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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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Député de l’opposition démocratique, M. Selim Ben Abdesselem, est membre du parti Nida Tounès. Il fait partie d’une soixante des députés qui ont refusé de siéger à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), pour protester et dénoncer une série d’assassinats politiques et cibles dont sont victimes les responsables de l’opposition.

 Pour le député tunisien, le pouvoir Ennadha, sous-estime et minimise les contestations populaires de plus en plus massives dans le pays à son encontre.

Il convient de rappeler que  M.Selim Ben Abdesselem, est aussi un militant pour le respect des droits et des libertés fondamentales. A ce titre, il a soutenu les démarches du blogueur tchadien auprès des autorités françaises afin de défendre les causes des personnes opprimées et persécutées dans le monde.

 

 Selon M.Selim, la sortie de crise en Tunisie,doit se faire en dehors de l’ANC, par un  dialogue politique sincère et inclusif regroupant l’ensemble des acteurs sociopolitiques du pays.

 

 

Entretien

 

 

Interview avec M. Selim Ben Abdesselem , député franco-tunisien à l’ANC.

 

Blogmak : Bonjour Honorable député Selim Ben Abdelsam (Abdesselem) ! Pourriez-vous dire à nos lecteurs, qui vous êtes ? Député membre de Nida Tounès à l’ANC, élu de circonscription France Nord, peut-on savoir votre mobile politique de représenter la diaspora franco-tunisienne ?

 

Selim Ben Abdesselem : Je suis député de l’opposition démocratique en Tunisie, récemment rallié au parti Nida Tounès de l’ancien Premier ministre de transition, M. Béji Caïd Essebsi, qui m’est apparu comme le seul capable de tenir tête à Ennahdha et de favoriser une alternative politique et des alliances solides, notamment avec la coalition de gauche du Front populaire créé par Chokri Bélaïd et ralliée par Mohamed Brahmi, deux de nos trois martyrs de l’ère post-révolutionnaire, le troisième étant Lotfi Naghdh, un militant de Nida Tounès, lynché à mort par des milices proches d’Ennahdha autoproclamées « Ligues de protection de la révolution ». Je précise que j’ai été élu sur les listes du parti Ettakatol (centre-gauche, membre de l’Internationale socialiste) que j’ai quitté fin 2012 pour rejoindre l’opposition, en raison de mes désaccords concernant la forme prise par l’alliance gouvernementale conclue entre ce parti et les islamistes d’Ennahdha qui a laissé ces derniers mettre la main sur tout l’appareil d’Etat en quelques mois sans aucune résistance de ses deux partenaires gouvernementaux laïcs, chose que nous avions justement pour mission d’éviter.

Concernant ce qui m’a poussé à représenter les Tunisiens de France, c’est avant tout la volonté de m’engager pour construire une Tunisie démocratique après la Révolution qui nous en donnait la possibilité, mais aussi pour défendre les acquis modernistes hérités du Président Bourguiba et que dont la pérennité pouvait être menacée par les islamistes d’Ennahdha ou les courants religieux extrémistes et ouvertement anti-démocratiques tels que les salafistes dont certains ne cachent pas d’ailleurs leur sympathie pour les mouvements terroristes tels qu’Al Quaïda qui est malheureusement présent aujourd’hui en Tunisie. Enfin, dans la période post-révolutionnaire et après avoir choisi de m’engager politiquement, je me suis senti prêt à assumer des responsabilités de candidat et de député au sein de l’Assemblée Nationale Constituante pour ce qui devait être une extraordinaire expérience de construction de la démocratie en Tunisie. J’estime à ce jour avoir fait le maximum pour être à la hauteur de cette mission, même si la perfection n’est pas de ce monde.

 

Blogmak : Cinq (5),mois, après l’assassinat de Chokri Belaïd, le 25 juillet dernier, le député de Gauche, Mohamed Brahimi, a subi le même sort. Selon vous qui sont les auteurs de ces crimes ciblés et que visent-ils ?

