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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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Face au soulèvement de son peuple, le Guide de la révolution libyenne jurait mardi de ne rien céder. Portrait d'un tyran prêt à « mourir en martyr ».

Il apparaît alternativement en burnous, manteau traditionnel d'Afrique du Nord ; en costume blanc et lunettes noires, façon cartel colombien ; en toque de fourrure, à la manière d'un trappeur ; en uniforme militaire, genre Idi Amin Dada, sur lequel il épingle jusqu'à vingt médailles, dont certaines ont la taille d'une tartelette. Regard absorbé scrutant l'horizon, Mouammar Kadhafi, dictateur depuis quarante-deux ans, soigne ses apparitions. Selon Wikileaks, le Guide de la révolution recourt massivement au Botox, ce qui expliquerait la paralysie croissante de son visage.

Comme le colonel mis en scène par Georges Lautner dans Ne nous fâchons pas, Kadhafi cultive le goût de l'excentricité. Plantant sa tente de Bédouin dans les pays étrangers lors de ses voyages officiels, entouré d'une garde d'amazones, il boit chaque matin du lait de chamelle, envisage régulièrement de déplacer la capitale libyenne dans une oasis, ne supporte pas de séjourner dans les étages d'un immeuble, dort chaque nuit dans un lieu différent, refuse de survoler les mers, ne se déplace plus sans son infirmière ukrainienne. Cela pourrait être drôle. Mais en lançant des attaques aériennes sur son peuple, en usant d'armes de guerre pour abattre les manifestants, Mouammar Kadhafi a rappelé qu'avant d'être un tyran fantasque et théâtral, il est un tyran tout court.

L'Occident l'avait pourtant réhabilité. C'était en 2003. Au mois d'août, il avait soudain admis la responsabilité de la Libye dans l'attentat de Lockerbie en 1988, lorsqu'un avion de la Pan Am avait explosé en vol, entraînant la mort de 270 personnes. Il avait aussi accepté d'indemniser les familles des victimes. L'ONU avait levé ses sanctions. Peu de temps après, il avait reconnu son implication dans l'attentat contre un DC10 de la compagnie française UTA qui avait causé 170 morts (1). Puis avait renoncé à ses armes de destruction massive. Après dix-sept ans de gel, les relations diplomatiques avaient repris avec les Etats-Unis, puis avec le reste du monde. Les compagnies pétrolières étaient revenues en Libye.

En réalité, la réconciliation de la Libye avec les Américains avait débuté plus tôt : le 11 septembre 2001. Une histoire en forme de polar. Ce jour-là, les Etats-Unis et la Libye se découvrent un ennemi commun : Oussama Ben Laden. Dès 1998, via Interpol, la Libye lance contre lui un mandat d'arrêt international. Les islamistes soutenus par al-Qaida sont les principaux opposants de Kadhafi. Entre 1992 et 1998, il est la cible de trois attentats, dont les exécutants ont, dit-on, bénéficié du soutien du MI5 et de la CIA. L'autocrate libyen est un vieil ennemi de l'Occident.

Fin tacticien, il sait user de la presse comme d'un outil dans son combat. «A chaque fois qu'il y avait une crise entre la Libye et les Etats-Unis, nous étions invités à Tripoli, raconte Patrick Robert, photographe indépendant. On nous faisait faire un tour, et Kadhafi finissait toujours par apparaître, acclamé par une foule de sympathisants, ou devant les comités populaires.» Kadhafi a notamment utilisé la presse pour présenter son grand projet de révolution arabe. Et chaque rencontre avec le Guide est un conte drolatique (lire page 34). «Un jour, l'ambassade de Libye a appeléTF1, se souvient Patricia Allémonière, chef du service étranger de la chaîne. Le Guide nous proposait de le rencontrer. C'était fin1984. Il soutenait alors Goukouni Oueddei, le rebelle tchadien nordiste. Nous avons atterri à Tripoli et avons immédiatement été pris en charge. On nous a conduits au Tchad pour rencontrer le rebelle, puis nous avons été raccompagnés à l'hôtel, dont nous avions interdiction de sortir. Dans la soirée, ils nous ont emmenés dans une immense salle néostalinienne. Nous étions deux, installés face à face à une table de plusieurs mètres de long. Il est arrivé, royal, en tenue traditionnelle, et s'est assis au bout de la table, assez loin de nous. Après quinze minutes, nous lui avons posé une question qui ne lui a pas plu. Il s'est levé, royal toujours, et il est parti. Nous plantant là. Après cela, on nous a remis dans l'avion de retour. »

Il y a un mystère autour de la naissance de Kadhafi. De son enfance, on sait peu de choses. Fils d'un pasteur nomade, la rumeur veut qu'il soit en réalité le fils d'un aviateur corse du village de Vezzani. Pilote des Forces aériennes françaises libres, Albert Preziosi a rejoint Londres en 1940. Deux ans plus tard, son avion s'écrase dans le désert libyen. Il est recueilli par une tribu et aura un enfant avec l'une des femmes. Cet enfant pourrait bien être Mouammar Kadhafi. Si rien ne peut confirmer la rumeur, rien ne semble pouvoir la discréditer.

