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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

156270.jpgMa première rencontre avec un responsable politique tchadien remonte à 1981 : j'allais interviewer pour Libération Ahmat Acyl, ministre des Affaires étrangères, réputé « pro-Libyen », du gouvernement de N'Djaména. Je le trouvais dans sa chambre d'hôtel parisien, en train de visionner un discours du Général de Gaulle. Une fois fini, il se tourna vers moi et s'exclama : « De Gaulle, ça c'était un chef ! Notez bien ça, Libération ». Ahmat Acyl connut une fin tragique : en 1983, il fut décapité par l'hélice d'un petit avion alors qu'il s'était imprudemment penché pour ramasser sa babouche (version officielle).

Quelques mois après cette rencontre parisienne, le président tchadien Goukouni Weddeye s'apprêtait à venir pour la première fois à Paris dans le cadre d'un rapprochement esquissé par François Mitterrand, un geste peu aprécié par la Libye de Kadhafi. Quelques jours avant ce voyage, aux environs de 19h00, une dépèche AFP annonça qu'une « colonne pro-libyenne » avait pris N'Djaména. A l'époque, les communications téléphoniques avec N'Djaména s'interrompaient à… 19h00, pour ne reprendre que 12 heures plus tard, à 7h00 du matin. Impossible, donc, de vérifier cette information, qui fit la Une des journaux du lendemain, et se révéla fausse. Il s'agissait d'une intox des réseaux Foccart, qu'on n'appelait pas encore la « Françafrique », soucieux de saboter les premiers pas du gouvernement de gauche en Afrique…

Une colonne rebelle à N'Djaména

Un quart de siècle plus tard, c'est une autre colonne rebelle, bien réelle celle-là, qui semble prendre le contrôle de la capitale et donc du Tchad, et vient plonger dans l'embarras un autre Président français (et accessoirement lui perturber son mariage ! ). Car s'il y a deux constantes dans l'histoire tchadienne des trois dernières décennies, c'est qu'il suffit d'une colonne de 4x4 Toyota bien armées et chargées d'hommes motivés pour prendre le pouvoir, et que la France, dans un rôle ou dans un autre, est toujours concernée. Et en toîle de fond, N'Djaména fut ravagée par une guerre civile qui détruit tout à la fin des années 70, et le pays reste, malgré ses ressources en pétrole, l'un des plus pauvres et des plus instables au monde.

Souvenez-vous… L'« affaire Claustre » dans les années 70, du nom de Françoise Claustre, cette archéologue française (décédée en 2006) retenue otage pendant 33 mois dans les montagnes lunaires du Tibesti, dans le nord du Tchad, par deux rebelles à l'époque inconnus : Goukouni Weddeye et Hissène Habré. Négociateur assassiné, mari franc-tireur, livraisons d'armes, coups fourrés et même images pathétiques ramenées du Tibesti par un certain Raymond Depardon… L'« affaire Claustre » avait empoisonné le règne de Valéry Giscard d'Estaing, et les Français avaient découvert la rébellion tchadienne contre le président installé par Paris, François (puis N'Garta) Tombalbaye.

Goukouni-Habré ou Danton-Robespierre ?

Le palais présidentiel de N'Djaména, depuis, a vu défiler Goukouni, puis son frère ennemi Hissène Habré (lors de la sortie du film « Danton » de Wajda, la censure tchadienne voulait l'interdire de peur qu'on fasse le parallèle entre Goukouni-Habré et Danton-Robespierre. Anecdote authentique qui m'a été rapportée par un ex-légionnaire qui possédait un cinéma à N'Djaména dans les années 80). Hissène Habré, impitoyable dictateur, avait comme chef d'état major un certain Idriss Déby, diplômé de l'école de guerre française. La suite est connue : Déby entra en dissidence et, merci Toyota, pris le pouvoir les armes à la main.

De toutes ces périodes, celle du GUNT, le Gouvernement d'union nationale de transition, dirigé par Goukouni Weddeye, a sans doute représenté la seule vraie tentative d'associer au pouvoir toutes les composantes de ce Tchad aux frontières artificielles. Goukouni, le toubou du Nord, avait un vice-président chrétien du sud, et un ministre des Affaires étrangères arabe. Mais Goukouni était sans doute trop faible pour contenir les ambitions et les appétits individuels, les convoitises des voisins comme la Libye omniprésente dans l'histoire tchadienne, ou encore les manoeuvres françaises au gré des péripéties de cette triste épopée.

L'Eufor en péril

Avec des troupes stationnées au Tchad quasiment en permanence depuis trois décennies, la France reste un acteur-clé. Et, aujourd'hui, la chute d'Idriss Déby pose un gigantesque problème à l'Elysée et à Bernard Kouchner. Ce dernier a fait du dossier du Darfour sa priorité depuis sa nomination aux Affaires étrangères en juin dernier. Malgré les réticences des partenaires européens de la France, malgré l'affaire de l'Arche de Zoé qui fut un incroyable épisode de diversion et un grand moment de show pour Nicolas Sarkozy aux effets boomerang ultérieurs, Bernard Kouchner était sur le point de triompher avec le déploiement d'une « Eufor » (pour European Force) aux accents très largement tricolores, destinée à sécuriser l'Est du Tchad, aux confins du Darfour, ventre mou d'une Afrique centrale très mouvante. Ce bel édifice a aujourd'hui du plomb dans l'aîle si la victoire des rebelles venus du Soudan se confirme. A moins que, dans les grandes traditions tchadiennes, les retournements d'alliance ne soient au rendez-vous.

Quoi qu'il en soit, le Tchad n'est pas encore au bout de ses peines. Chaque victoire militaire d'une colonne de Toyota porte en elle la suivante, cycle infernal qui ne voit pas d'autre moyen de mettre fin à des pouvoirs qui, à grande vitesse, deviennent très vite voraces et ethniquement autocentrés. Les exclus se mettent alors sur le marché de la rébellion et l'« alternance » se prépare dans le désert. Personne ne pleurera Idriss Déby Itno s'il est chassé du pouvoir ; personne, non plus, ne se fait d'illusions sur ceux qui cherchent à le remplacer.


Par Pierre Haski | Rue89