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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

La lauréate du Prix Nobel de la paix était à Bruxelles pour défendre la cause de Sakineh Mohammadi-Asthiani, mais aussi de Shiva Nazarahari, d'Ebrahim Hamidi, de Nasrin Sotoudeh et bien d'autres, également menacés de mort en Iran. Daniel Salvatore Schiffer, philosophe et écrivain, promoteur de la «lettre ouverte aux autorités iraniennes». «L'Iran vit les heures les plus sombres de son histoire», affirme notamment Shirin Ebadi dans cet entretien que publie Mediapart. 

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pave.jpgSakineh, cette femme menacée aujourd'hui de mort par lapidation par les autorités politico-religieuses d'Iran, est devenue une icône planétaire du combat contre la barbarie. Mais, au-delà de son tragique cas personnel, c'est pour toutes les victimes de la violence islamique, surtout dans son pays, que Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix (2003), lutte sans discontinuer. Entretien.

Daniel Salvatore Schiffer. Il semble que l'énorme mobilisation internationale autour du nom de Sakineh Mohammadi-Ashtiani, cette femme iranienne âgée de 43 ans et menacée de mort par lapidation par les autorités politico-religieuses d'Iran, ait finalement porté ses fruits puisque son exécution a été suspendue, même si c'est son abolition pure et simple que les différents pétitionnaires demandent à son sujet !  
 
Shirin Ebadi.
Oui, bien sûr ! Et je ne peux certes que m'en réjouir. D'autant que Sakineh Mohammadi-Ashtiani est totalement innocente. L'adultère, son premier chef d'accusation, n'est ni un crime ni un délit, sinon pour la charia, la loi islamique. Quant à sa supposée complicité dans le meurtre, perpétré par son amant, de son mari, ce sont là de tout aussi prétendus aveux qui lui ont été extorqués sous la torture psychologique, voire physique. Preuve en est qu'elle s'est aussitôt rétractée.

Mais mise à part Sakineh, il y a de nombreuses autres femmes, une vingtaine au moins, qui attendent le même cruel et abominable sort : la mort par lapidation. A celles-ci s'ajoutent quatre hommes. Il y a donc au moins vingt-quatre personnes qui attendent aujourd'hui, dispersées un peu partout dans le couloir de la mort des prisons iraniennes, le même type d'exécution. C'est affreux ! Il faut les sauver tous. Il faut lutter, de toutes nos forces, pour mettre fin aux lapidations. Ils sont nombreux les hommes et les femmes, en Iran, privés arbitrairement de leur liberté, dont les droits sont systématiquement niés, et la dignité tout aussi outrageusement bafouée.

D.S.S. Que peut-on faire de plus, à partir de l'Occident, pour Sakineh, sinon alerter, dans les différents médias, l'opinion publique internationale, et ne surtout pas relâcher la pression sur les autorités politico-religieuses de la République islamique d'Iran ?
S.E. Il faut poursuivre, sans discontinuer, ce combat pour les droits de l'homme et de la femme. Eradiquer cette violence des instances politiques, religieuses et judiciaires de l'Iran : tel est le but qu'il faut se fixer à tout prix, sans relâche ni répit. C'est pourquoi j'appelle également, non seulement les intellectuels occidentaux, mais les dirigeants mondiaux à se battre pour mettre fin à ce châtiment particulièrement barbare, cruel et moyenâgeux, qu'est la lapidation. Mais aussi la pendaison ou toute autre forme de peine capitale. Telle est la raison pour laquelle je viens de demander à la Représentante de l'Union Européenne pour les Affaires Etrangères, Catherine Ashton, d'insister davantage, dans ses relations diplomatiques avec l'Iran, sur la question, primordiale aujourd'hui, des droits de l'homme et de la femme. Il faut que cet argument soit au cœur de toutes les négociations politiques ou économiques, y compris sur le dossier nucléaire, entre l'Union Européenne, mais aussi l'ONU, et ce pays.


