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Publié par Mak

De tout cœur, nous sommes avec notre frère Nguebla Makaïla

Après le dictateur Zine El Abidine Ben Ali, le «démocrate» Macky Sall expulse «Mak»

 

Par Abdelaziz RIZIKI MOHAMED

Écrivain et chercheur comorien

Corbeil-Essonnes, France

 

          La générosité et le partage, qui sont au centre de la tradition africaine, ont créé, entre le Tchadien Nguebla Makaïla et moi-même des liens de fraternité, et il s’agit d’une fraternité dénuée de toute ambiguïté. Nguebla Makaïla et moi-même nous retrouvons sur le terrain de la dénonciation de la dictature et d’autres formes de bêtises commises par les autorités de nos pays respectifs. Nguebla Makaïla et moi-même nous retrouvons aussi, très modestement, sur le terrain de la promotion de la démocratie et de l’État de Droit. Le 7 mai 2013, le Sénégal de Macky Sall, après une visite, à Dakar, de Jean-Bernard Padaré, ministre tchadien de la Justice, a menotté et expulsé Nguebla Makaïla vers la Guinée, un pays où il n’a aucune relation familiale. Pour justifier cet acte qui ne l’honorera jamais, le Sénégal, par la voie de l’ancien journaliste Abdoul Latif Coulibaly, qui a longtemps combattu par sa plume le régime politique d’Abdoulaye Wade, et qui est devenu ministre de la Bonne Gouvernance, porte-parole du gouvernement, ose affirmer, s’agissant de Nguebla Makaïla: «Sa présence était simplement tolérée. Mais sous certaines conditions: qu’il s’abstienne de faire un certain nombre de choses et de déclarations que le gouvernement sénégalais estime contraires à sa volonté de vivre chez nous». «Tais-toi et meurs en silence», semble dire l’ancien journaliste le plus dérangeant du Sénégal. Un scandale.

 

      En 2005, sous la pression du Tchad, la Tunisie du dictateur Zine El Abidine Ben Ali expulsa Nguebla Makaïla vers le Sénégal, où après des dizaines de démarches, il est resté sans papiers: ni passeport valide du Tchad, ni carte de séjour du Sénégal. On lui a retiré toute forme d’humanité. On lui nie son appartenance à l’espèce humaine. Il a tout fait. Des ONG ont tout tenté pour lui, sans résultats. À titre personnel, j’ai écrit au Président des Comores, avec qui je n’entretiens aucune relation, pour lui suggérer d’intercéder auprès du Président Idriss Deby Itno, son homologue du Tchad, pour délivrer un passeport valide à Nguebla Makaïla. Un Président de la République ne se rabaisserait jamais à prendre au sérieux un petit comme moi. Nguebla Makaïla a une copie de cette lettre. J’ai incité les lecteurs du blog de Nguebla Makaïla à écrire aux autorités de leurs pays respectifs en faveur de notre frère. J’ai demandé une audience à l’Ambassadeur du Tchad en France, et j’attends depuis des mois. En juin 2012, j’ai communiqué à Reporters Sans Frontières l’adresse de l’hôtel parisien où était descendu le Président des Comores pour tenter une démarche auprès de lui en faveur de Nguebla Makaïla. J’ai publié des tribunes qui ont été remises à la présidence de la République du Sénégal, après avoir suscité beaucoup d’émotion dans les rangs de ceux qui, chaque jour, sont en osmose avec Nguebla Makaïla, via son blog, l’un des plus fréquentés d’Afrique (plus de 4.000 visites par jour).

 

      Pour sa part, Nguebla Makaïla ne m’a jamais laissé seul dans mon combat solitaire contre la corruption et pour la démocratie et l’État de Droit aux Comores. Avant d’être devant un juge français, le 8 janvier 2013, suite à une plainte pour diffamation déposée par un ancien ministre comorien qui ne supporte pas mes écrits, Nguebla Makaïla m’a accompagné dans ce combat perdu d’avance, un combat au cours duquel il fallait montrer au juge le visage du vent en l’air, la trace de la pirogue sur les eaux: mission impossible. Alors qu’un blogueur comorien me parlait d’«intérêts personnels» pour me signifier son refus catégorique d’écrire une lettre de recommandation en ma faveur, Nguebla Makaïla m’a fait parvenir la sienne, avec des mots sortis de son cœur et de son âme, une lettre accompagnée d’une copie de son passeport expiré depuis des années et que les autorités tchadiennes refusent obstinément de renouveler.

      Nguebla Makaïla n’est pas Guinéen, mais Tchadien. Le Sénégal l’a expulsé vers la Guinée, où il a reçu un accueil favorable de la part de la société civile. Les ONG de défense des droits de l’Homme se mobilisent pour lui. Mais, les questions demeurent: pendant combien de temps la Guinée va accepter Nguebla Makaïla sur son territoire? Va-t-elle lui demander d’y rester, mais en s’abstenant de toute publication sur son blog, ce qui reviendrait à le condamner à mort, puisque, interdire l’écriture à un homme d’écriture, c’est le tuer à petit feu? La Guinée va-t-elle accorder un statut juridique précis à Nguebla Makaïla, ou va-t-elle le laisser dépérir dans un statut et un état de non-homme, avant de l’y chasser un jour?

 

      Une fois de plus, il est important de signaler que Nguebla Makaïla, bien qu’originaire du pays le plus exposé aux guerres civiles les plus longues et les plus récalcitrantes, un pays en guerre depuis son accession à l’indépendance le 11 août 1960, n’a jamais eu une arme entre ses mains. Son seul combat, celui de la démocratie et de l’État de Droit, il le mène du bout de ses doigts, en pianotant sur les touches de son ordinateur portable. Ce n’est pas pour un tel combat que le Sénégal devait le menotter avant de le chasser de son territoire, alors qu’à quelques mètres de là où vivait péniblement Nguebla Makaïla, Hissène Habré, l’ancien dictateur du Tchad, qui a tué des milliers de Tchadiens et ruiné son pays, coule des jours paisibles, le Sénégal refusant de le juger ou de le faire juger, jouant patiemment la montre et attendant que celui-ci meurt un jour d’une mort naturelle, sur son lit.

 

      Nguebla Makaïla est devenu le symbole des journalistes blogeurs persécutés pour la noblesse des combats qu’ils mènent en faveur de l’État de Droit et de la démocratie. La Tunisie de Zine El Abidine Ben Ali n’avait pas fait que le chasser de son territoire en 2005, où il reviendra quand même en 2013; elle avait également emprisonné le blogueur Slim Amamou, qui, après la fuite de Zine El Abdidine Ben Ali le 14 janvier 2011, sera nommé à la tête du secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports du 17 janvier au 25 mai 2011. C’est la modeste revanche des pauvres persécutés sur les puissants persécuteurs.

 

      En tout cas, compte tenu de l’identité du pays où réside Nguebla Makaïla actuellement, je tiens à rappeler ce mot que m’a dit Claudy Siar, l’aimable animateur de Radio France Internationale (RFI), un soir de décembre 2011, quand, sur mon lieu de travail, où il était de passage, lui et moi constations que le camarade Laurent Gbagbo avait trahi les idéaux de démocratie qu’il portait en lui, quand il était encore dans l’opposition ivoirienne: «Maintenant, nos rêves de liberté et de démocratie sont portés par le Guinéen Alpha Condé. Si lui aussi nous trahit, nous ne nous en relèverons jamais, et ça sera fini de nous. J’espère qu’il ne va pas nous trahir et nous achever».

 

© www.lemohelien.com – Mardi 14 mai 2013.