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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

luisa toscane

 

Blog de Makaila : Interview exclusive avec Luiza Toscane, militante pour les droits de l’homme en Tunisie, sur le cas de M.Yassine Ferchichi et la situation des droits de l’homme en Tunisie.

 

Militante des droits de l’homme française, Luiza Toscane suit de prés le dossier de Yassine Ferchichi depuis la France, en même temps, elle est très impliquée sur la question des libertés publiques et des droits de l’homme en Tunisie, pays où elle a vécu pendant plusieurs années avant de le quitter.

De retour en France, Luiza Toscane n’a pas manqué de défendre les droits des Tunisiens qui ont de maille à partir avec le pouvoir du Président Ben Ali.

Son champ d’action : elle intervient sur des sujets se rapportant à la torture, les violations des droits de détenus politiques et s’insurge contre l’impunité dans ce pays qu’elle connait parfaitement.

A propos de Yassine Ferchichi déporté de la France vers le Sénégal, où il est en  grève de la faim depuis lundi, 29 mars 2010, notre blog donne la parole à Luiza Toscane pour mieux expliquer à nos lecteurs sa situation mais aussi éclaircir un certain nombre de questions liées au respect des droits de l’homme en Tunisie.

Interview.

-          Blog : Bonjour Luiza Toscane ! Merci de nous avoir accordé cette interview au sujet de la situation de M.Yassine Ferchichi  à Dakar, mais aussi sur la question des droits de l’homme en Tunisie, que vous suivez bien depuis plusieurs années déjà. Pourriez-vous, nous dire qui est Luiza Toscane ?

 

-      Luiza Toscane : Avant toute chose, je tiens à vous remercier pour votre solidarité agissante aux côtés de Yassine Ferchichi. Il semble que nous sortions enfin du huis clos dans lequel se jouait sa situation à Dakar. Quant à moi, comme vous l’avez dit, je milite pour les droits de l’homme en Tunisie, plus particulièrement sur les questions de la torture, des prisonniers politiques et de la lutte contre l’impunité. Ce combat trouve un prolongement tout naturel dans le suivi des dossiers d’asile déposés par les Tunisiens dans le monde, et plus particulièrement en France où je suis basée.

-          Blog : Vous êtes en charge du dossier de M.Yassine Ferchichi, qu’est-ce que  la France reproche-t-elle à ce citoyen tunisien ? Et pourquoi,  il a été condamné en Tunisie ?

 

-           Luiza Toscane : J’ai en effet suivi le dossier de demande d’asile de Yassine Ferchichi alors qu’il était incarcéré en France pour une condamnation dans une affaire de terrorisme. L’Office Français pour la Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), qui a examiné sa demande d’asile, l’a exclu du bénéfice de la protection au sens de la Convention de Genève en raison de sa condamnation, mais l’Office a reconnu qu’en Tunisie, il serait en danger. Cette décision est importante car elle fait obstacle à un renvoi en Tunisie. Pour répondre à votre question, dans la mesure où Yassine Ferchichi a effectué l’intégralité de sa peine en France, les autorités françaises n’ont plus rien à lui reprocher. Il est victime de la « double peine », c'est-à-dire d’une interdiction du territoire français, interdiction contre laquelle il a déposé une requête en relèvement, sur laquelle le tribunal de Grande Instance de Paris doit se prononcer le 6 mai prochain.

-          Quant à sa condamnation en Tunisie, il s’agit en réalité de deux condamnations dans deux affaires distinctes, prononcées par contumace alors qu’il était emprisonné en France. Ces condamnations totalisent 32 ans et 6 mois d’emprisonnement et 15 ans de contrôle administratif, une sorte d’emprisonnement à domicile.  Elles ont été prononcées en vertu des dispositions de la loi anti terroriste promulguée en 2003, loi qui a envoyé en prison des milliers de « terroristes », pour la plupart des jeunes gens ayant une pratique assidue de leur religion, et pour certains l’envie d’en découdre avec les forces américaines en Irak. Si vous ajoutez à cela que la majorité des personnes condamnées dans le cadre de cette loi ont été torturées lors de leur arrestation et parfois même lors de leur détention préventive, vous comprendrez comment on « confond » des « terroristes » !        

