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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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1Cet ouvrage de Marielle Debos a pour objectif d’élaborer une sociologie politique du « métier des armes » au Tchad, d’analyser la façon dont  « les combattants vivent des armes quand ils ne sont pas en guerre » (p. 20), dans un pays marqué par une longue litanie de conflits. L’objectif de l’ouvrage est de comprendre comment le recours aux armes est devenu un moyen central d’interaction sociale au Tchad, et suivant quelles règles et quelles représentations ce « métier » est structuré. Le choix d’analyser les armes sous l’angle d’un « métier » constitue l’apport spécifique de l’auteure qui, ce faisant, s’inscrit dans la continuité des travaux de Jean-Louis Triaud1 qui avait posé les jalons d’une telle approche sans pour autant la problématiser. En oscillant entre une perspective macro- et micro-sociale, l’auteure entend passer d’une analyse historique des conflits tchadiens à une sociologie politique du métier des armes dans un pays évoluant dans un climat d’ « entre-guerres ».

  • 2  Roland Marchal, « Terminer une guerre » in Roland Marchal, Christine Messiant, Les chemins de la g (...)
  • 3  Stephen Reyna, Wars Without End. The Political Economy and Precolonial African State, Hanover, New (...)

2La présentation historique du « métier des armes » des guerres de razzias depuis la période précoloniale jusqu’à l’indépendance permet d’apprécier la façon dont l’activité des hommes en armes s’est perpétuée tout en étant réinventée au fil des époques. Ce métier fut successivement façonné par les conflits liés à la formation de l’État au XIXe siècle, par la colonisation française, puis lors de l’indépendance du Tchad. Son évolution s’inscrit dans un mode de gouvernement lié aux étapes successives de la construction étatique mais également dans le modèle économique d’accumulation en vigueur dans la région du lac Tchad. L’auteure s’inscrit dans la lignée des travaux de Roland Marchal sur l’économie de guerre2, dans celle des écrits de Stephen Reyna et Janet Roitman3 sur la fonction économique de la violence dans la région du bassin du lac Tchad. Son apport réside essentiellement dans l’analyse du métier des armes en tant que pilier d’un mode de gouvernement. En revenant sur les étapes historiques de la construction du métier des armes, et en liant ces étapes à la construction de l’État tchadien, l’auteure décrypte ainsi le processus qui fit du conflit armé une forme routinière de la violence dans ce pays évoluant dans un climat « d’entre-guerre ». L’ « entre-guerres » est une notion-clé de cet ouvrage, désignant le contexte dans lequel évolue une société marquée par la guerre, société dont le mode de gouvernement et l’économie sont structurés par l’omniprésence d’hommes en armes. Sans adopter une lecture déterministe de l’histoire tchadienne, l’auteure décrypte les mécanismes par lesquels les conflits successifs ont contribué à donner aux armes la place centrale qu’elles occupent aujourd’hui dans ce pays. La présentation des différents moments-clé du « brouillage » des frontières entre le groupe des combattants et celui des non combattants, entre celui des rebelles et celui des militaires (comme la guerre civile de 1979-1982) permet de comprendre l’origine de l’environnement conflictuel dans lequel le Tchad évolue.

3L’étude des parcours et des stratégies individuelles des acteurs armés permet de saisir les règles de ce milieu, les pratiques quotidiennes d’un « métier » et la sinuosité des trajectoires de ses protagonistes. La « loyauté fluide » des belligérants, combattant successivement pour le compte de l’État ou de groupes rebelles, est une des dynamiques principales de la construction des carrières combattantes analysées. Ce « métier » repose sur une hiérarchie informelle, sur l’étendue de réseaux sociaux (de famille et de clientèle) d’individus s’appuyant sur le pouvoir que confèrent les armes (sans pour autant en faire un usage systématique).  Dans l’exercice quotidien de leur « métier », les hommes en armes se rémunèrent par le racket des populations, par la saisie de marchandises, tout en appuyant leur pouvoir sur la force des armes et surtout sur leur position sociale déterminée par leurs réseaux d’influence.

  • 4  Roland Marchal, « Terminer une guerre » in Roland Marchal, Christine Messiant, Les chemins de la g (...)

4Après avoir observé la construction du métier des armes à l’échelle de l’histoire d’une nation, et avoir complété cette analyse par l’étude de différentes trajectoires individuelles, Marielle Debos décrit le mode de gouvernement sur lequel s’appuie aujourd’hui l’Etat Tchadien. En s’appuyant sur le concept de « milicianisation » défini par Roland Marchal4, l’auteure décrit le processus ayant conduit à la désinstitutionalisation de l’armée, à sa transformation en un groupe tirant ses revenus de ressources confisquées aux civils et à la société. Cette « milicianisation de l’armée » finit par gagner la société dans son ensemble, société régie par ces groupes armés ayant une fonction politique et économique centrale. Cette prépondérance, dans le mode de gouvernement tchadien, d’acteurs « tirant leurs revenus de la non allégeance à l’État » (p. 172) est paradoxale. De quelle manière le régime tchadien peut-il s’appuyer sur des groupes armés remettant apparemment en cause son autorité ? Comment l’État peut-il concilier autoritarisme et « fluidité », comment arrive-t-il à s’appuyer sur le pouvoir d’hommes en armes tout en leur laissant une importante liberté d’action (et de nuisance) ? Pour répondre à ces interrogations, l’auteure démontre que ce « gouvernement de l’entre-guerres » gère l’instabilité autant qu’il la génère, le « désordre organisé » devenant un mode de gouvernement pour l’État dans l’impossibilité d’imposer son monopole de la violence légitime. À travers notamment l’exemple des « bogobogos », des ex-rebelles devenus des douaniers officieux non intégrés aux forces de l’ordre, l’on comprend que le « métier des armes » s’appuie sur l’État sans pour autant être intégré à son appareil bureaucratique. Selon l’auteure, l’État gouverne ainsi par la manipulation des rapports de forces, par le clientélisme, la corruption, et l’attribution de « position de prédation [économique]» afin de s’assurer de la loyauté des hommes en armes et d’instaurer un climat de peur généralisé qui est la base d’un ordre précaire qu’il entend imposer.

5L’objectif final de cet ouvrage est d’offrir la possibilité d’une réflexion plus large sur les différents aspects de la violence étatique, sur la criminalisation de l’État, sur le paradoxe d’un mode de gouvernement basé sur le recours à une violence privatisée, violence sur laquelle l’État exerce un contrôle efficace bien qu’il semble précaire, une emprise à la fois proche et lointaine. Le cas tchadien présente un modèle atypique d’État guerrier qui, contrairement à d’autre régimes militaristes, ne gouverne ni par une centralisation exacerbée du pouvoir, ni par un contrôle social assuré par une bureaucratie omniprésente, mais par un chaos ordonné, plongeant la population dans un climat de peur, la laissant à la merci d’hommes en armes.

 

Source: http://lectures.revues.org/11898