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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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M.Mohamed Saleh Ibni Oumar


Mes chers amis,


Je m’appelle Ibni Oumar Mohammed Saleh et je suis le fils au Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, Secrétaire Général du Parti pour les Libertés et le Développement et Porte-parole de l’opposition démocratique tchadienne, enlevé à Ndjamena le 3 février 2008 et dont nous avons perdu la trace depuis lors. Ainsi, c’est avec émotion que je m’adresse à vous à l’occasion des fêtes de fin d’année, au nom du comité de soutien au Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh et en mon nom propre. Cette émotion, ce n’est pas l’ivresse fugace de l’écrivain à succès qui prend sa plume pour écrire un énième roman superficiel, cette émotion, tout d’abord, c’est la gravité que se doit de ressentir tout fils qui perdit un père dans des circonstances aussi tragiques et humiliantes que celles que j’eus à connaître lors de la disparition de mon propre père le 3 février 2008.


Mes chers amis,


Cette date du 3 février 2008 restera à jamais pour moi et ma famille comme une marque imprimée au fer rouge au plus profond de notre chaire, au plus près de notre cœur.  Ce jour-là, pendant que des colonnes rebelles brisaient les écueils tendus par ce qui restait de la soldatesque de Deby dans la capitale tchadienne Ndjamena, après un repliement des résistants, la porte de notre domicile était enfoncée par des membres de la garde présidentielle de Deby. Le crépuscule se peinturlurait d’un rouge sang pendant que mon père, le Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, par ailleurs opposant démocratique au régime d’Idriss Déby, était emmené sous les yeux de sa femme, ma mère, du dernier de mes frères et du reste de ma famille. Plus personnes, jamais ne le revit. A l’heure qu’il est, mon père a peut-être rejoint le cortège d’ombres de ces martyrs, ceux qui, depuis des décennies, périssent torturés dans les caves hideuses des prisons de par le monde, ceux qui par la folie sanguinaire de quelques hommes ont sombrés bien malgré eux dans le royaume des ténèbres, ceux, anonymes ou non, qui subirent tous le même sort que mon père et à qui il convient de rendre hommage avec déférence.


Aujourd’hui encore je me questionne : quel fut le crime de mon père ? Avait-il fomenté une quelconque rébellion, s’était-il rendu coupable de crimes de guerre, avait-il lancé un appel à l’insurrection armée ? Non, et deux fois non plutôt qu’une, je puis répondre tout de go, rien de tout cela. Il n’avait fait que croire en ses rêves, il n’avait fait que lutter toute sa vie au sein de son parti d’opposition démocratique pour plus de justice et de démocratie en son pays, il n’avait fait que tenter de rallumer les étoiles de l’espérance et de la prospérité dans les yeux d’un peuple rongé par la famine et le chaos. Il est des hommes qui regardent les choses qui sont et qui se demandent pourquoi elles sont si injustes. Mon père, lui, s’attardait plutôt  sur l’impossible, les utopies, les rêves, les chimères, et se disait toujours : pourquoi pas ?


Alors, chers amis, à l’aune des enseignements de mon père, je voudrais vous délivrer un message : ne perdez jamais espoir. Car même au plus noir de la nuit, au plus profond de la caverne la plus ténébreuse, une lumière luit toujours, persistante et tenace : cette lumière, c’est celle de la justice. Cette lumière, un jour ou l’autre, je le crois avec force, détruira ceux qui veulent l’empêcher d’éclater au grand jour. Je sais que ce jour viendra, je suis persuadé que ce jour viendra, il ne peut pas ne pas venir car vous savez tous avec moi quelle  sommité de monstruosité il y a dans le fait d’arrêter arbitrairement un homme, de le priver de sa dignité et peut-être même de sa vie, sans raison, sans foi, sans loi, sauf évidemment celle de vouloir satisfaire des considérations politiques primaires et hideuses.


Et tous ensemble, nous allons contribuer à ce que ce jour vienne enfin, pour mon père et pour tous ceux qui ont été victime de la tyrannie et de l’annihilation des droits de l’homme les plus fondamentaux. Oui, car il y a une autre émotion qui m’étreint en ce jour, cette émotion, c’est celle de constater, à la lumière du chemin que nous, membres du comité de soutien au Professeur Ibni, avons parcouru ensemble depuis la disparation de mon père,  que toute ma vie, je me suis trompé dans ma conception du rapport à l’autre.


