambien au cœur du règlement du conflit de la Casamance. La Gambie avait même facilité la libération des otages sénégalais, il y a quelques mois. C’est peut-être compréhensible de lui renvoyer la monnaie en expulsant son opposant-rebelle, Koukoy Samba Sagna. Avec le Tchad, certes, il n’y a pas cette grande amitié, mais la nouvelle posture africaine de Idrisss Deby Itno vaut peut-être cette largesse.

Deby a le vent en poupe et avec sa forte colonie militaire dans le désert malien, le président tchadien est en pleine puissance sous-régionale. Le Tchad contribue aussi au financement du procès d’Habré. Maintenant, si le jugement d’Habré participe au renforcement de l’indépendance judiciaire africaine, l’expulsion de Makaïla reste plutôt suspecte. Le blogueur était un combattant de la démocratie. Un relais entre son peuple et l’extérieur. Il était la voix des sans voix tchadiennes, il informait des dérives de Deby parce que bénéficiant de cette liberté d’expression qui fait défaut à ses confrères restés au pays.

Boly BAH

 

SOURCE: http://www.lagazette.sn/spip.php?article4511