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Publié par Mak

Après avoir irradié sur la scène culturelle algéroise

La librairie Espace Noûn meurt dans le silence des étoiles

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Par Mohamed Bouhamidi
 

L’Espace Noûn va fermer ses portes. La mort annoncée de cette expérience unique de librairie s’accomplit dans le silence des agonies solitaires. Et comme pour les morts acceptées, il ne s’agit plus que des derniers gestes qui mettent de l’ordre dans les affaires des défunts : ne rien oublier de rendre avant de refermer la porte et la tombe sur le rêve. Mais le projet de librairie Espace Noûn relève-t-il de l’ordre du rêve ou bien d’une autre projection ? Revenons à l’essentiel de ce projet. Le 4 ou le 5 janvier 2006, Nacera Saïdi et Tahar Arezki invitent les amoureux des livres et des arts à rencontrer, dans leur toute nouvelle librairie, Boudjemaa Karèche l’ancien directeur de la Cinémathèque algérienne. Ce signe pèsera-t-il sur le destin de leur librairie ? Pour ceux qui ne le savent pas,
Boudjemaa Karèche a fait de la Cinémathèque algérienne un haut lieu de la culture cinématographique, un épicentre des échanges internationaux en matière de cinéma. Il continuait l’œuvre entamée par Ahmed Hocine. Mais au bout de sa vie professionnelle, Boudjemaa Karèche, sortait au plus bas échelon possible du classement de la fonction publique. Ouvrir une librairie autour d’un homme qui est, pour sa génération, le symbole de l’ingratitude de l’Etat envers un commis qui n’a rien négocié comme effort. Mais pourquoi Karèche a-t-il accepté de rester directeur non nommé de la Cinémathèque ? Parce qu’il aimait le cinéma ! Et il aimait le cinéma sous cet aspect musée du cinéma, sous cet aspect cinémathèque. Il n’y cherchait ni prestige, ni poste à l’étranger, ni carrière dorée. Karèche peut passer pour un naïf, un rêveur, voire un loser. Mais de prime abord, le rapport entre le destin de cette personnalité algéroise et l’Espace Noûn ne relevait pas de cet ordre de l’échec ou de la perte ou de l’irréalisme, mais plutôt de cet amour par vocation de l’art et de la culture. Bref, par ce signe qui ne trompe pas les «réalistes» qui voient immédiatement dans ce genre de démarche beaucoup de louable générosité, plus une dose létale de rêverie, mais aussi une belle opportunité pour leur propre promotion. Les réalistes restent des réalistes qui peuvent faire profit même des utopies.

La librairie ressemblait plus à une bibliothèque personnelle, à un salon, à un chez-soi qu’à une vraie librairie. Des cimaises couraient sous les plafonds, de véritables meubles fabriqués spécialement donnaient aux livres un petit air amical, convivial. La forme et la structure de ces meubles dégageaient beaucoup d’espace et de lumière. Et au fond, cela devenait naturel qu’un visiteur ait envie de s’asseoir et d’engager la conversation.
C’était fait pour cela. Boudjemaa Karèche inaugurait un cycle de rencontres qui n’allaient plus cesser et qui pouvaient réunir les invités autour d’un comédien, d’un poète, d’un livre politique, d’un peintre, d’un photographe. Bref, autour de créateurs sans exclusive ou de militants, etc.


L’Espace Noûn amenait un nouvel esprit, une autre approche et certainement un autre lien à la fonction de la librairie. La première caractéristique de ces débats et de ces rencontres résidait dans leur but autonome. On sentait bien que ni Nacera ni Arezki ne les organisaient pour vendre. Que ce soit vendre des livres ou autre chose. L’important restait le débat, l’échange, la controverse car il y en a eu parfois. A la longue, l’habitué pouvait s’apercevoir que les débats dans cette librairie exiguë ressemblaient par bien des aspects à un théâtre antique, à une agora ou à une re-mise en scène des idées : le créateur avait son public. Et entre les deux s’établissaient les rapports du non-accidentel, car les rencontres étaient permanentes. Elles n’attendaient pas la formalité de la dédicace. L’Espace Noûn suscitait les rencontres et ne les attendait pas. Cela finissait par enlever à ces rencontres le côté marchand, le côté commerce. 

Non pas que le commerce des livres ne fut pas le métier de l’Espace Noûn ; il n’était pas sa vocation tout simplement. On baignait dans cette impression à l’intérieur de la librairie. Sans se rendre tout à fait compte. Il faut faire plusieurs fois le tour des titres pour s’apercevoir qu’on ne trouve aucun livre à vocation marchande. Ni livres techniques, ni livres de cuisine, ni livres de bricolage, ni livres de médecine, etc. Rien que de la littérature, de la poésie et des essais.