 

Selim Ben Abdesselem : Il est difficile et hasardeux de lancer des accusations ou des affirmations sans preuves tangibles. Des suspects ont récemment été arrêtés et l’ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui chef du gouvernement, l’islamiste Ali Lâarayedh, avait déjà affirmé avec certitude que l’assassinat de Chokri Bélaïd était le fait d’un « courant religieux extrémiste », sans plus de précisions. De là à dire qu’il s’agit de la mouvance liée à Al Quaïda, il n’y a qu’un pas. Mais cela n’écarte pas l’hypothèse d’éléments radicaux qui auraient pu être liés de près ou de loin à Ennahdha ou à certains de leurs responsable de leur aile radicale dont les liens sont connus avec des mouvements extrémistes djihadistes comme Ansar Acharia qui ne cache pas ses sympathies pour Al Quaïda, qui auraient fini par échapper à leur contrôle et à verser dans le terrorisme. Et aujourd’hui, le nouveau ministre de l’Intérieur, M. Lotfi Ben Jeddou, un ancien juge connu pour son indépendance et son intégrité, affirme que les auteurs des deux meurtres seraient les mêmes en raison de la preuve apportée que la même arme aurait tué les deux martyrs.

En conclusion, si je ne pense pas que ces assassinats planifiés puissent être directement attribués à Ennahdha, je pense qu’il est clair que ce parti porte une grande part de responsabilité dans ce qui est arrivé en raison de sa passivité ou de sa tolérance coupable, voire de sa complicité avec les appels au meurtre proférés dans certains mosquées vis-à-vis de ceux qui étaient considérés comme des ennemis de l’islam avec le résultat que l’on sait, tout comme par son laxisme qui a duré jusqu’à récemment face à la mouvance djihadiste la plus radicale qui ne cachait pas sa sympathie pour Al Quaïda et qui aujourd’hui a frappé dans les montagnes de Châambi à la frontière algérienne.

 

Blogmak : cet assassinat a suscité une vague de manifestations populaires appelant tous azimut à la dissolution de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) et le départ des islamistes du pouvoir en Tunisie. Quelle lecture faites-vous de cette crise politique en Tunisie ?

 

Selim Ben Abdesselem : Après l’assassinat de Chokri Bélaïd, Ennahdha a tout fait pour laisser passer l’orage de la mobilisation massive qui s’était levée contre elle à ce moment-là. Elle a misé sur l’essoufflement du mouvement pour se maintenir au pouvoir sans rien changer en mettant en avant l’argument d’une légitimité électorale quasi immuable alors même que l’ANC n’avait été élue que pour un an et que près de deux ans après, elle piétinait et n’était pas prête de finir sa mission. Ennahdha a obtenu ce qu’elle voulait et elle tente aujourd’hui de faire la même chose en refusant toute concession sur quelque point que ce soit. Mais cette fois, le mouvement ne semble pas fléchir comme en témoigne la très forte mobilisation qu’à connu le pays depuis l’assassinat de Mohamed Brahmi et notamment les 6 et 13 août où plusieurs centaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour demander le départ d’Ennahdha du gouvernement et, pour certains, la dissolution de l’ANC au plus vite, ce qui est énorme à l’échelle de la Tunisie. A côté, Ennahdha a peiné à rassembler quelques milliers de manifestants, preuve que le rapport de force est en train de s’inverser.

Maintenant, pourquoi Ennahdha doit quitter le gouvernement sans attendre, ce qu’elle refuse. La raison est simple : depuis son arrivée au pouvoir Ennahdha a mis la main sur l’appareil d’Etat, en profitant de la faiblesse ou de la complicité de ces deux partenaires gouvernementaux, en nommant des hommes à elles à quasiment tous les postes-clés, une manière de s’assurer le contrôle de tous leviers dans la perspective des prochaines élections. Dans ces conditions, il n’y a pas possibilité d’organiser des élections libres et transparentes avec le maintien d’Ennahdha au gouvernement, d’où l’exigence de mise en place d’un gouvernement de compétences nationales dont les membres ne seraient pas candidats aux prochaines élections. Pour l’heure, Ennahdha refuse tout compromis, et pour cause : plus elle sent que le pouvoir pourrait lui échapper au vu de la mobilisation populaire, des sondages et des remontées du terrain, plus elle s’y accroche en misant sur l’essoufflement de camp d’en face. Ennahdha ne voit que son intérêt propre et non celui du pays. Seul le maintien du rapport de force pourrait changer la donne.

