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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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GOUKOUNI WEDDEYE RACONTE L’ANNEXION D’AOZOU PAR LA LIBYE


Entretien réalisé par Laurent CORREAU


Comment s’est déroulée la cérémonie de levée des couleurs Libyennes sur Aozou, en 1973… qui marque concrètement l’annexion d’Aozou par la Libye…


En 1973, les Libyens hissent leur drapeau en présence de Hissène Habré, président du CCFAN et de moi-même, chef d’état-major de la 2ème armée du Nord. Les gens spéculent beaucoup sur la façon dont cela s’est passé… mais le jour où les Libyens sont venus hisser le drapeau, ni Hissène ni moi, ni ceux qui nous accompagnaient, personne n’était d’accord avec cela. Nous étions contraints d’accepter cela. Je l’ai beaucoup développé dans mon livre : on venait de sortir d’une bataille fratricide terrible dans la région de l’Ennedi. Si on s’était opposé aux Libyens, nos combattants qui avaient rallié la Libye allaient nous combattre à partir d’Aozou. Après avoir combattu en Ennedi, on allait encore déclencher la guerre ici. C’est pour cette raison qu’on a dit : il faut reculer pour mieux sauter. C’est sur les conseils même de Hissène Habré que nous avons pris cette décision, alors que Adoum Togoï et d’autres voulaient vraiment, au risque de notre vie, déclencher les combats. Hissène était très sage. J’étais entièrement d’accord avec ses conseils et c’est ainsi que nous nous sommes tus, et bien que c’était désolant, nous avons accepté ça. C’était amer, mais on a accepté ça.
Les Libyens ont commencé à visiter Aozou dès 1971, juste après la crise avec Abba Sidick. Ils y trouvent des civils démunis. A chaque visite, ils soignent les malades et leur donnent de quoi manger. Petit à petit ils gagnent la confiance des gens, y compris les quelques rares combattants qu’ils rencontrent. C’est ainsi qu’ils ont mûri leurs préparatifs, et finalement ils se présentent un beau jour à Aozou pour dire qu’ils mettent leur drapeau.
Nous, à ce moment, on se battait dans l’Ennedi avec les combattants d’Abba Sidick, qui étaient armés par la Libye. Ils nous affrontaient avec des armes neuves, des fusils FN belges. Ce n’était pas les Kalashnikovs à l’époque. Un temps après, nous sommes revenus au Tibesti. On avait pas mal d’échos qu’à Aozou il y avait des Libyens qui allaient et venaient. La situation était incompréhensible. Nous sommes donc venus à Aozou pour voir quelle était la situation. Arrivés là, les combattants nous ont hébergés, ils ont égorgé des chameaux pour nous. On s’est bien entendus avec les combattants et les habitants d’Aozou en quelque sorte. On a même envoyé une délégation conduite par Mahamat Nouri à Sebha pour prendre contact avec les Libyens. La délégation arrive à Sebha, et immédiatement après, sans chercher à rencontrer notre délégation, le commandant de la police prend ses hommes. Il monte directement sur Aozou. Il vient et il s’installe au camp militaire… il est complice de nos propres combattants, avec les civils. La nuit ils se concertent… et le lendemain, il nous invite. On est allé le voir. En fait il nous a longuement baratinés et nous a invités à prendre part à la levée du drapeau le lendemain matin à 9h00.


Vous avez été piégé, d’une certaine manière pour cette cérémonie de levée du drapeau libyen à Aozou ?


Exactement. Pas seulement piégé, mais aussi on voulait éviter le combat. On venait de sortir d’une lutte atroce avec nos frères de l’Ennedi. Il aurait fallu recommencer à Aozou, non seulement avec nos frères mais l’armée libyenne entière aurait été contre nous. Finalement, on s’est dit qu’il ne fallait pas se suicider. Il fallait d’abord sauver la révolution. Les Libyens, aussi nous ont jeté des fleurs, de l’encens pour dire qu’ils étaient envoyés par le Guide, qu’ils voulaient s’installer pour aider la lutte armée, et qu’en étant loin ils ne pouvaient pas nous aider. On savait qu’ils mentaient. Mais nous étions contraints…


Les Libyens étaient nombreux, à l’époque, à Aozou ?


Non, ils n’étaient pas nombreux. 4-5 véhicules, je crois. Mais si les hostilités avaient été déclenchées, ils auraient certainement reçu des renforts.


Comment l’occupation va-t-elle se traduire concrètement ? On parle de la construction de bâtiments à Aozou, d’une piste d’atterrissage, d’une route venant de la frontière et allant jusqu’à Bardaï…? Quelles sont les localités occupées par les Libyens ?


En dehors d’Aozou, aucune autre localité se situant dans la bande d’Aozou n’a été occupée par la Libye. Il n’y a pas eu de construction de bâtiments ni de routes. L’aéroport que les Libyens ont construit aux environs d’Aozou a été construit à l’intérieur du territoire libyen. Aozou restait seule occupée par la Libye. Les Libyens ont tenté d’occuper Wour, mais ça n’a pas réussi. Ils ont tenté d’occuper Omchi, mais ils n’ont pas installé de base… et ensuite ils ont quitté la zone. Il n’y avait à Omchi et à Omou que  des miliciens locaux.


Comment la 2ème armée réagit-elle à cette occupation ? Continuez-vous à avoir accès à la ville d’Aozou elle-même ? Y a-t-il des divergences entre vous sur la conduite à tenir vis-à-vis des Libyens ?


La 2ème armée condamne sans réserve l’occupation de la localité d’Aozou par la Libye.


… De manière unanime ?


Unanime. Les combattants comme les responsables, tout le monde condamne cette occupation. Les civils ou les combattants permissionnaires, c’est vrai, partent à Aozou pour se ravitailler au marché ou pour se rendre en Libye, puisque nos partisans  ne pouvaient pas se rendre aux marchés de Bardaï, de Faya ou de Fada. Ceux qui étaient dans le Tibesti, comme Aozou était toute proche, ils y partaient pour se ravitailler. Si ça ne suffisait pas, ils continuaient en Libye. Les Libyens, pour attirer les gens vers eux, facilitaient le contact. Ils n’interdisaient pas. Ça nous a beaucoup aidés, parce que de 1973 à 1976, il y a eu disette partout dans le Nord du Tchad. Il y a eu une famine généralisée dans l’Ennedi en 1973. Dans le Tibesti, les gens ont évité la famine grâce à ce marché.


Est-ce qu’à l’époque vos combattants ont toujours accès à Aozou ?


Les combattants armés ne partaient pas à Aozou. Les gens partaient en tenue civile. Même un combattant permissionnaire partait en tenue civile pour aller chercher ce dont il avait besoin. Et il y allait à titre privé.
Petit à petit, des conflits ont surgi. Les Libyens ont commencé à accentuer un peu la pression. Il y a eu des combats à Omou, à Omchi avec les patrouilles libyennes. Des Libyens ont été capturés puis libérés. On s’est posé la question : comment résister dans le Tibesti et combattre deux ennemis à la fois ? Est-ce que ce n’était pas illusoire ? On s’est posé la question et cette question nous a conduits, même, à l’éclatement. Résister au Tibesti dans ces conditions difficiles et combattre deux ennemis à la fois me paraissait illusoire, sinon difficile.


Source :  http://www.rfi.fr/actufr/articles/104/article_70531.asp
Entretien réalisé par Laurent CORREAU  ©RFI 12/08/2008