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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

 

Par Talha Mahamat Allim

Genève, Suisse.

  

Dans notre précédente analyse, nous avons mis en évidence la coopération bilatérale de notre pays avec la Confédération helvétique, et d’autres éléments susceptibles de faciliter le processus de développement du Tchad par le biais de ses représentations diplomatiques à l’extérieur.  Dans le présent article, nous essayerons de mettre en exergue la dimension multilatérale de la diplomatie tchadienne sous l’angle  des transformations structurelles et responsabilités diplomatiques, avec comme approche déterminante l’analyse des opportunités qu’offrent les institutions internationales basées à Genève.

 

Notre regard diplomatique s’inscrit dans une stratégie de développement à long terme et ne vise pas seulement les priorités immédiates du moment, tout en sachant bien entendu que les nouvelles ambitions et les capacités mobilisatrices de notre diplomatie dépendent non seulement de la volonté et des stratégies politiques, mais aussi des capacités intellectuelles, professionnelles et morales de nos représentants diplomatiques et des ressources mises à leur disposition.

 

Tout observateur de la scène diplomatique tchadienne peut relever au moins trois phases principales de l’évolution historique de la diplomatie tchadienne : les relations diplomatiques au temps des royaumes, celles pendant la colonisation et la diplomatie post- indépendance.

 

Brièvement, avant la colonisation, notre pays était politiquement organisé (les royaumes) avec des relations diplomatiques intenses (échanges commerciaux, transmission du savoir…), essentiellement par le biais des émissaires. Ces relations s’étendaient des régions voisines (le Soudan, le Nigeria d’aujourd’hui, la RCA et le Cameroun) à l’Egypte, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Espagne etc. Ce fut, selon une opinion dominante, une grande époque de la diplomatie tchadienne et peut-être la plus gratifiante et la plus généreuse, d'autant plus qu'elle était chaleureuse, humaine et désintéressée.

 

Avec la pénétration coloniale, les organisations traditionnelles ont été déstructurées par le système colonial ; et on a assisté à l’émergence d’un nouvel ordre imposé par la colonisation.  Les relations diplomatiques étaient fonction des intérêts du dominant et c’était ce dernier qui agissait et parlait au nom des autochtones, c’est-à-dire les dominés.

 

A l’indépendance politique du Tchad  (le 11 août 1960), somme toute relative, les décideurs politiques de l’époque ont utilisés les moyens de bord pour insuffler une diplomatie moderne avec l’ouverture des chancelleries sur les différents continents. Vu l’insuffisance des cadres hautement qualifiés, les dirigeants de cette époque ont eu recours à des fonctionnaires peu qualifiés pour représenter le Tchad dans ses nouvelles ambassades. La politique étrangère de l’époque se caractérisait par la protection des ressortissants tchadiens et la promotion des intérêts du Tchad à l’étranger. Les représentants diplomatiques tchadiens de cette période avaient la réputation des personnes de bonne moralité, respectées et animées d’un amour pour leur pays malgré les insuffisances d’ordre professionnel et intellectuel.

 

Après les événements de 1979, le pays est entré dans une autre phase de son histoire et sa diplomatie reste dominée par les pesanteurs des conflits armés et les règlements de ces conflits dans une démarche politico-diplomatique quasi-permanente de recherche de la paix. On a assisté à l’accroissement du nombre des cadres supérieurs dans les structures diplomatiques tchadiennes. On a ainsi observé successivement à la tête de la diplomatie tchadienne des personnalités brillantes ; chacune a à son niveau contribué à rehausser l’image du Tchad dans ses relations avec le monde extérieur avec bien sûr des hauts et des bas. On peut citer notamment Mahamat Nour Adam Barka, Gouara Lassou, Acheikh Ibni Oumar, Mahamat Saleh Annadif, Saleh Kebzabo, Nagoum Yamassoum, Ahmad Allam-Mi, Moussa Faki et bien d’autres.

                                                                                                                               

Ainsi, le Tchad est progressivement entré dans le multilatéralisme en plus de ses relations bilatérales ; un système multilatéral qui, au-delà de l’ONU et des organisations apparentées, consiste en grande partie en des institutions et des mécanismes d’aide et de financement du développement, à travers notamment l’appui institutionnel, l’appui au développement rural et urbain ainsi qu’au cadre macro-économique et à la réduction de la pauvreté par l’aide budgétaire, etc. Comme dans la plupart des pays africains, cela n’a pas entraîné le développement souhaité au Tchad ; bien au contraire, la situation socio-économique et politique n’est pas à la hauteur des attentes de la population. Ce qui implique la nécessité des réflexions sur les voies et moyens d’améliorer l’efficacité de notre coopération multilatérale.

 

Par ailleurs, comme le disait Georges Ross, dans le Monde diplomatique d'août 2000,  faire des affaires est devenu aujourd’hui le seul objectif de la diplomatie : « Où se traitent les affaires de ce monde? de moins en moins dans les chancelleries, et de plus en plus dans les grandes institutions multilatérales, en premier lieu l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), où les puissants s'ouvrent en force les débouchés de demain. Aussi, les négociateurs à l'ancienne n'ont-ils plus d'autre rôle que celui de supplétifs des commis voyageurs de haut vol des banques et des multinationales. La frénésie du commerce, érigée par la mondialisation en principe d'organisation des sociétés, se substitue ainsi à la diplomatie d'antan. »

 

C’est de ce point de vue qu’il incombe à chacun de nous d’apprécier ce processus diplomatique, avec ses pesanteurs et ses succès ou échecs, pour en tirer ce qui a contribué ou pourrait participer à la promotion d’un véritable développement du Tchad et de son image dans ses relations internationales.  

