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Publié par Mak

La mémoire anéantie de l’identité comorienne

Les «noms de famille» des Comores dans le cimetière de l’oubli

 

Par Mohamed Abdou

 

   Le Comorien vit peut-être une fois, mais il meurt toujours deux fois. La première fois, c’est quand son cœur cesse définitivement de battre, et la deuxième, c’est quand son identité est enterrée au cimetière de l’oubli, quelques années à peine après sa mort physique, quand le «nom de famille» qu’il n’a pas est consumé par les vicissitudes d’un état-civil à la dérive, si tant est qu’il ait un jour existé. D’où la question: qu’est-ce qu’un nom de famille aux Comores? Rien. En plus, très rares sont ceux qui s’inquiètent de l’inexistence, devenue scandaleuse, de noms de famille, de vrais noms de famille aux Comores. Prenez les enfants de 4 frères différents, regroupez-les dans un salon et posez-leur la question sur leur nom de famille, qui devrait être le même. En réponse, chacun donnera son propre prénom, et fera du prénom de son père son prénom à lui et à elle! Cela va du Président de la République au vendeur de poisson séché du marché de Volo-Volo et de Fomboni. Ça sera pareil pour les enfants d’un même père. C’est affligeant. Et fort triste. Pour les filles, c’est encore plus horrible, car elles ont pour «nom de famille», Fatima, Fatouma, Fatoumia, Hadidja, Hidaya, Antufa, Antufiya, Andhumatie, Andhoimatie, Djamila, Assia, Assiata, Salima, Amina… Or, personne ne s’en inquiète.

 

   Les Comoriens installés à l’étranger vivent tout simplement un cauchemar permanent. Mais, ceux qui vivent aux Comores et ceux fixés à l’étranger ont tous un point commun: ils sont dans l’incapacité totale et définitive de citer un seul ancêtre au-delà du grand-père et de la grand-mère, sauf s’ils descendent d’une ancienne famille royale, et encore… Cela étant, quand on lit un ouvrage, en arabe, du Marocain Mustapha Zebbakh, ancien fonctionnaire de l’ISESCO aux Comores, Culture et civilisation islamiques aux Îles Comores, publié par l’ISESCO, à Rabat, Maroc (187 p.), citant les aïeux du Président Saïd Mohamed Djohar jusqu’au Prophète Mouhammad, et permettant potentiellement et théoriquement de remonter jusqu’à Abraham, Noé, Adam et Ève, on ne peut que rester dubitatif sur la méthode utilisée pour reconstituer la chaîne généalogique. Comment ont procédé le Président et l’auteur du livre sur le strict plan méthodologique? Connaissant la relation entre le Comorien et son nom, on se pose des questions. Aux Comores, n’a-t-on pas vu des «Chérifs» proclamés et autoproclamés tels, donc des personnes qui seraient des descendants du Prophète, du simple fait d’être nés un vendredi, comme c’est la coutume dans certains villages du pays?

 