 

Blogmak : le 26 juillet dernier, plusieurs députés issus de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), ont annoncé leur démission collective. Quel est l’impact politique de cette démission ?

 

Selim Ben Abdesselem : Il ne s’agit pas d’une démission proprement dit mais d’un retrait de l’ANC. Nous avons décidé de conserver nos mandat pour une raison principale : certains, comme moi, ont été élus sur des listes de partis ayant participé au gouvernement de coalition avec Ennahdha, et, en cas des démissions d’un élu, le suivant sur la liste le remplacerait. Or, une telle opération aurait pu aboutir à renforcer la troïka au pouvoir au lieu de l’affaiblir, raison pour laquelle nous avons choisi le retrait effectif sans démission formelle.

Sur le terrain, nous constatons qu’un grand nombre de Tunisiens approuvent notre décision et nous demandent de tenir bon en nous mettant en garde contre toute idée de retour en arrière. Le message est clair : mis à part chez les sympathisants d’Ennahdha et de ses alliés qui nous en veulent et nous traitent de tous les noms jusqu’à nous accuser de haute trahison, nous sentons qu’une grande majorité de Tunisiens est très satisfaite de nous voir à ses côtés, mais qu’elle nous demande aussi régulièrement des explications et des comptes sur notre démarche et les perspectives que nous pourrions offrir à ce mouvement qui ne fléchit pas. L’impact de notre retrait est donc réel voire significatif sur l’opinion pour laquelle il a constitué un levier majeur. Mais notre retrait ne représenterait pas grand-chose sans un fort mouvement populaire et une action forte du syndicat de travailleurs UGTT, acteur majeur de la scène nationale avec le syndicat patronal UTICA qui défend d’ailleurs des positions proches, ce qui pourrait apparaître paradoxal ailleurs mais pas dans le contexte tunisien. Il ne faut donc pas flancher même si les choses traînent car Ennahdha joue justement la carte du découragement de l’opposition.

 

Blogmak : Depuis la chute du régime Ben Ali, la Tunisie se trouve dans une insécurité totale.  Pourquoi, les nouvelles autorités peinent-t-elles à sécuriser le pays ?

 

Selim Ben Abdesselem : Les gouvernements successifs dirigés par les islamistes se sont distingués par leur grande incompétence largement attestée dans bien des domaines, dont celui de la lutte contre l’insécurité. Comment aurait-il pu en être autrement quand les ministres sont nommés non pas en fonction de leurs compétences mais de leurs années de prison ou de leur proximité personnelle avec tel ou tel leader (et cela n’est pas valable que pour Ennahdha) ? Dans le domaine sécuritaire, il y a eu en plus de cela une très grande suspicion des islamistes arrivés au pouvoir à l’égard des policiers qui avaient travaillé sous Ben Ali. C’est vrai que cela pouvait donner lieu à des réserves, mais il était également impensable et irresponsable de mettre sur la touche une grande partie des cadres policiers rôdés à ce métier. L’exemple le plus frappant est la dissolution dans l’euphorie révolutionnaire de ce que l’on appelait la « sureté » de l’Etat » ou la « police politique », il est vrai de triste mémoire pour son action dans la répression des opposants, mais le résultat est que nous nous retrouvons aujourd’hui sans services de renseignement digne de ce nom pour lutter contre la menace terroriste qui est sur notre sol. En outre, Ennahdha a aussi fait la sourde oreille aux propositions des syndicats de police créés après la Révolution qui visaient justement à ce qu’on opte pour des choix plus efficace pour lutter contre ce péril. Résultat : beaucoup de temps perdu dont les terroristes ont profité pour s’installer en Tunisie grâce notamment à la passivité et la complicité coupables d’Ennahdha vis-à-vis du courant djihadiste. Par ailleurs, Ennahdha a favorisé la constitution de milices violentes à sa solde autoproclamées « Ligues de protection de la révolution » auxquelles elle fait son possible pour garantir une totale immunité et impunité en dépit de leurs actes, dont le plus grave aura été le meurtre de Lotfi Nagdh en octobre 2012. Mais, là, la justice a bien été « obligée » de mener son enquête et d’engager des poursuites. Enfin, la coopération avec l’Algérie qui a tardé à se mettre en place, est sans doute une des clés de la lutte contre le terrorisme, vu l’expérience dont disposent nos voisins de l’ouest en ce domaine et le prix qu’ils ont payé face au terrorisme. 

