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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak


« Couscous, c’est nous ! » Vous pouvez bronzer pendant qu’on torture

« Le peuple tunisien tient son avenir dans ses mains depuis samedi et le départ de Ben Ali dictateur durant 23 ans » lit-on dans les journaux et entend-on sur les télés et radios depuis 72 heures. Mais la voix d’Abdelaziz Agoubi s’inscrit en faux.

Après un temps important de « cécité aveuglante » et de « silence assourdissant »  de la classe politique française toutes tendances confondues,  les médias français qui « découvrent » la situation tunisienne,  ont relayé en boucle ce week-end les « informations en provenance de Tunisie »  sur le thème « le peuple tunisien qui s’est révolté spontanément et provoqué les manifestations  tient son avenir entre ses mains, depuis le départ de Ben Ali et de sa famille corrompue pour l’Arabie Saoudite » dans une sorte de vaste consensus « droitdelhommique ».

S’INSCRIRE EN FAUX

Pourtant il est une voix qui s’inscrit en faux face à chacun des points de ces affirmations.
« Non, dit Abdelaziz Agoubi, la révolte n’est pas née spontanément et du peuple. Elle a été montée par des gens du pouvoir dans un complot  pour faire partir Ben Ali, fatigué et malade. Bien des avocats sont proches des responsables du RCD  et donc dans la manche du pouvoir. Ces pressions je les ai ressenties quand j’étais en Tunisie. Je savais depuis début novembre qu’il se préparait quelque chose. Et quand je suis rentré, le 16 décembre, j’ai dit « ça va exploser ».
« Non, poursuit ce quinquagénaire tunisien, je ne crois pas que Ben Ali soit parti tout seul à 75 ans en Arabie Saoudite, même pour retrouver sa famille. Parce qu’en Arabie Saoudite, la Tunisie et ses avancées de Bourguiba, c’était l’ennemi  Je ne crois pas que l’Italie et la France, opposées au départ de Ben Ali, contrairement aux Usa et à l’Angleterre, aient refusé de l’accueillir. Lors de ses deux interventions télé, on a vu Ben Ali le visage gris, malade. Je pense qu’il peut avoir été bléssé par quelqu’un de sa garde rapprochée ou avoir eu une crise, et qu’il est soigné dans un hôpital, en France ou en Italie. D’ailleurs quand le premier ministre à dit qu’il remplaçait Ben Ali, il n’a jamais dit que c’était définitif. C’était pour gagner du temps. Et l’Arabie Saoudite, c’est bien pratique, on ne peut rien vérifier. Et un des deux conseillers éminences grises de Ben Ali, est mort ce week-end, officiellement d’une crise cardiaque. Je ne crois pas aux coïncidences».
« Non, affirme encore notre homme, il n’y a pas que la famille de Ben Ali et les Trabelsi qui baignent dans la corruption. En fait aujourd’hui, pratiquement tous ceux qui ont  été mis en place par le pouvoir du sous-prefet local au palais de Carthage, en passant par les responsables du RCD, parti au pouvoir, trempent dans des magouilles. Ils ne lâcheront évidemment pas leurs privilèges, car s’ils perdent, c’est la prison ou pire… C’est cette frange de corrompus qui arme les milices qui depuis dimanche font peur aux Tunisiens la nuit . Par ailleurs, les dictateurs des pays arabes leur  apporteront aide et soutien pour mater la rébellion tunisienne, pour qu’elle ne donne pas des idées dans leurs propres pays ».
« Et non, conclut Abdelazziz Agoubi,  le peuple tunisien ne tient pas son avenir en main, car face à ceux qui ne veulent  pas lâcher  le pouvoir, les oppositions vont reprendre leurs divisions et se déchirer. Le risque d’aujourd’hui, si l’on poursuit sur cette ligne, c’est le chaos ».

RECONCILIATION
Alors pour éviter ça, Abdelaziz lance un nouveau combat pour la création en Tunisie, d’une commission
de la vérité et de la réconciliation
 (CVR) comme il en existe déjà dans de nombreux pays, notamment d’Amérique du Sud.

2O ANS DE COMBAT
Pour ceux qui s’amuseraient de cette théorie du complot et qui riraient de cette proposition, il faut préciser qu’Abdelaziz Agoubi, installé dans la région lyonnaise depuis la seconde moitié des années 70, a été le premier Tunisien à essayer d’alerter les médias français sur les tortures dans son  pays. C’était il y a 20 ans. Le Progrès lui avait consacré un papier. Mais c’était le temps où 1 million de nos compatriotes investissaient les plages tunisienne chaque été, envoyant des cartes postales avec « l’humoristique » salut « couscous c’est nous… ». Ca valait bien qu’on ferme les yeux. « Vous pouvez bronzer pendant qu’on torture » semblait répondre le pouvoir tunisien.
Abdelaziz Agoubi, démocrate et militant des Droits de l’Homme sera pendant 20 ans de tous les combats, de la création de nombre de mouvements ou partis qu’il abandonnera chaque fois qu’il eut l’impression que l’intérêt du leader venait de passer devant l’intérêt collectif. Avec des amis il créa en 1992 le premier journal d’opposition au régime.
Abdelaziz Agoubi, n’est pas très identifié en France, même s’il rencontra de nombreux élus et personnalités français et européens, de François Hollande à Daniel Cohn-Bendit en passant par Marie-Noelle Lindeperg. Mais ce petit fils de Cheik Mohamed Ben Charfeddine (opposant au Bey de Tunis au XIXe siècle) dont il a gardé l’esprit libre et frondeur , fut le premier a
nimé par un fort sentiment d’horreur à dénoncer  les actes de barbarie. Il reçut tous les opposants, opprimés, arrêtés ou torturés dans leur  pays,  de Mohamed Mzali, ancien premier ministre de Bourguiba, à Sihem Bensedrine en passant par Ahmed Manai et tant d’autres.  
Abdelaziz Agoubi a la confiance de tout le monde arabe et est toujours très informé.  En août 2001, il faisait part de ses craintes en annonçant que les mouvements islamistes radicaux allaient se doter d’un leader dont on ne connaissait pas le nom, mais dont on savait qu’il allait prochainement frapper un grand coup « fondateur ».  6 semaines plus tard, c’était le 11 septembre à New-York.

FACE AU POUVOIR
Pendant toutes ces années, le pouvoir tunisien souffla sur Adelaziz Agoubi, le froid et… le froid. Il fut interdit de séjour dans son pays pendant 12 ans. Son épouse, lors d’un séjour fut arrêtée et retenue au Ministère de l’Intérieur à Tunis. Et en 1996, à la mort de son père, il ne fut même pas autorisé à se rendre aux obsèques.  Au début des années 2000, Ben Ali lui envoya un émissaire. L’homme avait des pouvoirs énormes. Abdelaziz Agoubi déclina les offres. Depuis lors, il a dû subir la confiscation de ses bien à El Hamma (pas encore réglée) dans le sud tunisien et plus récemment une tentative de meurtre ( pour lesquelles la police locale n’a jamais bougé) lors de son dernier séjour dans son pays.
Philippe Léglise