Et aussi des photos, des toiles, des caricatures, de la musique. Bref, cette librairie ne relevait pas seulement de l’irréalisme, mais aussi du défi. Cette librairie n’allait pas tenir seulement avec la littérature et la poésie ? Les débats, les échanges, les rencontres, c’est bien, mais «ça ne vend pas». Pas aussi vrai que cela. La même idée de débats reprise dans une autre perspective pouvait très bien donner prétexte à des activités et des profits annexes. Il suffirait pour cela de mettre le cosmétique nécessaire à l’idée de profit et au rapport marchand et la relation à visée commerciale et lucrative aurait revêtu les habits désirables de la culture.

Mais bien sûr que l’Espace Noûn a fait débat ! Les «réalistes» ne furent pas seuls à penser la question de la pérennité et de la rentabilité d’une librairie vouée aux arts et à la littérature. Les amis de Nacera et d’Arezki ont aussi réfléchi. D’un point de vue amical, d’un point de vue solidaire ou fraternel, mais la question des sous revenait toujours. Car de quelque façon on retournait la question, la mauvaise question revenait toujours : les débats, c’est un luxe des riches, en l’occurrence un luxe des librairies riches. «Assurez votre pain ! Le reste viendra.»  Qu’est-ce qui gêne tant dans l’expérience de l’Espace Noûn et qui fait sa mort dans le silence réel des condoléances faussement attristées que vont prononcer quelques journaux ? Car c’est un bien grand silence qu’observe la presse dite moderne et démocratique quand on compare aux tempêtes qu’elle a soulevées pour d’autres cas. Il y a comme un défaut dans la logique de l’Espace Noûn : Nacera et Arezki ont voulu agir en dépit des contraintes marchandes. Ils auraient dû faire quoi ? Créer une association ? Faire du bénévolat pour la lecture le soir après les heures de boulot ? Chercher un mécène ?

Justement, ce n’est pas ce qu’ils voulaient. Leur défi était qu’à l’intérieur du système marchand lui-même, ils allaient se battre pour faire exister un îlot non marchand pour la culture. Maintenant on peut juger comme on veut. C’est un projet fou, c’est un projet pas tenable, c’est un projet gauchiste ? On peut
multiplier les analyses sympathiques comme les analyses hostiles. Mais la seule façon de voir en face le problème reste de l’affronter : Et alors, forcément le livre, les arts, la culture, doivent accepter la contrainte du marché en attendant la grande révolution qui libérera tout, les patates comme le cinéma, des lois du marché ? Est-ce bien cela le seul destin du rapport à la culture ?

Au lendemain de l’indépendance nous avons, quelques centaines ou quelques milliers, arpenté les campagnes pour alphabétiser les paysans. Peu de gens peuvent répondre avec certitude que les paysans ont aimé ces rapports de jeunes imberbes enthousiastes à leur apprendre l’alphabet. Ces campagnes d’alphabétisation finirent par s’enliser et disparaître. D’autres formes les ont remplacées et tant mieux que l’école ait transformé en droit accessible ce que nous voulions prodiguer comme acte de transformation des villes et des campagnes. Comme acte révolutionnaire. Mais de cette lointaine époque au moment où les maquisards abandonnaient les dures conditions des montagnes, nous y allions, nous, pour prolonger le pacte écrit dans le sang. Et ce pacte nous disait que les rapports entre Algériens, en particulier, et entre les hommes, en général, ne devaient pas obéir aux critères marchands. Qui allait chez Nacera et chez Arezki pour les débats et cela était-il significatif d’un autre rapport à la culture et aux livres ?

C’est de ce lointain souvenir des campagnes d’alphabétisation, des premiers ciné-clubs, des premières passions poétiques, que se trouvent quelques justifications de l’Espace Noûn. Et la bonne question n’est pas de savoir si Nacera et Arezki avaient raison de créer cet espace. Cette question revient toujours à répondre sur la base des critères pratiques qui sont aujourd’hui ceux du marché et de l’argent. La bonne question est de savoir s’ils avaient le droit de le faire, le droit de penser dans des termes non marchands. Et cette question revient à se demander si les Algériens ont droit à un autre type de rapport au livre et aux arts ; s’ils ont droit à des «Espaces Noûn». Si les Algériens ont le droit à l’utopie de ce rapport à la culture ; l’utopie d’un autre rapport aux hommes tout simplement. L’utopie mystique de ce celui qui a «vu les étoiles copuler» et a inspiré en partie le nom de cette librairie. 

M. B