 

-          Blog : dites-nous, pourquoi, M.Yassine Ferchichi a été déporté par la France vers le Sénégal en attendant la décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui enjoint  Paris contre toute mesure de son éloignement  du territoire français ?

 

-          Luiza Toscane : En réalité, les choses ne se sont pas passées ainsi. La veille de sa libération, le 23 décembre, la CEDH a enjoint à la France de ne pas le renvoyer en Tunisie, puisque c’est un pays où il a déjà été torturé, où il craint de l’être à nouveau. La France a respecté cette décision, mais l’a contournée contre toute attente en lui signifiant qu’il serait envoyé au Sénégal. Et là, il y a eu une nouvelle décision de la CEDH le 24 décembre car il n’y avait aucune garantie formelle que le Sénégal ne le renverrait pas à son tour vers la Tunisie. Alors pourquoi cet acharnement et cet empressement à le faire monter dans l’avion ? La question est toujours de mise, d’autant qu’il existe une mesure facilement applicable en France qui s’appelle l’assignation à résidence. D’autres personnes dans la même situation sont assignées à résidence en France, ce qui leur permet de rester dans un pays où elles ont leurs attaches. Quant au choix du Sénégal, c’est une question qui doit être posée aux autorités françaises !

 

-          Blog : Quel a été votre sentiment lorsque vous avez appris la nouvelle de sa déportation vers le Sénégal, pays dans lequel qu’il n’a pas d’attaches ?

 

-          Luisa Toscane : Evidemment la stupeur et la sidération dans un premier temps, puis je suis partie «  à sa recherche » puisque, et pour des raisons que je ne peux expliquer, le Sénégal qui lui a délivré un laisser passer dans la mesure où il n’a pas de document de voyage, l’a arrêté à son arrivée ! Et l’a détenu au secret pendant plusieurs jours. Nous avons envisagé le pire à cet instant à savoir un renvoi vers la Tunisie. Mon seul espoir réside dans les procédures en cours en France visant à son rapatriement ici, le seul pays où il a des attaches. L’objectif étant de le faire assigner à résidence. Mon sentiment actuel est celui d’un gâchis énorme : voilà une personne qui a terminé sa peine d’emprisonnement, qui a mis à profit sa période d’incarcération pour se lancer dans des études, qui a fait des projets, caressé des rêves pour sa vie future et du jour au lendemain, par une décision totalement incompréhensible, voit son avenir réduit à néant !

 -          Blog : Etes-vous en contact avec M.Yassine Ferchichi depuis son arrivée à Dakar ? Et  comment-vit-il ?

 

-          Luisa Toscane : Je suis bien sûr restée en contact avec Yassine Ferchichi. J’ai suivi de loin ses tentatives de survivre dans un pays où il ne connait personne, où il n’a aucun moyen de subsister. Vous savez qu’il ne peut même pas recevoir de l’argent car il n’a aucun papier sur lui prouvant son identité. Il n’a pas non plus d’information sur ce qui l’attend. Il vit au jour le jour, ne sachant jamais si les autorités sénégalaises vont assurer ce qu’elles avaient annoncé lors de son arrivée à savoir un accueil à titre humanitaire. C’est une situation extrêmement précaire, une vie de paria. Il y a maintenant un mois qu’il s’est fracturé la main et qu’il n’a pas pu se faire opérer. C’est très inquiétant.

 

-          Blog :  M.Yassine Ferchichi a entamé une grève de la faim pour protester contre l’arrêt de la prise en charge qu’il bénéficie depuis son arrivée à Dakar. Qu’en pensez-vous de sa décision et du sort qui lui est réservé ?

 -          Luiza Toscane : il bénéficiait d’une prise en charge minimale qui lui avait été concédée au bout de quelques semaines après son arrivée au niveau de l’hébergement, de la nourriture et de la santé. Au début, il a dû assumer cela tout seul et cette prise en charge est à nouveau remise en cause. J’espère qu’il sera très rapidement entendu et que les autorités sénégalaises reprendront les responsabilités qu’elles avaient assumées. Je pense qu’il n’y avait pas d’autre moyen que d’entrer en lutte. D’ailleurs, ce combat a largement contribué à rompre son isolement et rien que pour cela, on peut le saluer !

