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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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Un tour à Moundou, dans la pièce où est Gali Gatta Gothé, député arrêté et jugé de manière expéditive à Sarh, puis transféré à Moundou, suite à un appel.

Par Vourboubé Pierre

Mardi, 10 avril 2012. Il est 7 heures sur Moundou, la capitale, dit-on, économique du Débyland, et le chef-lieu de la région du Logone occidental, l’une des villes gagnées par l’opposition sur les 42 concernées par les dernières municipalités. Sept heures, la ville est déjà debout. Devant les voies, principales ou secondaires, bon nombre de femmes proposent déjà à manger, beignets, bouillie, soupe, etc., aux habitants. Les clandos, ces motos-taxis qui roulent souvent à tombeau ouvert, offrent bien leur concert habituel. Il  y a du monde dans les rues. Le soleil flambe à l’horizon.

A cette heure matinale, arrivé dans cette ville la nuit dernière, je passe un coup de file à un ami pour lui demander de m’amener voir M. Gali Gatta N’Gothé, député jugé à Sarh et transféré à Moundou pour le jugement en appel. Une demi-heure après, mon ami arrive et me conduit plutôt au palais de justice.

Devant l’entrée, la présence des femmes et des hommes en tenue me frappe. Là, avec ce décor peut-être inhabituel pour les Moundoulais, je me souviens, moi, du jour du jugement en appel de Gali. Puis, mon ami interpelle un gendarme qu’il connaît et grâce à ce dernier, nous accédons à la cour sans être fouillés. A l’intérieur, le monde n’est pas (encore) nombreux, le procès étant prévu pour 8 heures. Quelques députés sont sur place, de même que les avocats. Mon ami me dit que ces derniers sont arrivés la veille et pense que dans cette affaire, l’Etat est défendu par Me Houlchiné. Sous nos regards, un groupe de personnes entrent dans la salle d’audience tandis quelques femmes s’en rapprochent. Je reconnais les députés, certainement de l’opposition, par l’écusson du parlement tchadien qu’ils arborent fièrement. « Connais-tu quelques-uns qui seraient de la majorité ? » dis-je à mon compagnon. Sa réponse est catégorique : « Non », rétorque-t-il.

Mon ami me quitte et va se renseigner auprès d’un jeune auquel j’attribue au moins 30 ans, en lui demandant si l’on peut voir Gali. Mais, le regard vague, ce jeune semble ne rien comprendre. Alors mon accompagnateur se met à inspecter partout dans la cour : « Le policier là-bas, dit-il le regard orienté vers le flic à une des entrées de la salle d’audience, dirige un des commissariats de la ville. Nul en français, il est un haut gradé de son corps. Il répète indéfiniment « ça va ? Ça va ? », quand on lui parle dans la langue de Molière et quelles que soient les circonstances. Je peux le voir me moi, je ne parle pas l’arabe. A présent, il nous faut quelqu’un de sûr, un autre flic ou un gendarme imprégné des réalités d’ici, qui nous conduira jusqu’à Gali. » Sa phrase finie, il m’abandonne et va s’entretenir avec le gendarme qui nous a accueillis à l’entrée, dès notre arrivée. Quand il revient un instant après, mon accompagnateur déclare : « Il paraît que Gali est à la maison d’arrêt. » Et nous voici en route vers la maison d’arrêt.

Elle n’est pas loin, moins de cinq minutes à moto. Dès notre entrée dans la cour, un jeune assis à droite nous interpelle. Nous lui répondons que nous voudrions voir Gali : « Payez 200 F chacun », nous dit ce monsieur. Je sors un billet de 500 F CFA que je lui tends sans parler : « Pour vous deux ? » Devant ma réponse affirmative, le jeune me rend mes 100 francs et récupère nos appareils téléphones contre des tickets. « Que contient vos sacs ? » nous interroge-t-il. Mon ami lui tend le sien, sûr qu’il ne contient rien d’important. Moi, je refuse et le gars n’insiste pas. « Où est Gali ? » demande-je. « Là-bas », rétorque-t-il. J’insiste, le gars persiste en répétant son « là-bas » ! Je me tourne vers mon ami et dit : « Sa réponse est vague. Mais, dirigeons-nous vers le groupe assis là-bas, nous aurions des gens qui nous fourniront des renseignements plus clairs. »

A quelques mètres de ce groupe, Dieu merci, je reconnais madame Gali, assise sur un banc, bien calme. Je me précipite vers elle, en cherchant, sur son visage, les traits d’une tracassée. Je lis plutôt la tranquillité, la sérénité et l’assurance d’une dame qui se laisse rarement distraire par des évènements montés de toute pièce. En son for intérieur, je l’imagine, la réalité doit être toute autre : elle craindrait pour la sécurité de son conjoint. Elle affiche donc le calme que son mari ne se reproche rien, victime d’une parodie de justice, victime d’un montage grotesque de tous ceux qui l’en veulent pour son verve, son franc-parler, ses dénonciations de cette dérive entretenue par la communauté internationale. En moi, l’émotion monte. Les larmes embuent mes yeux. Je frémis, halète d’effroi. « Dans la logique, elle ne devait pas être ici ! Voilà les dieux de Débyland en ont voulu autrement ! » Tout de suite, mon ami et moi saluons madame Gali et j’ai l’impression qu’elle me reconnaît. En effet, c’est au début de leur union que j’ai fait leur connaissance. Puis, quelques jours après l’arrestation de son mari, je suis allé à la maison, elle m’a reçu et nous avons échangé quelques mots. En serrant la main à cette dame, j’ai demandé si je pouvais voir son époux, elle m’a dit qu’il parlait avec des gens et que c’était pourquoi elle était dehors. Alors je choisis de faire comme tout le monde, attendre que ces gens avec Gali sortent.   

