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Publié par Mak

Sex Crime Unit, laboratoire de l'accusation contre DSK

 

À New York, le bureau du procureur chargé des crimes sexuels ne laisse rien au hasard. One Hogan Place : c'est ici, dans l'une des ailes situées à l'arrière de la Cour de justice criminelle de Manhattan, que s'écrit en ce moment même l'un des chapitres clés de l'affaire Strauss-Kahn. Le 6e étage du bâtiment Art déco est occupé par la Sex Crime Unit, le bureau d'enquête des crimes sexuels du procureur de New York, qui traite en moyenne 300 dossiers par jour. 

Là, dans le plus grand secret, sous la direction d'une femme dont peu de gens connaissent le nom, Lisa Friel, une équipe de procureurs adjoints et d'enquêteurs est en train de constituer le dossier d'accusation, de réunir les preuves de la «culpabilité» de DSK. Une réalisatrice américaine, Lisa F. Jackson, a réussi l'an dernier à tourner pour la première fois à l'intérieur du bureau créé en 1974. Son documentaire, Sex Crime Unit, diffusé prochainement sur la chaîne HBO, met en lumière la complexité des affaires de violence sexuelle. Des affaires où, faute de témoins directs, le procureur adjoint est souvent contraint de défendre la crédibilité de la victime en plus de prouver les faits, où la procédure médicale et judiciaire peut être psychologiquement intenable, où les préjugés culturels restent ancrés dans le public dont est issu le jury, où il est parfois difficile de réunir les preuves censées convaincre les jurés «au-delà de tout doute raisonnable».

Comme des astronautes pour un vol spatial Près d'une soixantaine de personnes, hommes et femmes de tous âges, travaillent à la Sex Crime Unit de Manhattan. Artie McConnell, le procureur adjoint en charge du dossier DSK, la «coqueluche» du département, y est considéré comme l'un des meilleurs spécialistes des crimes sexuels. La relation parfois très forte émotionnellement entre les membres de la Sex Crime Unit et celui ou celle qu'on appelle ici le «CW» (témoin plaignant) se noue très vite mais peut passer par des hauts et des bas. Surtout quand on n'a pas assez de preuves tangibles, si l'agresseur a mis un préservatif ou qu'il est stérile. 

Dans le film de Lisa F. Jackson, on voit ces hommes et ces femmes constamment au téléphone en train de rassurer, réconforter. La victime peut avoir envie d'abandonner, de reprendre une «vie normale». Dans le cas de DSK, le témoignage de l'employée du Sofitel, fait sous serment devant le «grand jury», celui d'éventuels témoins (policiers, employés du Sofitel, etc.), ainsi que les preuves matérielles (ADN, clés magnétiques, vidéos de l'hôtel, etc.) constituent la base de travail de la Sex Crime Unit. L'élément crucial est l'examen médical, une procédure en quinze étapes assez pénibles, dont chacune n'est pas obligatoire mais peut renforcer le dossier. La moindre erreur sera utilisée par la défense. 

Les résultats seront éventuellement mis en doute par des experts recrutés pour cela. Pendant quatre à six heures, la personne est examinée sous toutes les coutures, photographiée. On peut même lui prélever des poils pubiens. Ses vêtements et ses dessous seront confisqués, pour finir dans un sac plastique scellé à la Sex Crime Unit. Son corps est considéré comme une «scène de crime». «Le résultat de l'examen médical est un élément capital de l'enquête, mais le médecin légiste doit le mener de la manière la plus neutre possible pour ne pas influencer les jurés», précise au Figaro Kim Oppelt, responsable des services de justice criminelle de l'État de New York. Ainsi, explique Lisa Friel, des mots comme «victime présumée», «affirmer» ou encore «suçon» sont bannis du rapport car «préjudiciables» à la victime. Mais il est plus compliqué qu'on ne le croit de prouver une agression sexuelle. 

Dans l'affaire Strauss-Kahn, plusieurs médias américains ont fait état de la présence d'ADN et de sperme sur les vêtements de la femme de chambre, ce qui pourrait se révéler accablant. Benjamin Brafman a suggéré une «relation sexuelle consentie». Une stratégie de défense à laquelle la Sex Crime Unit est habituée. «Hélas, dans les agressions sexuelles, il y a rarement des signes patents de violence», souligne l'experte médico-légale Anne Gallaway, qui témoigne régulièrement au tribunal de Manhattan. La victime effrayée préfère souvent ne pas résister. Or, l'absence de violence est un argument de poids pour la défense. Le film de Lisa F. Jackson évoque un avocat expliquant avec autorité au jury que la plaignante était consentante «parce qu'elle n'a pas crié».

Les jurés féminins, «encore pires que les hommes»

 Même lorsque des traces de violence existent, un avocat talentueux peut arguer que la plaignante a consenti à une relation sexuelle brutale. Tirée par les cheveux ? «Certaines personnes aiment ça», souligne Stacey Richman, avocate new-yorkaise rompue aux affaires de crimes sexuels. «Tout est affaire de perception, ajoute-t-elle. N'oubliez pas que c'est à l'accusation de prouver la culpabilité de l'accusé, pas le contraire.» Elle précise qu'en cas de fellation, l'avocat de la défense pourra plus facilement mettre en doute l'idée que cela a pu être imposé par la force. Dans le film, Lisa Friel raconte être obligée de se battre en permanence contre les mythes sur le viol. Ironiquement, elle redoute particulièrement les jurés féminins, «encore pires que les hommes». 

Pour la réalisatrice Lisa F. Jackson, le contre-interrogatoire de la victime par l'avocat de la défense constitue l'étape la plus éprouvante. «Plusieurs mois après son témoignage devant le “grand jury”, elle doit redonner exactement la même version des faits, la moindre erreur et la défense mettra sa parole en doute.» C'est pour cela qu'à la Sex Crime Unit, on se prépare pour un procès comme des astronautes de la Nasa pour un vol spatial. Pour l'affaire DSK, on retournera probablement sur la «scène du crime» au Sofitel, on soumettra la victime à un contre-interrogatoire, on se mettra dans la peau de Benjamin Brafman, on revivra l'agression présumée comme si on y était.

 

SOURCE: LE FIGARO