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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

souleymane abdallah

Pour une alternative républicaine civile

Interview de Souleymane Abdallah (Rassemblement national républicain)

 

Souleymane Abdallah, né dans l’immédiat lendemain de l’Indépendance, est un ancien prisonnier politique tchadien, libéré sous la pression de ses compatriotes et de ses amis et avec l'aide d'Amnesty International en 1998. L’opposant de longue date aux dérives répressives dans son pays agit depuis 1994 pour une « alternative républicaine civile ». Le journaliste indépendant publie des contributions critiques dans des titres libres et est du combat pour obtenir « un certain régime de protection pour la presse et l’expression libre ». De France il continue à agir pour l’avenir de son pays mais s’efforce aussi à l’écriture de nouvelles et à la poésie : sa façon, dit-il, de préserver tout simplement un regard humain sur le temps. Nous lui donnons la parole.


Aujourd’hui l’Afrique

 

Jean-Louis Glory

 

Pourriez-vous précisez le sens de votre engagement politique actuel ?

 

Je suis membre de la coordination du Rassemblement national républicain (RNR), mouvement politique tchadien fondé en France avec le Professeur Balaam, composé de militants vivant en exil ou au Tchad. Je co-anime par ailleurs le groupe de réflexion CESAME (Convention pour une Entente Sociétale pour une Action pour un Mouvement d’Emancipation) et collabore au blog nouvelessor(1). Notre objectif est de contribuer à aider notre pays, la République du Tchad, à rompre avec ce cycle ininterrompu de violences destructives, d’indicibles souffrances qu’endurent nos concitoyens depuis de nombreux décennies : l’effondrement total de l’Etat central, les déchirements internes et des conflits avec nos voisins ont saigné l’ensemble de la population, et ceci dans le mépris incessant des divers dirigeants, d’une partie de la classe politique nationale, de l’incompréhensible cécité de nos différents voisins, amis ou partenaires. Tout cela a servi à installer notre société dans une anomie quasi-complète. Cette singulière évolution politique, institutionnelle et sociétale nous a conduits à créer ce cadre pour réfléchir et agir pour l’émancipation de notre pays car les uns et les autres nous devons nous libérer de nos différents réflexes insensés et nuisibles pour l’intégrité, la dignité et la fierté individuelles et collectives de chacune et de chacun. Nous sommes pour une rupture radicale non pas avec tel ou tel parti ou sensibilité politiques mais pour un mouvement pouvant conduire notre pays à un retour à une certaine normalité républicaine qui est la condition inévitable pour un redressement général devenu impératif.

 

Pour expliquer cette violence et cette instabilité, quelle importance faut-il donner aux revendications territoriales de la Lybie et du Soudan, à des facteurs internes à la société tchadienne elle-même ou à l’histoire de la formation de l’entité qu’est le Tchad ?

 

Divers facteurs tels que le fait colonial, le conflit Est/Ouest, la crise au Proche-Orient etc. ont eu des effets sur l’évolution de notre pays. Le Tchad et l’Afrique ne sont pas l’Albanie : toutes ces questions-là ont plus ou moins eu leur impact sur des acteurs politiques et sur les gens, même si tout cela n’avait rien à voir avec leurs modestes préoccupations concrètes. Aujourd’hui encore, je pense que ces genres de questions n’ont rien à voir avec les difficultés politiques du Tchad. Le différent frontalier avec la Libye a été résolu après des tristes épisodes par une juridiction internationale. La crise avec le Soudan a hélas tourné en un incommensurable désastre. Des préoccupations s’expriment dans notre pays sur une exploitation des eaux partagées du Lac Tchad avec le Nigeria et le Cameroun. Là aussi, il existe un organisme interétatique propre aux pays riverains de ce bassin pour s’en charger. Les contradictions entre les diverses composantes humaines qui constituent notre pays ne sont pas un fait particulier au Tchad, à la différence que, ailleurs, elles ne conduisent pas nécessairement à l’instabilité chronique et à une situation d’affrontement permanent. Pour nous, c’est l’effondrement de l’Etat suivi d’un manque de courage et de volonté politique conséquente pour y remédier qui poussent à la méfiance, à la violence et la haine. Comme d’autres pays du continent africain, le Tchad, accède à la souveraineté nationale dans le nouvel ordre international de l’après-Seconde guerre mondiale. Les nouveaux dirigeants nationaux sont confrontés aux difficultés inhérentes à une situation nationale et un contexte mondial tout aussi nouveaux et ce n’est pas la seule euphorie des indépendances qui suffit pour instituer une cohésion politique et administrative souveraine et durable.