L’attente ne sera pas longue : la Blanche qui sort, suivie d’un jeune homme, est la directrice du centre Al Mouna. Aussitôt, madame Gali recommande à un jeune d’annoncer ma présence. Mon ami et moi entrons dans la pièce où est Gali.

Cette chambre n’a rien d’extraordinaire : à notre gauche, sous nos pieds, un tapis est étalé à même le sol. A notre droite, c’est une natte en plastique sur laquelle repose un matelas en éponge couvert d’un drap et surmonté d’un oreiller bien dans un té : on devine que c’est le couchage du député. Entre ce matelas et le mur, glacières et bouteilles d’eau minérale se disputent l’espace. On s’assied sur le tapis et je lève la tête vers la porte : « LE REGISSEUR » y est écrit, en peinture rouge, je crois. « C’était le bureau du régisseur qu’on a transformé en chambre pour les détenus ! » m’écrie-je en regardant mon ami. « Oui », répond-il. Je m’attarde sur le matériau : les briques en terre simple ! Le premier crépissage des murs a subi l’effet des intempéries. En haut, il y a des espaces rafistolés avec de la boue. Près de nous, un ventilateur tourne. On cherche en vain un téléviseur, en vain une ampoule d’éclairage. « En fait, cette pièce était belle et bien électrifiée. Les installations ont été défaites et cela se voit encore. Avec cette prise sous nos pieds, on sent qu’ils ont fait un branchement à partir d’une autre pièce juste après l’arrivée du député », me dit mon ami qui se connaît un peu en électricité. « Tu vois combien le pouvoir ridiculise un élu du peuple ! déplore mon ami. Penses-tu qu’on va le libérer ? » Là, j’ai de la peine à répondre. Mais, je cafouille quand même : « Dans la logique, oui car il n’a pas fait du braconnage. Enfin, à en croire le premier relaté par la presse. Alors la tentative de corruption justifie quoi ? » Mon ami, inquiet, me boit du regard : « J’ai appris que le PR a donné des instructions fermes pour qu’il soit lourdement condamné. » « Oui, cette information a circulé dans N’Djaména et sur le Net. Mais, je n’en sais pas grand-chose. » Alors, pantois, je préfère le silence. Cette pièce où vit Gali, est aéré par deux grandes fenêtres, comme la porte, vilainement rapiécées.  

Dans ce décor, pas la peine de chercher les toilettes. Pour se soulager, le député doit faire tout le monde. C’est-à-dire se rendre dans un coin de la cour, à une cinquantaine de mètres de sa pièce, à l’endroit où sont les toilettes d’usage commun. Ce fut le cas pendant tout le temps que j’ai passé avec lui. Je précise qu’il est resté longtemps sans se soulager, alors qu’un autre usager était aux toilettes ! Un instant après, je demande à m’en aller.

Dans la rue, quelqu’un me dit que Kebzabo, député de Léré, lui-aussi menacé, était là et qu’il serait parti au palais de Justice. Devant cette information, je conseille à mon ami de me reconduire au palais de justice.

Quand nous y sommes arrivés, les choses ont un peu bougé : les femmes et les hommes en tenue à l’entrée sont plus nombreux. Le rang du public a grossi. On perçoit que le climat devient de plus en plus tendu. Les fouilles ont commencé. Mais, mon ami fait appel à une connaissance parmi les policiers et on échappe à cette phase. Dans la cour, le nombre de personnes venues soutenir Gali est multiplié par un facteur plus important. Avocats, militants, parents, députés de l’opposition, … sont dans le calme ou discutent à voix basse. « Le Monsieur en chemise blanche devant nous est Laoukein Kourayo Médard, l’homme qui a gagné les municipalités à Moundou », me dit mon compagnon. Là, dans la cour bien sûr, on fouille Kebzabo : on ne le voit pas ! « Il serait déjà dans la salle d’audience », dis-je. Et nous en y entrons.

La salle est à moitié pleine ! Députés, curieux, parents de Gali,… sont assis dans le calme. Le barreau est vide, tout comme les places réservées et aux prévenus. Autrement dit, l’audience n’a pas encore commencé. On cherche dans la salle alors qu’un gendarme fait remarquer que le public va occuper les bancs réservés aux détenus. Mais personne ne bouge. Ce gendarme revient vers nous et demande ce qu’on cherche : « Nous sommes venus saluer des gens », réponds-je. « Ce n’est pas le moment de saluer », nous fait-il la remarque. Mais, on fait fi et je crie : « Tiens, ce vrai, Kebzabo est là : le voici à la première rangée du public. » Juste sur la deuxième rangée, je connais d’autres personnalités, dont Eldjouma, députée du 7ème arrondissement de N’Djaména.

« Bon, il faut que je rentre », déclare-je tout d’un coup. « Tu ne suis pas le procès ? m’interroge mon ami avec des grands yeux d’étonné. C’est bizarre ! » Dehors, je vois Ali Golor dans la foule. Ma mission est terminée, j’ai un élément important, la pièce dans laquelle Gali passe ses nuits : lugubre, elle ne reflète parfaitement le désir de ridiculiser un élu du peuple.