 

Blogmak : Depuis le 07 août, les travaux de l’ANC sont suspendus par une décision du Président Moustapha Ben Jaâfar, qui appelle au dialogue entre le parti Ennadha et l’opposition. Quelle est votre appréciation de cette décision ?

 

Selim Ben Abdesselem : Indépendamment de tout ce que j’ai à reprocher à M. Ben Jâafar sur le plan politique (pour avoir été élu sur les listes de son parti que j’ai quitté), je laisse tout cela de côté et je n’hésite pas à dire qu’il s’agit d’une décision responsable et courageuse qui va dans le sens d’un soutien à la position de l’UGTT et surtout dans l’intérêt du pays. J’ignore si cette position est motivée par une conviction sincère mue par l’intérêt national ou par la dégringolade d’Ettakatol dans les sondages qui compromet son avenir électoral, mais peu importe, l’essentiel est que cette position favorise une sortie de crise. En effet, alors qu’Ennahdha fait comme si rien ne s’était passé dans le pays avec les manifestations massives demandant son départ du pouvoir et, pire encore, comme si l’assassinat de Mohamed Brahmi six mois après celui de Chokri Bélaïd, n’étaient que de simples faits divers ne justifiant aucun changement de cap, M. Ben Jâafar a le mérite d’avoir dit clairement que le retrait d’une soixantaine de députés de l’opposition n’était pas un fait anodin qui ne permettait pas de continuer de faire fonctionner l’ANC comme si de rien n’était, tout comme les manifestations en faveur de la chute du gouvernement et de l’ANC devaient être prises en compte. En finissant par se ranger sur la même ligne que l’UGTT, dont Ennahdha a rejeté les propositions en bloc, M. Ben Jâafar a été courageux. Il demande aujourd’hui un gouvernement de compétences nationale non partisane : à lui de donner l’exemple en retirant les ministre Ettakatol du gouvernement et acter ainsi la fin de cette troïka au pouvoir depuis les élections et dont l’échec est patent, y compris si cela devait lui coûter la présidence de l’ANC et porter à la tête de cette institution un « pantin » d’Ennahdha. De toute façon, cette ANC est largement discréditée auprès d’une majorité de Tunisiens et ne le sera alors qu’un peu plus. Sa dissolution, au plus tard le 23 octobre 2013 apparaît inévitable.

 

Blogmak : Ennadha est de plus en plus contesté dans le pays, pensez-vous que le régime islamiste cédera-t-il à la pression des manifestants ?

 

Selim Ben Abdesselem : Malgré son isolement croissant sur la scène politique, à ce jour, Ennahdha dit n’avoir aucune intention de céder quoique ce soit et joue la carte du mépris, du déni en misant sur le pourrissement de la situation et l’essoufflement du mouvement. Et quand son chef, M. Ghannouchi annonce la semaine dernière qu’il accepte l’initiative de l’UGTT, il est contredit par plusieurs cadres de son parti. Idem quand après sa rencontre de Paris avec M. Caïd Essebsi, il annonce une certaine ouverture. Mais, à ce jour, ce sont des paroles non traduites en actes. Je ne peux pas prédire l’avenir mais je suis certain que seule la pression populaire, de l’opposition, de l’UGTT, de l’UTICA, des forces vives du pays, peuvent la faire céder. Nous, nous n’avons que cette force là : celle du peuple, et pas de milices à notre solde et aucune intention d’en créer, contrairement à Ennahdha qui en dispose et qui refuse de les dissoudre. On comprend pourquoi ils veulent à tout prix se maintenir au pouvoir, y compris pour la courte période qui nous séparerait des élections. Si elles peuvent avoir lieu…

 

Blogmak : En Tunisie, des voix autorisées soutiennent que l’armée est républicaine à la différence de l’Egypte où le Président Morsi a été démis de ses fonctions. Pensez-vous que le même scénario peut se reproduire en Tunisie, si la situation persiste ?

