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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

 

Souleymane Guengueng : « Le procès de Hissène Habré serait une guérison pour nous les survivants de tortures »

 

8 février 2013

 

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© Patricia Williams

 

Souleymane Guengueng, victime du régime de Hissène Habré au Tchad, a survécu à deux ans et demi  de mauvais traitements pour en ressortir plus fort, rempli d’un besoin de justice et d’une volonté de se battre hors du commun.

 

Il est le fondateur de l’Association des Victimes et l’auteur d’un livre autobiographique Prisonnier de Hissène Habré, l’expérience d’un survivant des geôles tchadiennes et sa quête de justice (2012).

 

Souleymane Guengueng, après avoir vécu le pire dans les prisons du régime Habré, a tout tenté pour que les victimes osent se rassembler et attaquer en justice l’ancien président tchadien. Aujourd’hui réfugié à New-York, M. Guengueng est toujours en attente de justice et affirme qu’il ne cessera de se battre que quand il verra Hissène Habré, au banc des accusés, faire face aux atrocités qu’il a commises. 

 

Le Comité Internationale pour le Jugement Equitable de Hissène Habré  a rencontré ce survivant des tortures.

 

Monsieur Guengueng, pouvez-vous nous parler de votre arrestation ?

 

Le mercredi 3 aout 1988, je regagnais mon bureau après une consultation chirurgicale, suite à la rechute de mon intervention chirurgicale à l’abdomen, lorsque j’aperçus mon épouse venue m’informer que la police secrète était à ma recherche pour m’arrêter. Un instant plus tard, un agent de la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS – la police politique de Hissène Habré) entrait dans mon bureau. Il venait m’informer que son chef avait besoin de moi pour certaines informations et que je pourrais revenir sans tarder. Je suis parti avec ma moto, pour pouvoir revenir vite. J’avais juste eu le temps de dire au revoir à ma femme en lui disant « ne t’inquiète pas de mon sort, car je ne me reproche rien. Par la volonté de Dieu, je reviendrai ». Je ne la reverrai que deux ans et quatre mois plus tard, le 1er décembre 1990.

Après un premier interrogatoire dans les locaux de la DDS où l’on me reprochait d’avoir détourné de l’argent et l’on me demanda une vérité que je ne connaissais pas, je fus emmené au « Camp des Martyrs » à N’Djaména.

 

Comment étaient les conditions de détention ?

Je suis resté 7 mois dans 3 petites cellules. Les conditions étaient extrêmement dures. Comme de vulgaires objets, la DDS nous entassait jusqu’à huit détenus dans de petites cellules faites seulement pour une personne, d’une longueur de 2 mètres sur une largeur d’ 1,20m. Il nous était impossible de nous allonger et seulement 3 à 4 semaines suffisaient pour avoir les jambes paralysées. Pour étendre ses jambes, chaque prisonnier, une fois assis, était obligé de supporter sur ses épaules les jambes de son collègue assis en face, jusqu’à ce que la fatigue devienne insupportable. L’autre collègue repliait alors ses jambes, serrait son dos contre le mur, et pouvait ainsi supporter à son tour celles de son codétenu.

La pluie entrait dans les cellules, ce qui créait beaucoup d’humidité. L’alimentation très malsaine aidait les prisonniers à mourir plus vite. Cinq à six détenus mouraient par jour. La DDS abandonnait les corps pendant 2 à 3 jours avec nous, les vivants, dans les cellules. Puis la DDS les faisait enlever par nous les détenus alors que ces corps étaient déjà en état de décomposition.

Mais le pire, c’était la torture morale. Il nous était interdit de prier notre Dieu. Nous étions au secret. Nos familles n’ont pas été informées de notre lieu de détention. Tous les jours vers 2h ou 3h du matin, la police politique venait dans les cellules sélectionner des détenus, et les emmenait dans un pick-up Peugeot 4 x 4 bâché, vers des destinations inconnues. Ces prisonniers sont tous portés disparus. Ils ne sont jamais revenus et leur mort n’a jamais été constatée.

Comment avez-vous survécu ?

Mon état de santé s’est vite dégradé. J’ai alors souffert d’une infection de la cicatrice de mon opération chirurgicale abdominale qui ne cessait de saigner. Je devais normalement revoir le médecin le lendemain de mon arrestation et durant tout ce temps, je n’ai bénéficié d’aucune visite médicale. J’ai également souffert d’un œdème pulmonaire, d’une grippe, de toux, de malaria et d’une hépatite. Cette nourriture avariée me donnait la nausée après chaque bouchée. Au bout de quelques mois, je me suis mis à vomir du sang et du pus et je perdais fréquemment connaissance de telle sorte que onze jours durant, j’étais agonisant. A trois reprises, j’ai été considéré comme mort par mes codétenus car ma respiration était imperceptible. Grâce à Dieu, ma respiration est revenue à chaque fois. Tout cela me sera rapporté par mes codétenus après m’être rétabli.