Mes chers amis,


Longtemps j’ai cru qu’en ce bas-monde, nous ne cessions de nous toucher, de nous parler, parfois même il arrivait que nous nous aimions au lieu de nous haïr, prétentieusement, je croyais toujours connaître celui qui me faisait face. Mais en fin de compte, j’étais persuadé que nous n’étions que des étrangers venant de contrées si éloignées les unes des autres que nous ne pouvons qu’être murer dans notre propre silence, un peu comme des ombres éthérées assises dans des barques, qui se croisent et se recroisent, sans jamais s’arrêter, sans jamais prendre le temps de s’arrêter, entendant parfois un cri douloureux s’exhalant de l’autre barque mais tellement habitué à en entendre que nous préférons nous boucher les oreilles et baisser les yeux afin de ne pas contempler l’autre se débattre dans la glue poisseuse de sa propre solitude. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de le croire. Je ne veux plus le croire. On m’a souvent assené que vivre, c’était être seul. Seul dans ses joies, seul dans ses peines, seul dans ses espérances, seul dans ses amours, seul dans ses rêves.

Mais depuis un an et demi, depuis que j’ai constaté l’immense communion qui s’est indigné contre la disparition humiliante de mon père, je peux dire que tout cela n’est que balivernes. Oui, nous venons de contrées différentes, oui nous avons des parcours de vie bien divers, des aspirations, des espoirs parfois assez éloignés les uns des autres mais il y a un rêve qui nous a rassemblé et nous rassemble toujours, un rêve de justice, un rêve de dignité, et ce rêve c’est de retrouver mon père vivant et de lui rendre les années de vie que des sbires à la solde de l’arbitraire lui ont injustement volées ! Ainsi, il me faut à présent dire merci, merci au peuple tchadien qui nous soutient dans notre lutte pour que plus jamais de pareils actes ne se reproduisent, merci à la communauté internationale qui compatit à notre sort, merci aux ONG telles que Amnesty Internationale, Survie, Humann Right dont le soutien à notre combat, technique ou idéologique, est incommensurable, merci à la communauté tchadienne de France, merci enfin à tous ceux qui se sont unis à nous dans cette bataille pour les droits de l’homme et qui luttent à nos côtés par le truchement de conférences ou de manifestations, qui luttent avec acharnement dans un combat pour confondre la beauté et la vérité, un combat pour unir la justice et la beauté, un combat titanesque qui rassemblera tous ceux qui croient en des idéaux et qui, j’en suis sûr, conduira à l’éclatement de la vérité dans la disparition du professeur Ibni! Merci, du fond du cœur, merci ! Grâce à vous, je sais que je ne suis plus seul ! Merci !


Mes chers amis,


Le bon sens commun proclame que le bourreau tue toujours deux fois, la première fois par la hache, la seconde fois par l’oubli. C’est pourquoi le 3 février prochain, à l’occasion de la célébration des deux ans de la disparation tragique de mon père, une grande journée du souvenir  sera organisée à Paris pour que jamais, ô grand jamais, la mémoire de mon père et tous les disparus ne connaissent l’oubli et l’indifférence, pour que lors d’un 3 février que nous espérons tous proches, il se tienne à côté de nous, fier et libre, pour demander la libération de tous ceux qui ont été injustement enfermés par des pouvoirs autoritaires de par le monde. Et je vous convie tous à cette journée de souvenir, que ce soit tous ceux qui nous ont déjà accompagnés dans notre difficile lutte ou tous ceux qui voudront se joindre nouvellement à notre juste cause. Sans vous, rien ne sera possible. Sans vous, aucune justice, aucune vérité, aucune réconciliation ne pourra avoir lieu et le passé sera à jamais entaché de nos larmes, des larmes de honte, d’obscurité et de souffrance. S ans vous, ceux qui ont enlevés mon père ne subiront jamais le glaive impartial de la justice internationale. Sans vous, le temps effacera toute trace de la mémoire et de l’humanité de mon père et nous ne connaîtrons jamais le sort qu’il lui a été réservé. Alors, chers frères,  lorsque vous célébrerez les fêtes de fin d’année avec votre famille ou vos amis, ayez une pensée, même furtive, pour mon père et tous ceux qui ne pourront fêter cette année encore Noël dans la dignité et la liberté. Que cela n’altère pas vos réjouissances mais ayez juste une pensée, une simple pensée afin qu’ensemble, tous ensemble, nous fassions que l’humanité ne sombre plus jamais dans les ténèbres de l’infamie et de la haine.


Je vous remercie.

 

Mohamed Saleh