D.S.S. Êtes-vous en faveur de sanctions économiques, de la part de l'ONU, à l'encontre de l'Iran ?
S.E. Oui. L'adoption d'une résolution, à l'ONU, en faveur de sanctions politiques et économiques à l'encontre de l'actuel régime iranien ne pourrait qu'avoir des conséquences positives. A condition, bien sûr, que cet embargo ne touche pas la population, surtout les plus défavorisés, déjà particulièrement pauvres. Ce sont les dirigeants qu'il faut affaiblir, les dignitaires du régime, ses responsables politiques et religieux. Il faudrait procéder, par exemple, au gel de tous leurs avoirs dans les pays démocratiques : leur argent, leur compte en banque, leur maison, leurs biens immobiliers. Les empêcher aussi, en ne leur accordant plus de visas, de se déplacer à l'intérieur de l'espace européen. Boycotter leurs différentes rencontres ou allocutions au sein des instances politiques internationales. Aussi bien l'UE que l'ONU doivent davantage s'intéresser aux droits de l'homme en Iran. Le temps presse. Beaucoup de dissidents, de simples résistants, y attendent une mort aussi atroce qu'injuste. C'est une course contre la montre, un terrible et sinistre compte à rebours. La vigilance s'impose, plus que jamais. C'est urgent ! Nos consciences ne peuvent pas rester muettes devant pareilles abominations, d'un autre âge !


D.S.S. Pensez-vous que Sakineh sera effectivement épargnée par la justice iranienne ?
S.E. Je n'ai aucune confiance dans l'actuel gouvernement iranien. Ce qu'il faut, c'est demander la grâce de Sakineh, qui, je le répète, est innocente. L'article 110 de la Constitution de la République islamique d'Iran stipule que seul le chef du pouvoir judiciaire a le droit d'introduire une demande en grâce. Et ce, auprès du guide suprême de la Révolution : l'ayatollah Khamenei. C'est lui, aujourd'hui, le seul à avoir, en Iran, ce pouvoir. Seul Ali Khamenei peut accorder sa grâce à Sakineh. S'il le faisait, elle serait libérée immédiatement, sans discussion possible, sans condition préalable. C'est donc sur lui, très précisément, qu'il faut faire pression. C'est à lui, très concrètement, qu'il convient d'adresser nos appels à la clémence. C'est lui l'autorité spirituelle la plus haute, à l'heure actuelle, dans la République islamique d'Iran. Il y est tout puissant !


D.S.S. Et le président Mahmoud Ahmadinejad, qui a été arbitrairement réélu à la tête de l'Etat, au prix d'une gigantesque manipulation des élections présidentielles, en juin 2009, au grand dam des opposants au régime, dont le « Mouvement Vert », proche du dissident Hossein Moussavi ?
S.E. Le pouvoir d'Ahmadinejad, qui est un fasciste doublé d'un intégriste, n'est que relatif en cette affaire. Il ne détient, lui, que le pouvoir politique, mais en aucun cas le pouvoir judiciaire, ni même idéologique, lequel est totalement et exclusivement dans les mains de Khamenei, le guide suprême, dans le sillage de l'ayatollah Khomeiny, de la Révolution. Ceci dit, les événements des derniers jours ont montré que le régime actuellement en place en Iran est sensible à la campagne internationale, en faveur de Sakineh, malgré un discours officiel affirmant le contraire. C'est cette pression internationale qui a fait que son verdict de la lapidation a été suspendu, que son procès sera révisé, et la sentence réexaminée... en espérant alors là, bien évidemment, son abolition définitive.

D.S.S. La révolution qui a mis fin, en 1977, à la dictature du Shah, a-t-elle encore un sens, aujourd'hui, en Iran ? Ou n'a-t-elle pas plutôt trahi, de la manière parfois la plus sanguinaire qui soit, les aspirations du peuple iranien ?
S.E. La soi-disant « Révolution Islamique » a tout trahi, aujourd'hui, en Iran. C'est une dictature qui est pire, encore, que celle du Shah. Car, au totalitarisme politique, s'ajoute, à présent, l'intégrisme religieux. L'Iran vit aujourd'hui les heures les plus sombres de son histoire. La situation des droits de l'homme s'y est tragiquement détériorée. La pauvreté gagne du terrain. Il y a aujourd'hui, en Iran, plus de 800 prisonniers politiques, dont plusieurs dizaines sont condamnés à mort. Il n'y a pas que Sakineh, loin de là, qui soit menacée de mort en Iran.