  

-          Blog : Quel sera le degré de responsabilité des pays concernés par le dossier de M.Yassine Ferchichi, si par malheur quelque chose lui arrivait à Dakar suite à cette grève de la faim ?

-          Luiza Toscane : Il est en danger car il mène actuellement une grève de la soif. Il y a donc urgence à ce qu’une décision soit prise. Ce type de lutte illustre l’impasse dans lequel,  il est réduit, et ce, à cause de la raison d’Etat ! La France, la Tunisie et le Sénégal l’ont conduit là où il en est aujourd’hui.

 

-          Blog : vous êtes réputée pour votre engagement au respect des droits de l’homme en Tunisie. Pourquoi, la situation des droits et des libertés publiques dans ce pays, est si inquiétante  aussi bien pour les citoyens et que pour les  étrangers qui y vivent ?

-    Luisa Toscane : la situation est dramatique avec des arrestations, des personnes torturées, des peines d’emprisonnement distribuées quotidiennement pour des broutilles. Il n’existe pas de liberté d’opinion, d’expression, d’organisation ou de circulation. Toute velléité d’en découdre se paye très cher. Pour autant, les luttes, qu’elles soient sociales ou pour la démocratie, ne cessent pas. Actuellement il y a de nombreuses grèves, dans le secteur public ou privé. Les Tunisiens se sont mobilisés pour Gaza l’année dernière, pour l’emploi dans le bassin minier de Gafsa et Fériana, et cette année à la Skhira. Le combat pour l’amnistie générale et les libertés, notamment la liberté de l’information, se poursuit sans relâche.

 

-          Blog : les organisations de défense des droits de l’homme soutiennent qu’en Tunisie l’espace de l’exercice libre  des activités associatives et politiques  est inaccessible  aux militants et membres de l’opposition tunisiens  au régime du Président Zine Al-abine Ben Ali.  Le pouvoir en place est doit-il sa longévité à ces mesures restrictives et répressives ?

 

-          Luisa Toscane : Ce pouvoir se reconduit depuis 1987. Il s’agit d’une dictature policière qui doit sa longévité à une répression impitoyable de toute opposition, mais aussi de toute la société. Ce pouvoir a mis en place une logique de châtiment collectif ou tout citoyen doit se transformer en auxiliaire de police. La non délation est passible de prison. La répression ne peut tout expliquer. Cette longévité est due aussi à l’incapacité de l’opposition à s’organiser pour en finir avec ce régime, une partie d’entre elle restant persuadée qu’il est réformable. Et enfin, elle s’explique par le soutien inconditionnel que reçoit cette dictature de puissances comme la France, les Etats Unis ou l’Italie.

 

-          blog:  Avez-vous de recommandations à suggérer aux autorités françaises et  sénégalaises sur le cas de M.Yassine Ferchichi ?

 

-          Luiza Toscane : la seule solution raisonnable est son rapatriement en France, comme je l’ai déjà dit son assignation à résidence dans un pays où il s’est amendé, où il a droit à un nouveau départ. Dans l’attente, j’espère que la volonté d’hospitalité manifestée par Dakar dans ce dossier comme dans d’autres, les rescapés d’Haïti, par exemple, se traduira pour Yassine Ferchichi par la continuité de sa prise en charge.

 

-          Blog : votre mot de la fin à nos lecteurs ?

 

-          Luisa Toscane : Un grand merci à toutes les personnes qui ont exprimé de la compassion, de la solidarité et ne serait-ce qu’un peu d’intérêt pour cette cause. Je crois que votre blog a contribué, avec les militants ONG et les médias sénégalais, à faire sortir cette tragédie de l’oubli. Ce combat est bien loin d’être terminé. Il ne faudrait pas que ce type de mesure devienne une habitude, or il y a des précédents, je pense notamment à la déportation d’Algériens au Burkina Faso dans les années Pasqua…

 

Merci pour cette interview

Propos recueillis par Makaila Nguebla

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