Comme je l’ai écrit dans mon livre, « la puissance de Dieu s’est manifestée pour moi au Camp des Martyrs ».

Après sept mois dans la prison dite « Les Locaux » où j’ai pu y bénéficier de petits soins, j’ai été transféré de nouveau au Camp des Martyrs. J’ai été placé dans une cellule sans aucune lumière, dans le noir total durant 3 mois. J’ai ensuite été transféré en janvier 1990 à la prison de « La Gendarmerie » où j’ai été placé pendant plusieurs mois dans une cellule puissamment éclairée de jour comme de nuit, 24 heures durant. Une énorme ampoule dégageait une lumière très puissante. Ce traitement a définitivement abîmé mes yeux.

J’ai vu des gens torturés, des centaines de gens mourir lentement dans des souffrances atroces en raison uniquement de leur opinion ou/et de leur appartenance ethnique, notamment les Sara, les Arabes tchadiens, les Hadjarai et les Zaghawa.

Mes 3 derniers mois de détention dans la prison de la Gendarmerie furent un autre calvaire. De septembre à fin novembre 1990 je ne recevais plus de nourriture. Seulement une demi-tasse en plastique de thé à peine sucré chaque jour à 9h du matin.

J’ai survécu à cet enfer. Dieu seul sait pourquoi Il m’a préservé la vie.

Comment avez-vous finalement échappé à la prison ?

J’ai été libéré le 1er décembre 1990 après la fuite de Hissène Habré et de ses partisans, et l’entrée dans N’Djaména des forces d’Idriss Déby. Après des mois sans manger, je suis sorti squelettique de cette prison. Il me faudra encore cinq mois de soins et d’alimentation adéquate pour être à même de pouvoir reprendre de l’activité. Je souffre encore aujourd’hui de séquelles physiques et psychologiques résultats des tortures subies et des détentions endurées. J’ai perdu 6 dents et j’ai dû subir plusieurs interventions chirurgicales au niveau des yeux suite aux périodes de détention prolongée dans une constante obscurité puis dans une lumière permanente.

Comment votre association de victimes a-t-elle vue le jour ?

Dès ma reprise de l’activité, j’envisageais la formation d’une association de victimes de la répression politique du régime de Habré, et à cet effet, je commençais à faire la collecte des informations nécessaires. J’ai alors voulu recruter toutes les victimes du régime de Hissène Habré dans une association. Beaucoup d’entre elles étaient réticentes à s’engager dans ce genre d’initiative qui comportait de nouveaux risques réels pour des gens qui venaient à peine d’échapper à la mort.

Quelques semaines plus tard, j’ai pris l’initiative d’aller rencontrer Zakaria Fadoul Khitir qui avait aussi l’intention de créer une association et nous avons finalement décidé de créer une seule association.

 

Avant l’autorisation de fonctionner de l’association, j’avais confectionné deux fiches : une fiche pour l’identification des victimes directes et indirectes et une fiche d’adhésion des victimes. On a pu les utiliser rapidement. Les informations sur ces fiches traduisaient exactement les objectifs que nous nous étions fixés : identifier des victimes réelles, qu’elles soient des victimes directes  ou indirectes.

 

Comment « l’affaire Habré » a-t-elle débuté ?

De décembre 1991, date de notre existence en tant qu’institution, à 1999 quand Human Rights Watch est venu vers nous, nous n’avons eu aucun contact avec des organisations internationales des droits de l’homme. Nous avons pendant toutes ces années continué de recenser les victimes de Hissène Habré.

Human Rights Watch, qui travaillait sur l’affaire du dictateur chilien Augusto Pinochet, a envoyé plusieurs missions au Tchad pour rassembler des preuves et voir s’il y avait matière à travailler sur le cas Habré. Les fiches que nous avions créées étaient un trésor précieux à leurs yeux. En 2000 je suis allé avec d’autres survivants chercher justice au Sénégal, avec l’aide de Human Rights Watch, de la Raddho (Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme) et d’autres organisations. Quand le juge sénégalais Demba Kandji  a écouté nos témoignages, c’était pour moi déjà une grande victoire. J’avais attendu neuf ans pour pouvoir expliquer à une cour de justice les horreurs qui m’ont été infligées à moi et à mes codétenus, et le juge Kandji m’a donné cette chance. Quelques semaines plus tard, quand le juge sénégalais Demba Kandji  a inculpé Hissène Habré de torture et de crime contre l’humanité, c’était un des plus beaux jours de ma vie. L’espoir fut néanmoins de courte durée car, après des tergiversations politiques (notamment dénoncées par les Nations Unies), la justice sénégalaise s’est déclarée incompétente pour juger Hissène Habré et notre deuxième calvaire – après la prison - a commencé.

