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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

debychangement.JPGDans un contexte politique marqué par une grande misère et la répétition de guerres civiles depuis trente ans, le souci de concorde n’est pas seulement un principe éducatif, une bonne intention pour jeunes filles ayant la chance de fréquenter une école privée. C’est ici une manière de préparer l’avenir et de répondre directement au thème de la seconde assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique, qui s’est tenue à Rome il y a neuf mois : « L’Église en Afrique, au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. »

Les catholiques du Tchad tracent des voies de réconciliation



Le thème du dernier Synode des évêques pour l’Afrique, invitant à construire la paix, a trouvé un écho tout particulier au Tchad, même si les efforts des communautés chrétiennes restent sans grand effet aux sommets de l’État

Dans la cour écrasée de chaleur sèche, Sœur Marthe regarde avec af-fection les jeunes filles dont elle a la charge. Directrice du collège Notre-Dame-de-l’Assomption de N’Djamena, elle développe avec le personnel enseignant un programme d’éducation à la responsabilité, à la protection de l’environnement et à la paix pour les 243 élèves de cet établissement. Dans cette zone où les habitations se sont développées de manière anarchique, le collège a des airs de havre de culture. Toutes les religions y ont droit de cité (1).

Dans un contexte politique marqué par une grande misère et la répétition de guerres civiles depuis trente ans, le souci de concorde n’est pas seulement un principe éducatif, une bonne intention pour jeunes filles ayant la chance de fréquenter une école privée. C’est ici une manière de préparer l’avenir et de répondre directement au thème de la seconde assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique, qui s’est tenue à Rome il y a neuf mois : « L’Église en Afrique, au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. »

Un comité Justice et Paix du collège, chargé de résoudre les conflits du quotidien, des « villages de la paix » qui ont également vu le jour dans les classes : ces initiatives ne sont-elles pas dérisoires pour enrayer les maux qui affectent leur pays ? « Nous ne sommes pas sûres que cela va changer grand-chose, reconnaît Sœur Marthe, religieuse de l’Assomption. Mais les élèves qui passent ici auront été amenées à vivre de grandes choses, cela les incitera à les reproduire à plus grande échelle. »

Révolution culturelle

Le thème choisi pour le Synode des évêques d’Afrique a précisément sonné comme un encouragement pour les chrétiens du Tchad. D’autant que certains d’entre eux avaient devancé cette intuition en s’engageant pour la paix et la réconciliation. Non dans les discours mais au sein même des communautés ecclésiales de base (CEB), nées en Afrique sur le modèle de l’Amérique latine. Au prix d’une véritable révolution culturelle, engagée depuis 2007 : autrefois, ces communautés rassemblaient des catholiques issus d’une même ethnie (300 au Tchad !) ; désormais, les fidèles d’un même quartier sont invités à se regrouper, quelle que soit leur origine, sara, toupouri, masa ou gambaye.

Les réunions, qui se déroulent le mercredi, permettent d’échanger librement sur la vie des uns et des autres, de réfléchir sur des textes et de prier ensemble. « Il fallait dépasser le mur des ethnies et surmonter les ressentiments claniques », souligne le P. Paolino Tipo, coordinateur de la commission Justice et Paix pour le diocèse de N’Djamena.

Mais, très vite, des obstacles sont apparus : « Beaucoup de fidèles m’ont demandé comment ils allaient faire pour chanter à la messe dans une autre langue que la leur. J’ai répondu qu’au marché, ils parvenaient bien à communiquer tous ensemble. » Dans sa paroisse Notre-Dame-de-La-Trinité du quartier de Sao, qui regroupe 14 communautés, le P. Paolino Tipo s’est appuyé sur les laïcs pour inviter à la prière commune.

« Vivre un modèle de cohabitation pacifique »

Dans son quartier à majorité musulmane, Augustine, avocate en exercice et elle-même mariée à un musulman, a visité, une à une, les maisons pour annoncer la création de communautés de base. Une forme singulière de recensement qui a eu des effets inattendus sur le lien social. « Des habitants, à qui nous n’avions jamais adressé la parole, étaient heureux que nous leur rendions visite. Certains nous ont fait part de leurs convictions religieuses, dont nous ignorions tout jusque-là. Particulièrement les protestants, ravis de ces contacts… » Pour Augustine, cette connaissance plus approfondie de ses voisins peut se révéler précieuse lorsque surgit l’un de ces conflits qui empoisonnent le quotidien.

Marie, censeur dans un lycée et elle aussi responsable d’une communauté ecclésiale de base, partage ce sentiment de « vivre un modèle de cohabitation pacifique ». Elle est bien consciente toutefois que « la paix se vit d’abord à l’intérieur de nos maisons, dans les relations familiales comme dans l’attention aux plus pauvres. » Vient ensuite le temps de la pratique religieuse, de la célébration de la messe, qui fournit l’occasion de trouver un « langage commun ». Désormais, les paroles de l’office sont prononcées alternativement en français, en sara et en gambaye.

Mais qu’en est-il de l’engagement politique des chrétiens dans la société tchadienne pour atteindre l’objectif de paix et de réconciliation exprimé par les Pères du Synode ? « En janvier et février, nous avons travaillé tous ensemble sur le texte du message final. C’est une première étape, qui nous permet d’interpeller les politiques sur ce qu’ils doivent faire », plaident Augustine et Marie.

Quel impact?

Elles rappellent que les évêques du Tchad signent chaque année un message de Noël, très attendu par l’ensemble de la société. Seulement, la communauté catholique du pays paraît divisée sur l’impact réel de cette déclaration commune dont chacun s’accorde à reconnaître le ton musclé, dénonçant la corruption et la violence. Même sentiment au sujet du rassemblement qui a réuni pour la première fois le 1er janvier dernier catholiques, protestants et musulmans sur le stade de N’Djamena. Certaines voix font remarquer que chacun a regagné sa communauté une fois la cérémonie achevée…

Responsable du Cefod, tout à la fois centre de documentation spécialisé dans les sciences humaines et institut et de formation pour cadres d’entreprise, le jésuite tchadien Antoine Berilengar, 45 ans, regrette ainsi le manque d’implication directe des autorités catholiques dans le gouvernement du pays.

Il reste mitigé sur l’efficacité de l’assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique. « À quoi cela sert-il, sinon à chanter, prier et réfléchir ensemble ? De toute façon, les travaux n’ont pas été préparés sérieusement, puisque les documents n’avaient pas été envoyés à temps aux Églises locales », tonne-t-il, en rappelant les résultats décevants du premier Synode, en 1994.

Le numéro de téléphone du président Idriss Déby...

Selon lui, l’urgence est ailleurs : « Tant que l’Église ne se rapprochera pas des centres de décision, rien ne changera. C’est là qu’elle doit se situer pour que ses idées avancent, et pour que les décisions prises au sommet concernent vraiment les individus. En 2008, l’Église s’est proposée pour aider à la réconciliation. Elle attend toujours la réponse. C’est normal, aucun catholique n’a un accès direct au pouvoir. Qui de nous dispose du numéro de téléphone du président Idriss Déby ? »

Au collège Notre-Dame-de-l’Assomption de N’Djamena, Dalida, Florence et Bellinda se rêvent déjà magistrate, chef d’entreprise ou cardiologue. De leur capacité à s’imaginer, en outre, un destin politique dépend peut-être une partie de l’avenir du Tchad. Pour que les rêves de réconciliation, de paix et de justice portés par les catholiques s’inscrivent au plus haut sommet de l’État.

Bruno BOUVET, à N'Djamena