   Par contre, quand on a entre ses mains le merveilleux Dictionnaire des noms de famille du Maroc (deuxième édition, Éditions Le Fennec, Casablanca, 2012, 581 p.) de l’excellente journaliste et universitaire Mouna Hachim, l’on devient admiratif car chacun des noms de famille insérés dans les 1354 entrées du livre est lié à l’histoire familiale, parfois nationale (par exemple, les Fassi-Fihri sont les descendants d’Oqba Ibn Nafi El-Fihri, né en 621, une année avant l’Hégire, conquérant du Maghreb, et de Fatima Fihrya dite Oum El-Banine, qui a fondé la Mosquée de la célèbre Université de la Qarawiyine, à Fès, en 863). Le nom de famille au Maroc est également lié à un lieu (les Ouazzani sont originaires d’Ouazzane, les Tazi de Taza, les Tadlaoui de Tadla, les Riffi du Rif, les Fassi de Fès, les Oujdi d’Oujda, les Filali du Tafilalet, les Slaoui de Salé, Sla, en marocain, etc.). Ce même nom est aussi lié à une profession, comme on peut traduire le berbère Aït Mzal par «Fils de forgeron», Aït El Cadi et Belcadi par «Fils du Cadi», etc. Dans ce livre formidable, on traverse l’Antiquité, le Moyen-âge, la Renaissance, les Lumières, les périodes moderne et contemporaine, l’auteur citant les ancêtres et leurs descendants actuels les plus connus. Une merveille. C’est une merveille que nous ne pouvons pas avoir chez nous aux Comores, puisque nous n’avons aucune tradition relative au nom de famille, et rares sont les familles ou les personnes d’une famille qui s’intéressent à leurs ancêtres, si elles le peuvent, dans la mesure où l’absence d’archives familiales est un handicap. En Grande-Comore, certaines lignées sont connues, mais ailleurs, non. Les Inya Fwambaya, Inya Piroussa et autres sont connus, et on doit beaucoup à de chercheurs comme Damir Ben Ali, qui redonnent une seconde vie à ce qui existe encore de notre identité et mémoire. Mais, cela s’arrête là, et uniquement à la Grande-Comore. Malheureusement. Fort malheureusement. Quelques personnalités de Grande-Comore, dont parfois, de citoyens ordinaires, utilisent ces noms de lignée pour prénommer leurs enfants, en leur en donnant l’explication. Mais, il n’empêche: de nom de famille, point.

 

   Les autorités comoriennes sont au courant du grave problème posé par l’inexistence d’un vrai état-civil aux Comores. Elles s’en lavent les mains en chargeant Ali Soilihi Mtsachioi et l’autorité coloniale. L’échappatoire a ses limites. En attendant, elles ne font rien. Plus rocambolesque encore, sur certains extraits de naissance, le nom de l’île de naissance est Grande-Comore, Mohéli, Anjouan et Mayotte, et dans d’autres documents, Ngazidja, Mwali, Ndzuani et Maoré. Les autorités étrangères qui ne sont pas au courant de nos subtilités insulaires s’arrachent les cheveux, et refusent certains documents administratifs, qu’ils considèrent comme de faux. Et là, on ne parle même pas de l’autorité comorienne qui écrit «Moheli» au lieu de «Mohéli», «Grande-Comores» au lieu de «Grande-Comore».

 

   Et puis, un beau jour, nos autorités ont entendu parler du «Jugement supplétif». Et comme, dans notre pays on aime parler de sujets qu’on ne maîtrise pas, c’est la curée. On retrouve «Jugement supplétif» à toutes les sauces, alors qu’il s’agit tout simplement d’une décision rendue par un Tribunal, qui demande une transcription quand celle-ci est inexistante, voire perdue ou détruite, dans certaines situations, essentiellement: l’attribution d’une date de naissance à une personne qui ne connaît pas avec précision sa vraie date de naissance, le cas des mairies qui ont eu leurs archives perdues ou détruites… Même les actes de naissance établis en temps et en heure portent cette maudite mention. Du coup, quand un Comorien né en 1960, ayant ses papiers en règle depuis sa naissance, a besoin d’une copie de son acte de naissance début septembre 2012, les fonctionnaires des administrations comoriennes compétentes ajoutent «Jugement supplétif». Et quand ce Comorien présente ses papiers dans une Préfecture française pour une demande de naturalisation, on le tient pour un fraudeur, car 52 ans séparent sa date de naissance du «Jugement supplétif». Quand on est de formation administrative, on comprend la suspicion des autorités étrangères.

