Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

Géo-localisation

Publié par Mak

1136734-1459308.jpg

MON PEUPLE AUSSI SE REVOLTERA...

2. La foule

 

            Un bref moment de silence avait suivi les coups de feu. Pendant ce court instant, on aurait dit que le temps s'était figé. Prostré, le regard vague, le meurtrier avait l'impression de vivre un rêve. Ses sens étaient engourdis. L'acte, posé en toute conscience, était avant tout un acte libre. Il n' y avait eu, dans la motivation de son geste, aucun élément dicté par le désespoir ou la vengeance. Un faisceau de sentiments associé à la brutalité et à l'injuste qui s'appliquaient régulièrement aux gens qu'il connaissait, la misère et la résignation qui avaient, dans le sein du peuple, causé d'irrévocables ravages, tout cela l'avait conduit progressivement au meurtre. Un meurtre symbolique, qu'il avait perçu comme un sacrifice et un aiguillon de révolte. Il espérait, à travers l'accomplissement de cet acte, produire un effet domino qui, de proche en proche, arracherait la masse amorphe du peuple d'une profonde et pernicieuse léthargie. 

            Seulement, maintenant que l'acte était accompli, Djim ressentait un sentiment neuf, pour lequel il n'y avait jamais eu de place dans son plan. Il y avait, aux deux bouts du monde, le cadavre de Bahar et la foule déroutée par la violence de l'acte. Cette foule qui aurait dû se jeter à ses pieds et l'embrasser  voluptueusement  en signe de reconnaissance se débinait comme une population de moineaux apeurés. Djim réalisa alors que son plan pouvait tourner en eau de boudin, entravé par la peur ou l'apathie qui, au fil du temps, rythmaient l'existence du peuple. Mais si les gens surmontaient leur peur, ils réagiraient avec une telle détermination que plus rien ne pourrait barrer la route à la libération définitive et au triomphe du bien contre le mal. Si la peur tombe, l'injustice tombe aussi.

            Il en était arrivé à ce point de ses réflexions lorsque la foule, dispersée dans les quatre coins de l'horizon, se figea puis, dans un fracassant vacarme, fit demi-tour. Des dizaines d'hommes couraient vers lui. Ces hommes ne venaient pas pour l'embrasser, mais ils avaient vaincu leur première peur et, bien que l'arme était encore tenue en évidence dans sa main gauche, la foule se rapprochait, en lançant des cris de rage. Le risque de perdre lui-même sa vie avait disparu devant cet élan effrénée de gens offusqués. La colère est un élément de la révolte. Il y avait, dans le peuple, beaucoup de colère, mais aussi beaucoup de peur. Djim voyait dans cette foule en colère une frange du peuple ayant vaincu sa peur et cela le rendait heureux. Sur son visage naquit un sourire calme qui dérouta la foule lorsque celle-ci ne fut plus qu'à quelques mètres du meurtrier. Lorsqu'il s'écria : « Je l'ai fait pour vous. Mais ce n'est que le premier épisode d'un long feuilleton. Vous en écrirez la suite », la foule s'arrêta pendant quelques secondes, prise au dépourvu, cherchant à comprendre le sens de ces mots ésotériques. On échangea quelques regards. Que signifiait toute cette farce ? Mais à ce moment même de nouveaux coups de feu fendirent l'air. Cette fois, c'était la police qui déboulait du commissariat central, situé à quelques encablures du palais de justice. Derechef, la foule se dispersa dans les quatre coins de l'horizon. Un pick-up noir et blanc s'arrêta à la hauteur de Djim et des hommes surexcités en jaillirent. Des policiers. Une partie de ceux-ci se dirigea vers le corps allongé de Bahar et constata le décès de celui-ci. Tandis qu'un policier hochait la tête, un autre se jeta sur le meurtrier et se mit à le rouer de coups. Mais les autres intervinrent et maîtrisèrent le forcené.

-        Il a tué Bahar, haletait ce dernier. Tu as signé ton arrêt de mort, misérable.

            Un autre policier, tenant des menottes dans une main et un revolver dans l'autre, se dirigea vers Djim.

-        Monsieur, au nom de la loi, je vous arrête.

            C'était un homme fort, au visage sombre et balafré. Sa voix était calme et posée. Aucune émotion ne transpirait de ses traits. Au moment où il menottait son prisonnier, il ajouta :

-        Vous avez le droit de garder le silence jusqu'à l'arrivée de votre avocat. En l'absence d'avocat, le ministère public vous en commettra un.

            Ces paroles simples résonnèrent étrangement dans la tête de Djim, dont l'attention était toujours rivée sur la foula qui refluait timidement. En montant dans le pick-up, il jeta un dernier regard sur cette foule hétéroclite, presque indécise. Il vit alors un homme se détacher et s'avancer de quelques pas. L'homme chercha son regard, lui adressa un clin en souriant. Ce geste d'amitié étonna Djim. Il ne connaissait ni d'Adam ni d'Ève ce quidam. Mais en cette seconde, il avait senti que cet inconnu était, pour des raisons mystérieuses, proche de lui. Il n'était plus un homme seul. Quelque part, à travers tout le pays, dans le sein de ce peuple qu'il avait appris à aimer désespérément, des hommes et des femmes apprendront son geste, soupçonneront ses motivations et des cœurs vibreront pour lui.

            Djim se tourna alors vers le policier qui venait de le menotter et lui murmura :

-        Bientôt, vous en arrêterez d'autres pour la même raison que moi. Mais un jour, vos geôles seront si pleines qu'elles imploseront. Ce sera alors la fin d'une ère et le début d'une autre.

 

            A suivre...

 

            Moussa