Comment avez-vous fait pour persévérer durant toutes ces années ?

 

Comme je l’ai souvent dit, je cherche une guérison réelle de mon pays. Quand quelqu’un est malade, il ne suffit pas d’aller une fois chez le médecin, il faut recouvrer totalement sa santé. Malgré les manœuvres du régime passé du Sénégal, on n’a pas perdu espoir parce qu’on sait que tôt ou tard, on pourra avoir justice. Ce qui nous a beaucoup encouragés, c’est la solidarité internationale : du gouvernement belge qui a osé porter le problème devant la Cour internationale de Justice (CIJ) pour qu’elle contraigne le Sénégal à remplir son obligation légale de juger ou extrader Habré ; du Comité des Nations unies contre la torture qui - dans une affaire appelée « Guengueng c/ Sénégal » - a demandé au Sénégal de juger ou extrader Habré ; de 117 organisations africaines de défense des droits humains domiciliées dans 25 pays qui ont rejoint l’archevêque Desmond Tutu pour dénoncer l’« interminable feuilleton politico-judiciaire » auquel nous étions soumis ; de Hillary Clinton qui a affirmé que nous « méritions justice et de pouvoir faire valoir notre cause devant un tribunal ». On avait tout pour continuer à espérer. Et je me dis que Dieu est un dieu de justice. Si on en est arrivé là, lui seul fera la lumière sur cette situation. Tout ça n’a fait que m’encourager dans ma tâche.

 

Vous vivez à New-York aujourd’hui. Pourquoi avez-vous quitté le Tchad ?

 

Pour les multiples menaces et intimidations dont j’ai souffert au Tchad. Des gens cherchaient à m’enlever ou à m’obliger à laisser tomber ce combat. Il fallait que je me retire pour continuer à lutter en dehors du Tchad. C’est pour ça que je me suis retrouvé ici à New York. Je n’avais pas pensé un jour continuer la lutte de l’extérieur mais on m’a contraint à le faire. Le régime actuel a également contraint l’organisme où je travaillais à me renvoyer en 2002. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour me décourager. J’ai dû quitter le Tchad au mois de février 2005 parce que j’avais perdu ma rétine et devais me faire opérer des yeux. Sinon je devenais aveugle ! Je me suis fait soigner à New York et ai décidé d’y rester.

 

 

Que signifie le procès de Hissène Habré pour vous ?

 

Le procès de Hissène Habré serait une guérison totale pour nous les survivants de tortures. Nous les victimes, nous voyons ceux qui nous ont fait du mal comme des gens bien plus puissants que nous ! Eux-mêmes sentaient que tout leur était permis. Ils n’ont jamais pensé qu’ils pouvaient être traduits un jour en justice. Aujourd’hui, il est question qu’ils le soient ou au moins qu’ils se rendent compte qu’ils peuvent l’être et qu’ils peuvent peut-être aussi nous demander des excuses. Ces anciens tortionnaires doivent rendre leur dignité aux victimes. Je me demande si certaines personnes au Tchad connaissent le même dieu que nous pour pouvoir agir de cette manière.

 

Personnellement, je pense que le procès de Habré va nous donner la parfaite guérison, psychologiquement. Et si il y’a des réparations, cela va apaiser les cœurs de certains, de ceux qui ont disparu, des rescapés et des parents qui sont abandonnés. Tout cela va régler un peu les choses. Et  je suis sûr également que le procès de Habré va contribuer à la paix de notre pays, le Tchad. Beaucoup de gens continuent depuis lors à croire que tout leur est permis, beaucoup restent impunis. Ce procès aura un caractère pédagogique, une leçon pour ne plus agir ainsi.

 

Qu’est-ce que vous attendez encore aujourd’hui par rapport à cette affaire ?

 

S’il y’a ce jugement et que la paix revient au Tchad, j’aimerais retourner vivre dans mon pays, j’aimerais rentrer. Beaucoup de tchadiens sont exilés à cause de ces tortures ou ces crimes. Ils ont encore peur de croiser du matin au soir les auteurs de ces atrocités. Nous avons porté plainte contre les sbires de Habré mais ils sont impunis et se voient comme des intouchables. S’ils  sont traduits en justice un jour, cela prouvera que tout le monde doit se soumettre aux lois.

 

Je suis convaincu que ce procès va ouvrir la voie de la réconciliation nationale sincère dans mon pays.

Souleymane Guengueng est le fondateur de l’Association des victimes de  Hissène Habré.  (AVCRHH) Son autobiographie, Prisonnier de Hissène Habré, a été publiée aux éditions Harmattan. Il vit en exil à New York.