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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Le processus électoral tchadien est irréversible. En dépit des imperfections inhérentes à ce type de dynamique – tel que constaté partout en Afrique – le peuple et les acteurs politiques semblent déterminés à réaliser ce scrutin refondateur. La pression électorale est palpable. Les enjeux sont immenses. L’avenir du Tchad, la paix, la consolidation de la démocratie, le développement, en dépendent. Le défi n’est pas seulement celui de l’abondante élite tchadienne en compétition pour l’imperium. C’est l’affaire de toute une nation aspirant aux élections susceptibles de la cheminer dans une autre dispensation politique. Les partenaires internationaux aussi expriment dans différents forums leur ferme volonté d’assister les Tchadiens et de voir ce pays (devenu autrement stratégique par son potentiel pétrolier) voguer avec sérénité – et définitivement- hors de la zone de turbulences militaro-politiques. Et ces partenaires n’ont pas lésiné sur les moyens qu’ils ont déjà mis à la disposition de l’Etat Tchadien pour la réalisation de ces élections. Le gouvernement aussi présente une ferme volonté de relever ce défi, pour la crédibilité des élites gouvernantes, et surtout pour donner au Tchad des institutions légitimes.

Dans cette optique, l’opposition tchadienne a un rôle capital à jouer. La qualité de ces élections, leur capacité à réaliser leur mission refondatrice, dépendront de la manière dont cette opposition va se comporter par rapport auxdites élections. Quels sont les défis qu’elle doit relever, quelles sont les options qui s’offrent à elle ? Cette réflexion propose une exploration de ces pans de la problématique des élections au Tchad.

L’opposition et le défi stratégique inhérent aux élections refondatrices au Tchad

Le défi stratégique inhérent aux prochaines élections découle de la nature même de ces élections. Un consensus s’est dégagé dans le discours des politiciens tchadiens sur la fonction refondatrice de ces élections. Au-delà de la fonction consistant à doter le Tchad des institutions et gouvernants légitimes, elles sons censées  constituer un moment de formulation d’une nouvelle vision pour le Tchad, par rapport à ces déficits de gouvernance et ses carences socio-économiques. On peut affirmer à cet sujet que le Tchad est véritablement à la croisé des chemins, à un tournant décisif, à un point de disjonction, à partir du quel il va se placer définitivement dans une zone de démocratie maximale, et  voguer vers une croissance accélérée par un élan d’industrialisation dans les domaines de ses avantages comparés (élevage, agriculture, pétrole).

Sous cet angle donc, l’opposition est appelée à contribuer, dans le cadre des élections, avec l’articulation et la proposition des schémas de mutation cohérents, dotés d’une vertu d’application tangible. L’opposition Tchadienne est censée rechercher de nouvelles lettres de noblesse dans la proposition des schémas alternatifs de la propulsion du Tchad au stade supérieur de son développement. Les projets de société, les programmes politiques, des partis d’opposition, ont besoin d’une révision modernisatrice pour offrir aux Tchadiens une vision alternative de leur société (il n’y a pas d’alternance sans alternative !). En quoi cette opposition peut-elle porter un discours novateur, par rapport à la majorité ? Toutes les autres manœuvres que cette opposition pourra déployer sur le terrain n’auront de sens, et ne pourront porter du fruit durable, que si cette opposition entre en compétition face à la majorité (dont les acquis et réalisations ne sont pas de roseaux !) sur la base d’un modèle novateur de développement du Tchad. La mobilisation ethnique, les invectives, les machinations politiciennes, sont inappropriés pour des élections refondatrices.

L’opposition tchadienne fragmentée face au défi politique

Sur le plan politique, les choses semblent plus compliquées. Comme ailleurs en Afrique francophone, l’opposition tchadienne est fragmentée. Clivages ethniques, ambitions personnelles, ego-politique, sont autant de base de cette fragmentation. Qui voudra céder la place à qui ? Qui acceptera de soutenir qui ? Dans le passé il y a plusieurs cas de leaders qui jusqu’à la dernière minute étaient dans une alliance oppositionnelle et qui la veille ont rallié la majorité. Ce n’est pas unique au Tchad. Au Sénégal, au Togo, en RDC, on a vu ce type de revirements. Par ailleurs, la CPDC, qui n’est pas une alliance politique par rapport aux enjeux électoraux, mais un regroupement pour soutenir l’ordre constitutionnel, n’est pas idéologiquement homogène. En plus, il y a beaucoup de partis qui ne s’y retrouvent pas. Divergence, superposition, opposition dans l’opposition ? L’autre aspect important est celui de jeunes partis dirigés par les entrepreneurs politiques de la jeune génération (les jeunes turcs). Certains parmi eux sont brillants et porteurs des idées limpides, schématiques et très thématiques. Ils pointent du doigt ce qu’ils considèrent comme une « gérontocratie tchadienne » empêchant l’arène politique du Tchad de se doter du sang neuf susceptible de drainer des idées fraiches vers le système de pensées politiques du Tchad. La rhétorique des vieux, est, semble-il, anachronique, reflétant leurs querelles antédiluviennes qui plombent la société.