D.S.S. Qui encore ? Avez-vous des noms précis à nous donner, afin que nous tentions, là aussi, de les sauver ?
S.E. Il y a, notamment, Shiva Nazarahari, jeune journaliste et militante des droits humains, qui vient d'être accusée le 4 septembre dernier, lors de son procès, de « conspiration contre Dieu » (« morahebeh », en langue perse) pour ce seul fait qu'elle avait écrit des articles contre le régime en place. Car, l'Iran étant une théocratie, un Etat de droit divin où sphères temporelle et intemporelle se confondent, lorsque vous attaquez cet Etat, vous attaquez automatiquement, dans l'esprit des Mollah, Dieu ! C'est absurde, mais c'est comme cela dans ce pays qui ne connaît pas la laïcité, qui est rétrograde et machiste, bien que les femmes y occupent, quantitativement, d'importantes fonctions dans certaines sphères de la société civile, notamment dans les universités et les hautes écoles. Certes Shiva vient-elle d'être libérée provisoirement, après le versement d'une caution de 500.000 dollars, mais ce n'est qu'une remise en liberté conditionnelle. Rien ne nous dit que, après la reprise de son procès, le même verdict - la peine de mort - ne sera pas à nouveau prononcé à son encontre.


D.S.S. D'autres personnes emprisonnées de manière tout aussi arbitraire en Iran ?
S.E. Il y a aussi Nasrin Sotoudeh, arrêtée depuis quelques jours pour « propagande contre l'Etat ». Les exemples sont nombreux. Les prisonniers politiques ou d'opinion sont malheureusement légion, de nos jours, en Iran. Les exécutions y sont quasi quotidiennes : une par jour, depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmadinejad !
   

D.S.S. Les homosexuels, aussi, risquent la peine de mort, aujourd'hui, en Iran !
S.E. Absolument ! C'est le cas du jeune Ebrahim Hamidi, âgé d'à peine dix-huit ans, qui risque, à tout moment, d'être pendu. Sa situation est peut-être encore plus grave, plus précaire et plus désespérée, que celle de Sakineh, car on en parle beaucoup moins. Il faut, là aussi, alerter l'opinion publique internationale, mobiliser toutes les forces démocratiques, de progrès et de tolérance.

D.S.S. Vous militez, également, pour mettre fin aux lois frappant très durement, à l'heure actuelle, les adolescents, et parfois aussi les enfants, en Iran !
S.E. Oui ! L'âge de la responsabilité criminelle y est fixé à neuf ans pour les filles et à quinze ans pour les garçons. Cela signifie que si une fillette de dix ans commet un crime, elle est condamnée aussi durement qu'un homme de quarante ans. C'est pour ce motif, particulièrement inique, que l'Iran détient cet autre triste record de compter, parmi ses victimes, le nombre le plus élevé, au monde, d'exécutions de jeunes. Quant à la notion de « délinquance », elle est bien sûr très relative aussi, en Iran. C'est l'arbitraire le plus total : un adolescent peut y être pendu en place publique parce qu'il a fumé une cigarette de haschisch, consommé de la drogue ou bu un verre d'alcool. Au moins quarante-deux exécutions de jeunes réputés « délinquants » y ont été enregistrées, selon nos informations, en dix ans : entre 1999 et 2009.


D.S.S. Votre propre appel, donc, en guise de conclusion ?
S.E. La République islamique d'Iran est, aujourd'hui, un régime de terreur, où tortionnaires et bourreaux exécutent, sans pitié ni état d'âme, les lois prescrites par la charia. Ce type de fondamentalisme politico-religieux est une aberration, une abomination, contraire au respect des principes les plus élémentaires en ce qui concerne les droits de l'homme, à l'exact opposé de toute modernité comme de toute démocratie, indigne de cette grande civilisation que fut jadis l'Iran. J'ai mal pour mon pays, que j'ai fui, par peur des représailles à mon encontre, y compris l'assassinat politique, quelques jours avant la réélection très contestée d'Ahmadinejad. Mon mari et ma sœur y vivent, à cause de mon combat, des heures difficiles, éprouvantes. Ils y vivent constamment sous la menace, la persécution et la répression. J'appelle donc, moi aussi, le monde démocratique, ses intellectuels comme ses politiciens, sa presse aussi bien que tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, à l'aide. Eradiquons, ensemble, la violence politique et religieuse d'Iran : il y va aussi de l'avenir de la démocratie en cette région particulièrement instable, en proie à de grands et graves troubles aujourd'hui, du monde !  
 

 Recueilli par Daniel Salvatore Schiffer