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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

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Affaibli par une sérieuse alerte cardiaque, il y a quelques années, le général Wadal Abdelkader Kamougué, faisant fi de son état de santé, avait continué à se battre à la tête de son parti, jusqu’à son dernier souffle. Candidat à la présidence ayant appelé au boycottage avec les deux autres leaders, Saleh Kebzabo et Ngarlejy Yorongar, il était en pleine tournée de mobilisation politique, dans le sud du Tchad, quand la mort l’a brutalement rattrapé, lundi 9 mai.

Il est né en 1939 au Gabon. Formé à l’école militaire Général Leclerc (Brazzaville, 1957), il a servi à Pointe-Noire et à Bouar, et à l’école des enfants de troupe, puis reprit sa formation à Saint-Cyr (sorti sous-lieutenant en 1964). A son retour au Tchad, il fut intégré à la Gendarmerie. En 1966, la révolte armée du Frolinat éclata et il occupa des responsabilités opérationnelles antiguérilla. Ce contact permanent avec le terrain, qui ne se démentit jamais, devait lui donner un avantage décisif sur les autres chefs militaires cantonnés dans les états-majors.

Le nom de Kamougué surgit sur la scène publique, au moment du coup d’Etat-militaire de 1975 qui renversa le défunt président Tombalbaye. Depuis cette date, sa vie se confond avec les soubresauts militaires et politiques du Tchad. Son courage exceptionnel et son rôle pour limiter les troubles de la guerre civile au Sud, lui valurent le surnom de « Bouclier » et surtout de « Lion », Tombalbaye, à la fin de son règne, s’étant lancé dans une furieuse vague d’épuration, en particulier chez les militaires. L’armée était décapitée pour écarter tout risque de sédition. Les principaux chefs militaires furent arrêtés, sauf un certain commandant Kamougué qui avait disparu quelques jours auparavant. Avec d’autres jeunes officiers, commandants d’unités en province, il réussit, en très peu de temps, et dans la clandestinité, à combler le vide hiérarchique et fut le principal artisan de la chute de Tombalbaye. Les généraux arrêtés furent libérés et le « plus ancien dans le grade le plus élevé », Félix Malloum, fut hissé à la tête d’un Conseil Supérieur Militaire (CSM). Kamougué, promut lieutenant-colonel, devint ministre des Affaires étrangères (de 1975 à 1978), en fait le véritable « homme fort » de la junte. C’est sous sa direction que la diplomatie tchadienne avait posé, pour la première fois, la question de l’occupation de la bande d’Aozou dans les instances internationales, avec en particulier la création au sein de l’OUA du « Comité ad hoc sur le différend entre le Tchad et la Libye », au sommet de Libreville, en 1977.

En 1978, après l’accord entre le CSM et le groupe armé FAN (Forces Armées du Nord) de Hissène Habré, ce dernier fut nommé Premier ministre d’un nouveau gouvernement d’union. Kamougué quitta le gouvernement pour rejoindre la caserne, en tant que chef de la gendarmerie. Une fois de plus, ce retrait se révéla une redoutable rampe de lancement pour ressurgir au centre de la scène. L’accord entre Habré et le président Malloum vola en éclat avec la première guerre civile de février 1979. La haute hiérarchie militaire était de nouveau « hors jeu », cette fois non pas en prison, mais engluée dans les crises politiques au sein du gouvernement. La troupe se trouva de nouveau sans véritable autorité suprême ; l’esprit d’initiative et l’audace de Kamougué permirent une fois de plus de combler le vide. Prises au piège, dans la capitale entre les forces de Habré et celles des autres factions du Frolinat qui en avaient profité pour surgir de leurs bastions frontaliers pour occuper la plus grande partie du territoire, minées par l’éclatement de l’Etat major et les dissensions au sein des officiers généraux, lâchées par la France de Giscard d’Estaing, les forces armées tchadiennes (FAT) réussirent à éviter le pire, l’éclatement total, sous la direction de Kamougué.

L’OUA intervint rapidement, un cessez-le feu fut obtenu, et une première conférence de réconciliation se tint à Kano (février-mars 1979). Le général Malloum accepta de se retirer, un Conseil d’Etat provisoire fut formé, sous la présidence de Goukouni Weddeye.

L’armée régulière tchadienne, se retira dans le Sud ; elle avait évité de disparaître physiquement, mais elle avait perdu son statut d’armée nationale et devint une partie en conflit comme les autres (FAT : Forces Armées Tchadiennes). Le Tchad venait d’entrer dans l’ère des « tendances » : des factions armées se partageant des « morceaux » de territoire. Pour gérer, la zone méridionale sous le contrôle des FAT, Kamougué mis en place une administration autonome : le Comité permanent qui s’efforça d’assurer la continuité de l’administration.

L’accalmie fut de courte durée. La coalition des mouvements armés qui prit le contrôle de la capitale N’Djamena, autour de Goukouni et Habré, tenta de déloger les forces de Kamougué de leur bastion au Sud, au nom de « l’unité nationale » : le Comité permanent était accusé de préparer une sécession du Sud. Malgré une puissance de feu bien supérieure, l’expédition échoua ; ce qui installa définitivement la légende de Kamougué, en tant que sauveur des populations du Sud face au rouleau compresseur «des Frolinat ». Les FAT de Kamougué avaient reçu entre temps le renfort inattendu d’une autre faction de Frolinat : le CDR (Conseil Démocratique Révolutionnaire) de feu Acyl Ahmat Aghbach.