 

Selim Ben Abdesselem : Je partage globalement cette analyse. En effet, l’armée égyptienne a exercé le pouvoir depuis la prise de pouvoir de Gamal Abdennasser et n’a connu que des présidents issus de l’armée avant la Révolution (Sadate et Moubarak). Morsi n’a sans doute pas compris qu’humilier l’armée comme il l’a fait en y pratiquant des purges et en la marginalisant pouvait donner lieu à la réaction à laquelle nous avons assisté, y compris de la part d’un chef d’état major qu’il avait choisi… En Tunisie, l’armée n’a ni la même puissance ni le même état d’esprit. Toutefois, si la population venait à être menacée par des milices par exemples, l’armée aurait le devoir d’intervenir même sans ordres en ce sens, comme elle l’a fait lors de la révolution en refusant de tirer sur la foule. Je le répète : notre seule force c’est le peuple et nous refusons la violence qui, jusqu’alors est apparue d’une seul côté. Si nous arrivions au scénario égyptien en Tunisie, la responsabilité en reviendrait à Ennahdha qui s’accroche au pouvoir comme l’avait fait le déchu Morsi.

 

Blogmak : Avec cette allure où évolue les choses évoluent, les Tunisiens ne risquent pas-t-ils pas de regretter le régime Ben Ali qui a été qualifié de dictateur éclairé malgré la nature répressive de son pouvoir ?

 

Selim Ben Abdesselem : En effet, ce genre de réaction existe chez certains mais ce n’est pas général. Cela trouve ses raisons dans la situation économique et sociale qui a empiré et la situation sécuritaire qui s’est dégradée avec l’apparition du danger terroriste. Et en comparant l’avant et l’après révolution, les gens sont forcés de constater que la vie est plus chère aujourd’hui qu’avant, que la situation de l’emploi et du développement régional ne s’améliore pas et ils s’inquiètent du terrorisme et de l’insécurité même si celle-ci a incontestablement reculé par rapport aux lendemains de la révolution. La dureté de la vie est logiquement plus fortement ressentie par les plus pauvres mais touche aussi les classes moyennes, soit 90% de la population. Face à cela, certains feront preuve d’indulgence surtout chez les sympathisants de la troïka mais pas seulement, en disant qu’il est normal de rencontrer de telles difficultés après une révolution dont certains veulent l’échec et en premier les réseaux de l’ancien régime, une sorte de théorie du complot permanent. D’autres, parmi les sympathisants de l’opposition et les déçus de la troïka surtout, seront plus intransigeants, en fustigeant l’incompétence de la troïka sur le plan économique, le clientélisme d’Ennahdha comparable à celui de l’ex-RCD (parti de Ben Ali) avec des avantages réservés à ses militants et sympathisants, ainsi que sa passivité face aux courants salafistes djihadistes qui nous ont amenés le terrorisme et sa volonté d’accaparer le pouvoir et l’appareil d’Etat à son seul profit en s’accrochant au pouvoir dans l’intention de ne pas le quitter.

 

Blogmak : Vous faites partie des remarquables personnalités qui ont soutenu les démarches du blogueur tchadien qui a été expulsé du Sénégal à venir en France. Quel a été le sens de votre engagement à ses côtés ?

 

Selim Ben Abdesselem : C’est pour moi une démarche naturelle que de soutenir les personnes menacées de persécution partout dans le monde dès lors qu’elles ne prônent pas des idées basées sur l’intolérance, la violence ou le racisme. J’ai aussi été actif dans le soutien aux demandeurs d’asile et aux réfugiés en étant bénévole puis salarié de l’association France Terre D’Asile (FTDA), l’une des principales ONG française actives en ce domaine. A fortiori, un journaliste et blogueur comme M. Nguebla Makaïla, que je ne connaissais pas avant de le rencontrer au Forum social mondial (FSM) organisé en mai 2013 à Tunis, m’a semblé mériter ce soutien et ceci indépendamment de l’appréciation que l’on peut porter sur le régime tchadien et son opposition : un opposant doit pouvoir s’exprimer sans craindre pour sa vie. Or, M. Makaïla avait fui son pays d’abord pour la Tunisie sans pouvoir s’y établir puis pour le Sénégal où il a vécu plusieurs années mais où il lui a été signifié qu’il n’y était plus le bienvenu peut être pour des raisons tenant aux relations du nouveau gouvernement sénégalais avec les autorités tchadiennes ? Il m’a donc paru logique de soutenir M. Makaïla dans la demande de protection qu’il avait adressée à la France pour y demander l’asile et je constate qu’il a eu le soutien de plusieurs organisations sénégalaises ou de renommée mondiale de défense des droits de l’Homme.