 

   Mais, il y a plus grave: la cupidité, la rapacité et le mélange des genres conduisent à cette vente éhontée de notre identité par ceux qui ne font rien pour comprendre une bonne fois pour toutes que la citoyenneté est affective et juridique, et ne peut jamais être «économique». L’expression «Citoyenneté économique» est une invention de cupides prêts à vendre la partie que leur ont léguée leurs aînés, pour de l’argent qu’ils détournent, par la suite. Demain, nous le payerons très cher. Si au moins, les autorités comoriennes suivaient l’actualité internationale! Est-ce qu’elles ont déjà entendu parler de l’inimitié entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, quand l’Imam Ruhollah Khomeiny refusait jusqu’à l’appellation officielle «Arabie Saoudite», pour ne parler que du «gouvernement du Hedjaz» (une injure), fustigeant les «imbéciles qui se sont arrogé la garde des Lieux Saints» de l’Islam, et déclarant que désormais «la libération de La Mecque passe avant celle de Kerbala et celle de Jérusalem»? Pourquoi ces excès verbaux iraniens? Tout simplement parce que l’Arabie Saoudite, dans l’impossibilité d’accueillir tous les Musulmans du monde pour le pèlerinage, impose des quotas de pèlerins à chaque pays. L’Iran ne veut pas en entendre parler. Dans quelques années seulement, aucun vrai Comorien ne pourra aller en Arabie Saoudite pour le pèlerinage, car les «Comoriens» Arabes de depuis 2006 seront plus nombreux que les vrais Comoriens et «siphonneront» notre quota national de pèlerinage. D’ailleurs, cela a déjà commencé.

 

   Mais, il y a plus grave, beaucoup plus grave, quand on entend l’un des apatrides des Émirats Arabes Unis ayant acheté un passeport comorien dire: «Je ne sais même pas où se situent les Comores, si ce n’est que c’est quelque part en Afrique». On oblige même des gens nés et vivant aux Émirats et à qui ce pays refuse de documents administratifs de prendre la nationalité comorienne, devenue une nationalité-prison. Depuis quand peut-on obliger quelqu’un à prendre une nationalité étrangère? Voilà où nos autorités nous ont conduits. «Quelque part en Afrique» et «Je ne sais même pas où se situent les Comores», dont j’ai la nationalité, selon cet Arabe de nationalité indéterminée car inexistante. 100.000 personnes apatrides vont devoir utiliser un passeport comorien par la cupidité de nos autorités. Tous ceux à qui les Émirats Arabes Unis refusent des documents administratifs se rabattent sur le «pays-poubelle», à leurs yeux: les Comores. Merci, Messieurs les Présidents. On nous dit que les Comores n’ont rien à refuser aux Émirats Arabes Unis car ceux-ci injectent dans notre économie des «milliards de dollars». Où est donc cet argent? Un milliard de dollars, ça laisse des traces. On nous parle de HSS Holding, de Dubai World, de Koweït Comoro Gulf Holding et de leurs prétendus investissements dans les infrastructures, services bancaires, tourisme, santé et Éducation, mais que personne ne voit. C’est du vent…

 

   On ne peut que donner ce conseil à nos autorités: lisez l’article 15 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948: «1.- Tout individu a droit à une nationalité. 2.- Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité». Il y a des choses qui échappent aux autorités comoriennes par manque de culture juridique et par absence de vrais juristes dans leur entourage. Or, un État n’est ni une cour de récréation, ni une sinécure. Nos autorités s’embarquent dans des histoires qui dépassent non seulement leur personne, leur village et leur île, mais aussi les Comores dans leur globalité. Ces histoires de passeports comoriens imposés à des Arabes ont commencé à entrer dans les oreilles des organisations de défense de droits humains. Le pouvoir est enivrant, mais toute ivresse relève d’un excès, et tout excès est condamnable. Trop de personnes concernées aux Émirats Arabes Unis par les passeports comoriens font l’objet de persécutions politiques et judiciaires, notamment parce que les Comores proposent des services indus, indignes d’un État. Les Comores gagnent des miettes provenant de la vente de passeports pour payer leurs fonctionnaires, mais cela n’est rien face aux catastrophes humaines dont elles sont complices aujourd’hui. Les Émirats Arabes Unis déversent leurs histoires louches sur les Comores, et notre identité en pâtit.

 

   Aujourd’hui, nous n’avons pas de nom de famille. Demain, nous n’aurons même pas d’identité. Peut-être même pas de pays. Par la faute de nos dirigeants.

 

© www.lemohelien.com lundi 3 septembre 2012.