      Mais, le premier et seul régime véritablement civil qu’à connu notre pays jusqu’à ce jour a pu maintenir une relative cohésion sociale, une administration nationale… bref, un relatif bon fonctionnement de l’Etat. Tout ceci sombre tragiquement au lendemain de sa disparition. Affirmer que la question Nord/Sud est le seul fait du Président Tombalbaye ne nous paraît pas juste car, pour accéder au pouvoir et gouverner le pays, il a tout aussi été soutenu par une large partie de l’élite politique dite nordiste. Et au Tchad aussi il y a l’Est, l’Ouest et le Centre… La plupart des opérateurs économiques locaux étaient en grande partie des Nordistes musulmans ; les dérives autoritaires n’ont pas visé que le Nord : parmi les nombreuses victimes, il y a des personnalités comme le syndicaliste tchadien Mallah Pleven, disparu en prison, le Dr Outel Bono assassiné à Paris… qui étaient originaires de la région du Moyen Chari comme lui et c’est une partie de l’armée régulière plutôt considérée comme dominées par des Sudistes qui a renversé son régime.

      Le schéma Nord/Sud est beaucoup plus un thème de propagande dont se servent encore certains extrémistes politiques au pouvoir, dans l’opposition ou d’ailleurs. Et le FROLINAT (Front de libération nationale du Tchad) n’est pas tout autant un mouvement nordiste car les Arabes qui constituent un des groupes humains tchadiens les plus importants démographiquement avec le groupe Sara, a été le seul à qui Tombalbaye a demandé un supplément de loyalisme en armant plusieurs centaines de ces paysans pasteurs pour épauler l’armée régulière pour faire face aux rebelles non moins nordistes, musulmans ou arabes. Et cela avec une assistance française. Le FROLINAT est beaucoup plus un soulèvement des gens qui s’estiment victimes d’une oppression du pouvoir et une contestation d’intellectuels pour exprimer leurs convictions même par les armes.

      De même, lorsque la crise gouvernementale dégénère en guerre civile le 12 février 1979, elle est d’emblée présentée comme un conflit Nord/Sud, Musulmans/Chrétiens, éleveurs/agriculteurs, Noirs/Blancs ! alors que le plus grand groupe armé du Centre et de l’Est, fortement composé des Arabes, s’est allié a l’armée régulière plutôt constitué des originaires de la zone méridionale. Donc des musulmans et des chrétiens dans un même front. Tandis que d’autres militaires ou combattants non moins sudistes ou arabes ont intégré différents groupes armés dits nordistes et aucun des ténors de ce tragique épisode, tout comme ceux d’aujourd’hui du reste, n’était imam, pasteur ou prêtre ; ou bien sultan, mbang, cheikh ou un quelconque chef traditionnel tribal ! Tout cela n’a pas empêché les jusqu’au-boutistes de tous les bords de perpétrer d’indéniables pogroms. Chacun massacre dans son petit coin. En quelques jours il n’y avait plus beaucoup de Nordistes au Sud ou de Sudistes au Nord. Mais, Dieu merci, de tous côtés, plus nombreux sont celles et ceux qui ont secouru, protégé et fait évadé des gens ainsi persécutés. Je pense que cette phase de folie meurtrière que notre pays a traversée relève plutôt des dérives de certains chefs de guerre et autres fidèles connus qui se sont imposés dans chaque camp que des contradictions significatives entre des groupes humains tchadiens.


     
Hélas, le schéma régionalo-confessionnel sera longtemps instrumentalisé par nous-mêmes acteurs politiques tchadiens, par divers médias et autres spécialistes de la crise tchadienne. Ce prisme trompeur ne favorise pas une réconciliation politique plutôt objective
. Aujourd’hui, chacun de nous, que l’on soit du côté du pouvoir en place, des opposants armés et même des leaders de partis civils, des syndicats, des défenseurs des droits humains, des journalistes…sait qu’il a sur la conscience une question : Qu’est ce que je faisais alors ? Dans quel camp étais-je et pour quelles raisons ? La réponse de facilité, pour fuir sa responsabilité individuelle est de dire : Ah ! C’était la guerre civile, religieuse, confessionnelle, ethnique, entre gens de régions hostiles. Il faut que chacun assume ses actes dans cette tragédie collective et que ceux-ci ont entraînées diverses conséquences et implications dont l’attristant résultat est la réalité quotidienne des gens au Tchad où près de 70% sont nés ou ont grandi et vivent encore sous la menace des armes ; faisant d’eux des experts en armements qui reconnaissent les Jaguars français, les Mig soviétiques, les Awacs américains, les Katioucha, les Pang, les Ram… Des armes chinoises, israéliennes… Notre pays est devenu une sorte d’école de guerre à ciel ouvert. Même la gloire des 4x4 japonaises en Afrique s’est un peu faite sur nos malheurs. Les interventions militaires, l’aide au développement n’ont pas conduit à la stabilité, à la paix, à la tranquillité, au redressement de l’Etat et du pays mais à l’instauration d’une sorte de dictature démocratique ou, si l’on préfère, à une sorte de dictature des grandes démocraties. Depuis 20 ans, le pouvoir en place est soutenu par des pays africains, l’Onu, l’Union européenne, les Etats-Unis, la France, des organisations et fondations charitables ou engagées dans le développement de la démocratie… mais la situation générale reste toujours marquée par le non respect de la vie humaine, la dureté des conditions d’existence des gens, une gouvernance non raisonnable. Pour paraphraser Malraux, il en est sorti aujourd’hui un Tchad déchiqueté, traumatisé, déboussolé.

 

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