 

Blogmak : A propos de la Tunisie, quelle est votre proposition de sortie de crise actuelle qui prévaut dans le pays ?

 

Selim Ben Abdesselem : Je fais partie de la soixantaine de députés de l’opposition qui ont décidé de ne plus siéger à l’ANC après l’assassinat de notre collègue et ami Mohamed Brahmi considérant qu’elle n’est plus légitime. Une solution de sortie de crise doit être à la mesure de la gravité de la situation. Certains nous reprochent de faire le lien entre cet assassinat et le processus institutionnel et de faire ainsi le jeu de ceux qui recherchent son échec. C’est oublier un peu vite qu’il y a six mois Chokri Bélaïd a été assassiné après qu’Ennahdha ait laissé pendant plus d’un an des courants salafistes djihadistes, mais aussi certains de leurs propres militants, libres de leurs mouvements et de leurs propos dans les mosquées et dans la société, les laissant traiter de mécréants des figures de l’opposition comme Chokri Bélaïd ou du monde intellectuel et lancer des appels au meurtre durant les prêches ou sur la toile en les visant nommément. C’est aussi l’époque où le leader d’Ennahdha, M. Ghannouchi dialoguait avec les membres de ce courant qu’il considérait comme « nos enfants » en affirmant que « l’armée, la police et l’administration n’étaient pas encore sûrs », c'est-à-dire non encore suffisamment contrôlés par Ennahdha. Dans le même temps, le ministre de l’intérieur aujourd’hui chef du gouvernement niait en bloc l’existence de camps d’entraînement djihadistes en Tunisie révélée par l’hebdomadaire français Marianne et dont la réalité est aujourd’hui avérée. Après l’assassinat de Chokri Bélaïd, nous disions qu’il s’agissait d’un point de rupture et que rien ne pouvait plus être comme avant. Aujourd’hui, après l’assassinat de Mohamed Brahmi, Ennahdha espérait encore que l’orage passe et que rien ne change. Mais, vu que l’ampleur du mouvement de contestation, elle annonce des concessions qu’elle n’a pas encore concrétisées. Sur la sortie de crise, la première exigence non négociable est la démission de l’actuel gouvernement et son remplacement par une équipe de compétences nationales s’engageant à ne pas se présenter aux élections, afin de redonner confiance aux Tunisiens et à nos partenaires internationaux et de garantir des élections libres en s’assurant qu’aucun parti n’utilise l’appareil d’Etat à son profit dans la perspective des élections. Concernant, l’ANC, mis à part Ennahdha et ses alliés qui voudraient la voir continuer d’exister avec les mêmes prérogatives jusqu’à un mois avant les élections (et donc ne rien changer !). L’opposition et les grandes organisations de la société civile demandent que ses missions soient très restrictivement définies : finalisation de la constitution, instance des élections, loi électorale et peut être justice transitionnelle (sachant qu’un texte a déjà été adopté en commission à l’ANC), avec comme terme le 23 octobre 2013 comme date butoir de fin de sa mission ou carrément de sa dissolution. Mais une chose me paraît sûre eu égard à mon expérience d’élu : si l’ANC reprenait ses travaux de la même manière qu’elle a travaillé jusqu’alors nous ne finirions jamais le 23 octobre 2013 ! Il faut donc impérativement que des accords soient trouvés hors de l’ANC sur les points mentionnés par l’ensemble des partis y étant représentés (sans exclusion !) et les grandes organisations de la société civile, pour être ensuite entérinés par l’ANC qui garderait une existence formelle et voterait son autodissolution en fin de parcours le 23 octobre 2013 au plus tard. Tout le monde pourrait s’y retrouver sans perdre la face et c’est cela qui est en débat.

 

Blogmak : Merci M. Selim.

 

Selim Ben Abdesselem : Merci à vous et bonne chance pour tout !

 

Interview réalisée par le blog de Makaila.