Cependant, le péril le plus dévastateur est celui de l’inconstance de leaders de l’opposition en Afrique. Surtout dans le contexte de sous-développement, la vielle garde oppositionnelle (cette sorte d’oligarchie politique recyclée en permanence), partageant le pouvoir avec la majorité finit par prendre du  gout au miel de l’imperium. Dans cette condition, le cas de plusieurs pays africains indique que cette élite oppositionnelle a des sérieuses difficultés pour solidifier la dite opposition et présenter un bloc solide face à la majorité. Elle préfère plutôt jouer le jeu de la majorité dont le règne peut lui procurer de prébendes. D’où des leaders oppositionnels oscillants entre l’opposition à laquelle ils appartiennent lorsqu’ils sont éjectés du pouvoir, et la majorité qu’ils subliment lorsqu’ils ont l’opportunité d’accéder au miel de l’imperium. Ceci veut dire que la fragilité de l’opposition n’est pas toujours le fait du « machiavélisme de la majorité ou de la vertu prestidigitatrice politique du prince ». L’opposition africaine est souvent victime des vices de ses propres leaders. L’opposition tchadienne va-t-elle s’exorciser de cette sorte d’auto-envoutement politique ?

Mais, il existe des opposants de substance. Ils sont constants dans leurs prises de position et par rapport à leurs principes. Ceux là sont malheureusement peux nombreux au Tchad. On sait le reconnaitre à travers leur trajectoire historique, leur victimisation, et la reconnaissance de leur vertu de « vrais opposants » dans l’opinion. Mais, ils constituent une minorité souvent  démunie de ressources. En Afrique francophone, ces opposants sont très rarement assistés par l’extérieur pour mobiliser les fonds et arriver à se déployer sur le terrain à armes plus ou moins égales avec la majorité qui souvent a accès aux ressources étatiques. En Afrique anglophone en revanche, on voit le cas du MDC au Zimbabwe qui, face à la machine foudroyante du ZANU-PF, avait obtenu un abondant soutien extérieur. Cela lui a permit de laminer la majorité de Mugabe dans l’Assemblée Nationale. Pour y arriver, il faut que l’opposition jouisse d’une crédibilité nationale et internationale. L’opposition tchadienne y est-elle arrivée ?

Quelles sont les pistes de solutions pour la cohésion de l’opposition tchadienne face aux prochaines élections ?

On ne saurait proposer une modalité parfaite à ce sujet. La première démarche est un dialogue franc de l’opposition  sur la nécessité de la cohésion. Un tel débat permettrait de crever les abcès qui risquent de gangrener l’opposition et l’affaiblir dans cette dynamique électorale. Certes, les interactions politiciennes informelles (dans les villas de Moursal ou les résidences de Klemat) sont cruciales. Mais, il faut une sorte de pacte transparent de l’opposition républicaine tchadienne, capable de tracer de repères. Cela donnera de l’espoir à la population qui pourra enfin voir les opposants considérer la possibilité d’œuvrer ensemble, avec des alliances opérant comme les structures d’un grand groupe qui est l’opposition. En plus, cela enverrait un signale fort à la majorité et – dans la cadre de la compétition polyarchique – l’inciterait à améliorer ses stratégies pour le développement du pays. Par ailleurs, les alliances sont à rechercher en termes rationnels intégrés : sur base des programmes politiques concrets (sur les questions concrètes de la diversification industrielle, de l’environnement, de la sécurité, etc.) combinés avec les poids sociopolitiques respectifs réels dans les régions, et sur les économies d’échelle en matière de logistique.

D’autres parts, les vieux politiciens devraient réaliser que les sociétés avancent par élévation de nouvelles générations face aux nouveaux enjeux. Ainsi donc, dans l’opposition, les vieux peuvent faire preuve d’ouverture face aux jeunes, qu’ils peuvent encadrer et positionner dans les alliances. Le développement politique procède aussi par un mouvement de mobilité politique verticale dans lequel les éléments de bons alois des générations montantes coopèrent avec les ainés (des leaders aux esprits ouverts, capables de capter le potentiel des jeunes, et offrant un coaching politique) pour maitriser les dossiers clés de l’Etat, explorer les nouveaux paradigmes de leur traitement au regard des avancées scientifiques et technologiques. Certes, les ainés ont la sagesse et la clairvoyance. Mais, la gouvernance moderne exige une certaine vélocité intellectuelle pour répondre rapidement aux multiples problèmes qui assaillent la société. Les jeunes ont la fraicheur intellectuelle et l’énergie mentale permettant de relever ce défi. Il faut donc exploiter ce talent  pour transformer le Tchad.

En conclusion on peut noter qu’une opposition cohérente, solide, constante dans ses principes, est un gage de développement politique et socioéconomique pour le Tchad. La majorité devrait aussi désirer une telle opposition solide car elle alimente une compétition politique féconde et oblige les compétiteurs à proposer des produits politiques de qualité, et de mieux répondre aux besoins réels des populations. En fait, comme disent les anglo-saxons « the opposition reflects the majority », les qualités tout comme les carences de l’opposition traduisent les caractères de la conscience politique collective. Ceci est d’autant plus vrai que les politiciens de la majorité tout comme ceux de l’opposition tchadienne sont tous des acteurs formatés par les mêmes dynamiques historiques et culturelles. Sur cette toile, le progrès de l’opposition est porteur de beaucoup d’avantages dans les institutions, dans la société, et dans la perspective de la consolidation de la démocratie. Et dans le cadre de la mise en œuvre de la loi portant statut de l’opposition, si celle-ci est soudée et porteuse des idées novatrices, elle pourra immanquablement contribuer à l’excellence dans la gouvernance étatique. C’est à cela que le Tchad aspire.

Kabasu Babu Katulondi

(Expert principal du projet de renforcement de capacités des partis politiques)