Le pays était au bord de l’éclatement, une nouvelle conférence fut organisée à Kano(« Kano II ») puis à Lagos (juillet 1979). Un pas décisif semblait avoir été fait : signature d’un accord de réconciliation entre les onze « tendances », formation du GUNT (Gouvernement d’Union National de Transition, Douguia, au Nord de N’djamena, novembre 79) : Goukouni, président, Kamougué : vice-président, Habré (Ministre de la Défense), Acyl (Affaires étrangères).

Cette réconciliation s’avéra elle aussi un prélude à une nouvelle guerre, dans un schéma qui devait être la norme au Tchad pour des décennies à venir.

En mars 1980, éclata à Ndjamena, la deuxième guerre civile, cette fois entre les anciens compagnons du Frolinat (les FAN de Habré et les FAP du Goukouni) ; les autres fractions s’alignèrent sur l’un ou l’autre camp, majoritairement avec Goukouni. Kamougué et ses FAT franchirent la ligne de délimitation symbolique que constituait le fleuve Chari et vinrent se mêler à la bataille de Ndjamena : neuf mois d’un carnage inouï et de destructions.

Les FAN de Habré furent repoussées vers la frontière soudanaise (décembre 1980) par la coalition du GUNT, massivement appuyée par les Libyens. Les FAN réussirent néanmoins à reconquérir Ndjamena (juin 1982. Les forces du GUNT se retirèrent vers la frontière libyenne. Kamougué tenta d’organiser la résistance contre les Forces de Habré à partir de son bastion du Sud, sans succès : des dissensions internes très graves éclatèrent au sein des unités des FAT, facilitant la conquête de la zone par les forces de Habré. Kamougué se battit jusqu’au bout, mais finit par quitter le pays, dans des conditions rocambolesques : d’abord avec petit avion qui crasha en pleine brousse, donné pour mort, Kamougué, s’en sortit avec quelques égratignures et continua à pied, puis avec une charrette de paysan.

Une bonne partie des FAT rallia le nouveau pouvoir de Habré, les autres prient le maquis, sous l’appellation de «Codos ». Kamougué finit par rejoindre les autres chefs du GUNT en Libye, qui reçurent le soutien de Kadhafi (1983) pour relancer la guerre contre le nouveau pouvoir de Habré, soutenu par la France, les USA et les pays africains « modérés ».

Le GUNT s’effilocha au fil des affrontements, les forces libyennes se mirent en premier plan, occupant de fait la région nord (BET : Borkou-Ennedi-Tibesti). Moitié par dégoût vis-à-vis de l’attitude de l’allié libyen, moitié à cause de la politique volontariste de réconciliation de Habré, la plupart des adversaires acceptèrent d’intégrer le gouvernement de ce dernier. Kamougué devint ainsi ministre de l’agriculture (août 1987-décembre 1990). Kadhafi, après la déroute du corps expéditionnaire libyen à Ouadi Doum (1987), accepta à son tour de normaliser ses relations avec le gouvernement Habré.

Tous les adversaires réconciliés (à l’exception de Goukouni, replié à Alger), la Libye calmée, la période 1987-90 apparaissait comme le début de la normalisation et de la paix définitive au Tchad. En fait, une autre crise couvait qui éclata avec la tentative de coup d’Etat du 1er avril 1990 et aboutit au renversement de Habré par son ancien chef militaire Idriss Déby Itno (décembre 1990). Le Tchad, atteint par la vague de démocratisation des années 1990, entra dans le multipartisme. Kamougué forma un parti politique l’URD (Union pour le Renouveau et la Démocratie) qui s’affirma d’emblée comme un acteur-clé ; de fait, il fut le seul à avoir jamais pu mettre en ballottage le général Déby Itno (élections présidentielles de 1996) ; ce dernier réussit à s’imposer au second tour au prix de nombreuses manipulations, et tirant la leçon de ce risque électoral, jura de ne jamais permettre dorénavant qu’il y ait de second tour aux présidentielles. Kamougué accepta comme consolation, le poste de Président de l’Assemblée (1996-2002).

Il fut de toutes les batailles électorales, malgré le rétrécissement progressif de l’espace démocratique par le pouvoir du MPS (Mouvement Patriotique du Salut). Son ultime combat, qu’il mena jusqu’à son dernier souffle, fut pour s’opposer à la nouvelle mascarade électorale. Ironie du sort, le soir même du décès du général Kamougué, Déby Itno était annoncé vainqueur avec 88,66%, justifiant ainsi le refus courageux du « Lion » et ses collègues de cautionner cette farce grotesque.

Justifiant sa reconversion du combat militaire au combat démocratique, il cita en exergue de son discours à la Conférence nationale souveraine (CNS, janvier-mars 1993), la fameuse formule attribuée à Talleyrand et Clémenceau: « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ».

Il n’était nullement complexé par son passé de chef de guerre, et de leader sudiste, et me demanda plus d’une fois : «écoute,  toi qui a vécu, sur le terrain, l’administration des tendances du Frolinat et celle du Comité permanent, dans la période trouble, honnêtement, quelle était la meilleure gestion, y compris le pouvoir actuel du MPS ? »

Pour l’avoir côtoyé depuis 1979, sur les champs de bataille aussi bien que dans les cabinets ministériels, l’image que je retiens du général Kamougué, est d’abord celle d’un combattant téméraire, méprisant le danger physique et ignorant totalement le désespoir, dans les pires des situations, un meneur d’hommes exceptionnel, un fin tacticien, un compagnon agréable ayant un grand sens de l’humour, et surtout un citoyen habité d’une intense chaleur humaine et d’une profonde affection pour tous les compatriotes qu’ils côtoyaient ; ce qui était sans doute sa manière de dire son amour pour le Tchad.

 

Source: Afrique.asie

Lien vers le site: http://afrique-asie.fr/index.php/category/afrique/actualite/article/tchad-deces-du-general-kamougue-le-lion-ne-pouvait-mourir-que-debout