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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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MON PEUPLE AUSSI SE REVOLTERA...

1. Un homme désespéré

 

            Après plusieurs semaines d'atermoiements, Djim se décida à appeler Bahar. Il lui fixa un rendez-vous dans un jardin coincé entre le palais de justice et la cathédrale de N'djaména, où se côtoyaient plusieurs commerces atypiques, des restaurants pour la plupart.

-        Content de te revoir, mon cher Djim, lança Bahar en arrivant.

            Il venait de descendre d'une rutilante auto aux vitres teintées. Son attitude était celle d'un homme riche, mais paresseux. Il n'avait fourni aucun effort pour acquérir sa fortune. Issu d'une famille associée au pouvoir, on l'avait nommé quelques mois auparavant à la tête d'une direction du ministère des finances, et il était maintenant parmi les hommes les plus riches du pays. Les diplômes, le travail, c'étaient des vertus désuètes servant de fourrage aux rêves des autres. Des rêves stupides, qui ne se réalisent jamais.

            Djim faisait partie des autres. Son père avait travaillé dur pour payer ses études à l'étranger. L'université, au Tchad, était une institution poussive, déliquescente, un véritable foyer de cancres. Le vieux Salomon, qui y enseignait depuis plus de vingt ans, avait vu au cours des dernières années l'émergence d'un nouveau type d'enseignant-chercheur, stupide et à la marge du progrès. Aussi, quand son fils obtint son baccalauréat, il décida de sacrifier toutes ses économies et l'envoya étudier au Burkina Faso. Mais tout cela semble si lointain que Djim, aujourd'hui, n'en garde qu'une vague mémoire. La mort du vieux Salomon, le spectacle de ses frères et sœurs tenaillés par la faim, ainsi que de nombreux autres souvenirs douloureux ont progressivement oblitéré toute trace de ces temps anciens où à la perplexité se mêlait un peu d'espoir.

            Il serra la main de son ancien camarade de bahut. Entre eux, il n'y avait en réalité jamais eu de véritable amitié. Le premier, brillant élève, aidait le second à améliorer ses résultats scolaires, par des moyens licites ou illicites, en échange de quelques billets de banque. Aujourd'hui, l'élève brillant se retrouvait en face d'un horizon bouché et le cancre tirait tout le bénéfice d'un système politique inique qui, à la fin de l'année dix-neuf cents quatre et vingts dix, remplaça un régime de liquidation par un régime d'aliénation.

-        Tu ne dis rien. Tu n'es donc pas content de me revoir ? demanda Bahar à Djim qui était resté silencieux.

-        Non, il ne s'agit pas de cela.

-        De quoi s'agit-il donc ?

-        Je n'ai pas de raison d'être content. Tu dois le savoir.

 

            Il faisait allusion à un coup de fil qu'il avait reçu six mois auparavant. On lui proposait de servir comme gratte-papier au ministère des finances. Son interlocuteur lui expliqua qu'il appelait de la part d'un vieil ami. Ce vieil ami, il l'apprit deux jours plus tard, n'était autre que Bahar. Ce dernier avait multiplié les recherches pour retrouver les traces de Djim et apprit que son ancien camarade, tout élève brillant qu'il fût, avait mal tourné. Au ministère, on cherchait justement des hommes capables de produire des résultats positifs, dans le but de couvrir les tares d'une génération de dirigeants stupides. Mais le coup de fil arrivait trop tard. Djim avait perdu son père, ses deux frères tombèrent dans la délinquance, sa sœur aînée, ayant perdu la boule depuis belle lurette, s'était volatilisée dans la nature tandis que la cadette succomba peu de temps après leur père du sida. Il était un homme seul et perdu, un homme sans espoir, convaincu que l'intelligence ne servait à rien, à l'image de milliers de jeunes tchadiens que le système avait décidé d'ignorer.

            Il rappela, en quelques mots, sa situation à Bahar, en insistant sur le fait qu'il était maintenant un homme sans espoir.

-        Si tu veux, ma proposition tient toujours, souligna Bahar d'un ton presque condescendant.

-        Non, je ne suis pas ici pour cela. Je suis un homme sans espoir. A l'échelle de mon existence, je n'attends pas le moindre miracle, car tout dans ma vie appartient désormais au passé. Mais il y a un sentiment qui soulève à présent tout mon être. La vengeance. Or la vengeance sans but est stupide. Aussi ai-je pensé à quelque chose de plus efficace, la révolte. Je t'ai appelé, parce que je pense que tu vas m'aider à l'alimenter, lui donner une sens, tracer pour elle une voie royale... tu ne comprends pas ? Ce n'est pas grave, tu as toujours eu du mal à comprendre, d'une manière générale. Bref, j'ai un plan... Aujourd'hui, le peuple à plus d'émotion, plus de profondeur, car il est blasé. J'ai un plan... Tu vois, en Tunisie, le suicide d'un homme comme moi a soulevé une bourrasque à laquelle il n'avait jamais pensé. Un suicide non planifié... Moi, j'ai un plan !!!

            Bahar ne comprenait pas.

-        Quel plan ?

-        Oh, un plan minutieux (il fourra la main dans sa poche et retira un pistolet qu'il avait dérobé à son frère). Tu es, symboliquement, l'origine de mon cauchemar. Tu seras le point de départ de l'accomplissement de mes rêves. Ou plus exactement, ta mort en sera le point de départ. Je vais te tuer Bahar.

            Ce dernier recula.

-        Tu es devenu dingue ma parole !

-        Stop ! ne bouges plus. Tu vois cette foule ? Elle nous regarde. Elle se saisira de moi lorsque j'aurai vidé mon arme sur toi. Elle me livrera à la justice, à votre justice, mais il arrivera exactement le contraire de ce que décideront les juges. Les tiens s'assureront de la complicité des geôliers et viendront m'occire dans le mitard. Mais tout est préparé, Bahar, afin que ma mort consacre la naissance d'un martyr porteur de grands bouleversements. Ta mort sera synonyme de douleur, la mienne d'espoir.

            A la fin de ces mots, le jeune homme secoué de violents spasmes, lâcha une salve qui déchira le silence du jour. La foule se dispersa en lançant des cris hystériques, et reflua aussitôt lorsque le bruit des détonations s'arrêta, signalant que le meurtrier était maintenant à court de munitions. En s'emparant de cet homicide, beaucoup remarquèrent une sorte de sourire sibyllin sur ses lèvres ; ils étaient frappés par le calme de leur prisonnier et nul ne comprit le sens des paroles qu'il prononça alors :

-        Je l'ai fait pour vous. Mais ce n'est que le premier épisode d'un long feuilleton. Vous en écrirez la suite !

 

A suivre...

 Moussa