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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

Géo-localisation

Publié par Mak

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Le 7 janvier, l'avion d'Omar Al-Bachir, le président du Soudan, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour génocide au Darfour, s'est posé à l'aéroport de Tripoli, la capitale libyenne, ville "libérée", quatre mois auparavant, grâce à une intervention militaire internationale où la France avait joué un rôle de premier plan. Le dictateur soudanais a été chaleureusement accueilli sur le tarmac par des membres du nouveau gouvernement libyen, ainsi que par Moustapha Abdeljalil, le président du Conseil national de transition (CNT), qui, en 2011, avait été célébré par les dirigeants français comme un héros du combat pour les valeurs.

Quel spectaculaire paradoxe ! La France et ses partenaires ont fait la guerre en Libye pour prévenir un crime de masse, à Benghazi. Et voici que ceux-là mêmes que l'action militaire avait sauvés déroulent le tapis rouge... à un chef d'Etat fugitif de la justice internationale, accusé des pires atrocités. Rappelons que la guerre du Darfour a fait, selon l'ONU, 300 000 morts, emportés par les violences et par la maladie, et qu'Omar Al-Bachir est visé depuis 2010 par un mandat d'arrêt pour "trois chefs de génocide à l'encontre des groupes ethniques des Four, Masalit et Zaghawa".

On peut trouver des explications géopolitiques à cet épisode soudano-libyen. Elles n'effacent pas le fait que, comme l'a relevé Human Rights Watch, l'accueil réservé à Omar Al-Bachir "sème le trouble à propos de l'engagement des nouvelles autorités libyennes s'agissant desdroits de l'homme". On peut aussi se souvenir, au passage, que Moustapha Abdeljalil avait démontré une notion toute relative de la culpabilité en étant le ministre de la justice de Mouammar Kadhafi pendant la sinistre affaire des infirmières bulgares...

Omar Al-Bachir a en tout cas eu le grand mérite, du point de vue du CNT, d'avoir contribué, par des livraisons d'armes aux rebelles, à la chute du "Guide" Kadhafi. Et, dans la Libye d'aujourd'hui, nécessité fait loi. La menace anarchique des milices armées oblige à rechercher tous les appuis régionaux possibles. N'ayant pas adhéré au Statut de Rome fondant la CPI, la Libye n'était d'ailleurs pas formellement obligée d'arrêter et de livrer le fugitif soudanais.

Le plus sidérant n'est donc pas ce qui s'est produit à Tripoli, mais la façon dont les Occidentaux y ont réagi : par un silence assourdissant ! La France, en particulier, n'a pas dit un mot, pendant les deux jours de la visite d'Omar Al-Bachir. Ni commenté les offres de services de l'homme fort soudanais s'agissant de la réforme des forces armées libyennes... Paris s'est contenté, le 9 janvier, de rappeler "sa position constante, qui est d'appeler les Etats à coopéreravec la CPI", puis, plus tard, de "regretter" la visite d'Al-Bachir en Libye. Fermez le ban.

Aucune démarche n'a été entreprise pour décourager les Libyens de recevoir Al-Bachir, car Paris "ignorait" que ce déplacement se préparait - alors qu'il avait été mentionné, la veille, par le journal Sudan Tribune. Le président soudanais, qui avait déjà circulé sans encombre au Tchad - où sont stationnées des troupes françaises - et à Djibouti - où il a croisé le ministre français de la coopération, Henri de Raincourt -, bénéficie ainsi d'étranges erreurs d'inattention.

Mais cela fait, surtout, beaucoup de "trous" dans les éléments de langage de la France. D'autant qu'elle est tenue à une vigilance toute particulière, puisque c'est elle qui a été à l'origine de l'activation de la justice internationale sur le Darfour (2005) et sur la Libye (26 février 2011), en faisant voter des résolutions au Conseil de sécurité de l'ONU. La CPI fait d'ailleurs partie intégrante du concept de "responsabilité de protéger", invoqué pour intervenir en Libye.

Alors, comment expliquer ces défaillances ? La volonté de préserver un certain "avantage" français auprès du nouveau pouvoir libyen est évidente. D'autres calculs pourraient se glisser : ne pas heurter le Qatar ? L'émirat, grand allié de la France dans l'opération libyenne, était notamment à la manoeuvre lorsque le Soudan a obtenu de jouer un rôle sur le dossier de la Syrie, en plaçant un de ses diplomates à la tête de la mission des observateurs de la Ligue arabe.

Au final, la France, qui a fait tant de bruit, encore récemment, à propos du génocide arménien de 1915, a paru étrangement oublieuse de l'exigence de châtiment des auteurs des crimes les plus graves. Elle a, en plus, omis de rappeler haut et clair que les autorités libyennes ne sont pas entièrement libres de décider du sort de Seif Al-Islam - le fils du colonel Kadhafi, détenu dans le sud du pays -, mais doivent se soumettre aux décisions de la CPI en ce qui concerne le lieu et les modalités de son procès. La Cour a donné jusqu'au 23 janvier aux autorités libyennes pour clarifier leurs intentions.

Par ses incohérences, la France prête le flanc aux accusations de "deux poids deux mesures", selon lesquelles les Occidentaux s'intéresseraient à la justice internationale seulement quand cela sert leurs intérêts. Ce hiatus se verrait moins si les responsables politiques français - et les intellectuels qui les ont soutenus dans l'aventure libyenne - n'avaient pas tant dénoncé, par le passé, les crimes perpétrés au Darfour, avant de chercher à réinventer une posture "droits-de-l'hommiste" nationale pour la France, en 2011, par la guerre contre Mouammar Kadhafi.


nougayrede@lemonde.fr