 

Ce qui nous semble important aujourd’hui, c’est de dépasser le cadre classique de la diplomatie pour s’adapter aux enjeux et défis du moment de sorte que notre pays puisse tirer le maximum d’avantages pour son progrès et accroître sa marge de manœuvre en matière de son développement.

 

Comme cela se fait traditionnellement, le Tchad peut continuer à bénéficier de l’expertise scientifique et technique ainsi que de l’appui financier et institutionnel sur le plan multilatéral. Cependant, d’une part, les partenaires multilatéraux s’emploient à traiter les symptômes (réfugiés, endémies, famines, conflits…) plutôt qu’à chercher à éradiquer leurs causes, notamment les contraintes dont souffrent les économies et les institutions africaines en général et tchadiennes en particulier. D’autre part, ils ne visent qu’à créer au Tchad un environnement favorable à l’épanouissement des affaires et des intérêts étrangers.

 

De ce fait, cet appui multilatéral devait être revu dans le fond et la forme, au travers d’une intervention intelligente de la diplomatie. En effet, le Tchad devrait reprendre l’initiative de l’expertise et de l’action en définissant et proposant les domaines, les secteurs, les champs, les thématiques… sur lesquels il a besoin d’une expertise et de réalisations concrètes ; en lieu et place de ce qui est proposé, pour ne pas dire imposé, de l’extérieur par les partenaires multilatéraux.

 

Sur ce plan, Genève offre un laboratoire approprié du fait de la concentration des institutions internationales qu’on y rencontre. Et les opportunités qu’elles offrent sont importantes (pour le Tchad), diverses et variées : santé, commerce, poste et télécommunications, propriété intellectuelle, droits de l’homme, droit du travail, désarmement, résolution des conflits, action humanitaire, environnement, sports, etc.

 

Pour reprendre l’initiative, et étant donné un contexte de plus en plus défavorable aux pays africains, le Tchad devrait chercher à mobiliser plus d’énergie, de temps et d’argent de ses ressources naturelles (notamment le pétrole) pour placer les ressources humaines, financières et matérielles là où l’exigent ses intérêts, et de manière à mener une politique étrangère plus audacieuse et plus offensive, avec des objectifs plus ambitieux.

 

Tout cela exige, d’une part, une volonté commune de changer, une vision partagée et claire, la définition de nouveaux principes d’action, l’explicitation des enjeux et des buts poursuivis, montrer en quoi le changement répond aux besoins des tchadiens, encourager l’innovation, promouvoir l’excellence…D’autre part, nos représentants diplomatiques doivent être compétents, de haute moralité et professionnellement à la hauteur de la mission confiée et des attentes nationales. Ils doivent aussi avoir une nouvelle vision, de nouvelles mentalités et habitudes.

 

En outre, les autorités compétentes en la matière devraient proposer, placer et soutenir les candidatures tchadiennes dans les institutions internationales ou organisations  multilatérales, d’autant plus que la plupart des personnalités tchadiennes qui travaillaient dans ces instances  sont à la retraite. Pour cela, les autorités doivent développer et fortifier leur capacité de lobbying et leur pouvoir de persuasion. Les représentations diplomatiques doivent aussi collecter les informations nécessaires, les acheminer à temps et faire le nécessaire pour appuyer l’Etat dans cette démarche.

 

Pour aller plus loin, dans nos représentations diplomatiques, il devrait y avoir une politique de placement des tchadiens hautement qualifiés dans les institutions régionales et internationales ; ce qui augmenterait le pouvoir de négociation et d’influence du Tchad ainsi que sa capacité à tirer profit des diverses opportunités sur la scène régionale et internationale ; pouvoir qui  peut être en outre renforcé en s’unissant avec d’autres pays ayant des ambitions et des intérêts convergents avec ceux du Tchad d’autant plus que, à l’heure actuelle, se construisent des ensembles partout à travers le monde.

 

Ainsi, de nouvelles formes de "gouvernance diplomatique" sont nécessaires dans nos ambassades et missions permanentes : un nouveau processus diplomatique, des réformes des réglementations, des lois et des normes influant sur la manière dont nos représentations diplomatiques sont administrées, dirigées et contrôlées, en incluant les relations avec tous les  acteurs impliqués et les objectifs du pays.

 

Pour que notre diplomatie soit véritablement au service du développement du Tchad, tout cet ensemble et toutes ces opportunités (bilatérales, multilatérales) ainsi que les ressources administratives et politiques doivent être mis au service du progrès socioéconomique, politique, culturel, intellectuel… du pays.

 

Il s’agit d’aller au-delà des perceptions mais aussi des déclarations de bonnes intentions. La route est longue, mais il n’est pas d’autre choix que celui d’accompagner les mutations du monde, de dépasser l’éphémère et de réformer ce qui peut l’être. Certes, les défis sont nombreux et l'esprit individualiste peut chercher à s’opposer à ce chantier malgré des arguments de bon sens et de la raison.  Mais l’inertie n’est pas une solution et le chantier n’est pas impossible à réaliser ; une vigilance de tous les instants pour démasquer et décourager les caméléons, opportunistes et profiteurs de tout genre peut permettre à faire face à cette résistance des esprits individualistes.

 

Comme l’a dit le président algérien Abdelaziz Bouteflika, « […] plus l'engagement est clair et non équivoque aux côtés de toutes les causes justes […], plus l'autorité morale et politique d'un pays est grande » et plus importante est sa grandeur. Essayons autant que faire se peut de cheminer vers la raison et le bon sens ; le chemin est long et difficile mais l’avenir reste ouvert.

 

Talha Mahamat Allim.