Lorsqu'il arrive au pouvoir en 1969, sorti de l'académie militaire de Benghazi, le jeune colonel putschiste est un relais de la cause palestinienne et des idées panarabes de Nasser avec lesquelles il a grandi. Il prône le démantèlement de l'Etat sioniste et scande, poing brandi, un discours anti-occidental. Il a 27 ans et se révèle déjà belliqueux.

Dans les années 60, il entre en guerre contre le Tchad, dont il annexe la bande d'Aozou, un territoire du nord ; accroît la répression contre ses opposants ; prétend à un programme nucléaire ; revendique comme territoriales les eaux du golfe de Syrte - où l'aviation puis la marine libyenne et américaine s'affronteront. Il théorise aussi la «révolution verte» en inventant une troisième voie, sise entre capitalisme et communisme, alors en compétition. Son socialisme nouveau est financé par les pétrodollars.

«La lutte politique qui aboutit à la victoire d'un candidat avec, par exemple, 51% de l'ensemble des voix des électeurs conduit à un système dictatorial mais sous un déguisement démocratique», ose-t-il dans son Livre vert. Puis il fonde la Grande Jamahiriya libyenne populaire socialiste. Sa jamahiriya - un néologisme créé à partir du mot arabe yumhuria, république - est en réalité une dictature sans déguisement, système de congrès et de comités populaires, opaque et corrompu, sur lequel il exerce une influence totale.

En 1986, une bombe dévaste une discothèque de Berlin. Un soldat américain est tué. En réponse, Ronald Reagan ordonne le bombardement de Tripoli et de Benghazi. La Libye est isolée. Après l'attentat de Lockerbie, elle est sanctionnée par la communauté internationale et lâchée par les frères arabes. L'utopie panarabe s'effondre. Qu'à cela ne tienne, Kadhafi se tourne vers le panafricanisme et se rêve en guide des Etats-Unis d'Afrique.

Nouvelle pensée, nouvelles tenues. Kadhafi l'Africain arbore dès lors des boubous colorés, d'énormes broches représentant le continent africain, des chemises sur lesquelles sont imprimés les portraits de leaders africains charismatiques : Patrice Lumumba et Nelson Mandela, entre autres. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et le ridicule ne tue pas.

En juillet 2002, sous son impulsion, l'Union africaine est inaugurée. Mais, là encore, ses rêves d'unité seront déçus. L'invasion américaine de l'Irak en 2003 sonne comme un rappel : il est temps de réintégrer le ballet international et d'apaiser sa relation avec les Etats-Unis.

Mais, au-delà de ses métamorphoses stratégiques, Kadhafi reste un personnage capricieux et incontrôlable qui ne supporte pas la moindre contrariété. Les exemples sont nombreux. En novembre 2009, le Guide est mécontent de l'accueil qu'il a reçu à New York, deux mois plus tôt, lorsqu'il était venu assister à l'Assemblée générale des Nations unies. On lui a d'abord demandé une photo d'identité pour l'obtention de son visa. Une photo d'identité alors que les portraits du roi-philosophe gardent toutes les rues ! Premier outrage. A New York, on lui interdit ensuite de déployer sa tente bédouine, puis de visiter Ground Zero, où s'élevaient les tours jumelles. Retour furieux. En novembre donc, un avion-cargo russe chargé d'enlever les derniers fûts d'uranium hautement enrichi que possède le régime, repart à vide. Consigne de l'Oracle. C'est l'alarme nucléaire : les fûts demeurent presque sans protection jusqu'à la fin du mois décembre, date à laquelle, après d'intenses négociations avec les Américains, Kadhafi accepte leur départ (2).

«Il est tentant de tenir ses nombreuses excentricités comme autant de signes d'instabilité, mais Kadhafi est une personne complexe qui a réussi à se maintenir au pouvoir quarante ans par un équilibre habile d'intérêts et de réalisme politique», écrit Gene A. Cretz, ambassadeur américain à Tripoli en 2009 (3).

Replié sur son clan, lui qui a déjà maté tant de frondes de tribus rivales affronte désormais la colère de son peuple. «Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries», menaçait-il dans son allocution télévisée mardi soir. Autour de lui, les héritiers font bloc. Seif al-Islam (Glaive de l'islam) d'abord, le dauphin. C'est lui, dit-on, qui aurait conseillé à son père la normalisation avec l'Occident. Il apparaissait comme un pont vers l'ouverture, jusqu'à son intervention télévisée de la semaine dernière, lorsqu'il promettait, quelques jours avant son père, une répression sanglante des manifestations.

Dans un immense mensonge, le Guide de la révolution prétend désormais n'avoir plus prise avec la gouvernance. Il n'en demeure pas moins le grand commandeur du portefeuille du régime. Pas un contrat d'importance qui ne passe entre ses mains. D'autres moins importants aussi, qu'il redirige parfois pour favoriser certains dirigeants ou certains pays.

Lassée d'attendre que les pétrodollars bénéficient enfin au peuple libyen, la jeunesse s'est lancée dans la rue. Mercredi, les contestataires avaient pris possession de plusieurs villes libyennes et promis, malgré les menaces, de poursuivre leur avancée. Kadhafi les écoutera-t-il ? Ira-t-il jusqu'au bout de sa folie ?

(1) La responsabilité de la Libye dans cet attentat n'a cependant jamais été établie.