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Publié par Mak

DE LA HIERARCHIE DES CIVILISATIONS

SELON M. CLAUDE GUEANT

 

Voici un nouvel  épisode de la prétendue « guerre des civilisations » que certains s’ingénient à rendre réelle, alors qu’il s’agit d’une construction mûrement réfléchie par quelques apprentis-sorciers, à des fins néo-impérialistes, et dont les linéaments sont insidieusement instillés dans les consciences par des  phrases lâchées de loin en loin,au cours de discours ou de conférencesoù elles n’étaient pas attendues. Les récents propos du ministre français de l’Intérieur, un certain Claude Guéant, dûment instruit par les membres d’officines ad hoc, ou en ayant pris l’initiative parce que le moment en était venu, dans le contexte national français ou international, relèvent de cette volonté d’entretenir chez les uns et les autres, autrement dit en Occident et dans le reste du monde, la flamme belliqueuse et la haine qui la porte, lesquelles ont besoin d’être entretenues et renforcées.

Que l’on s’entende : les peuples ne sont pas concernés ; y croient seules quelques victimes ignorantes des manipulations dont elles sont l’objet, parce que la précarité de leur situation socio-économique les prédispose à gober tout discours qui les rachète de leur déchéance et les valorise si peu que ce soit à leurs propres yeux (du genre de « ces gueux du Sud qui viennent nous arracher le pain de la bouche »), parce que leur ignorance crasse, créée et entretenue par des manipulateurs, suscite en eux la peur de l’Autre, la crainte de voir leur belle identité se diluer et disparaître dans le maelström d’un Tout grisâtre et insipide. Encore que les peuples, victimes de ces manipulations, n’hésitent pas, comme en France il y a 4 ou 5 ans, à se proclamer « racistes » à 66%.

Exempter après coup telle ou telle civilisation, l’africaine ou l’indienne, ou la chinoise, n’a pas de sens. « Pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas » peut laisser entendre (échappatoire prévue !) que certaines cultures se valent, mais sans dire lesquelles. Cependant, il est certain que, dans l’esprit de Guéant, la sienne est de toute façon de la catégorie des civilisations supérieures, estimables, irréprochables. La précision subséquente le montre assez : « Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

Quelle consternante imbécillité, quelle simplesse et, finalement, quel pitoyable raisonnement !

On voit M. Claude Guéant, avec ses gros sabots, qui déterre de vielles valeurs autrefois peut-être signifiantes mais depuis bienlongtemps réduites au rang de slogans creux et vidées de toute signifiance.

Liberté ? Oui, mais laquelle ? Celle, autrefois, d’aller massacrer des populations lointaines pour s’imposer à elles ? Celle que l’on met en avant pour aller, suivant les objurgations de pseudo-philosophes, écraser et détruire des nations entières ?Et celle de dire aux autres, au nom de sa propre liberté, ce qu’il faut dire ou ne pas dire, croire ou ne pas croire ?Celle, enfin, selon l’expression même de François Mitterrand, qui savait de quoi il parlait, d’exercer chez les autres « la liberté du renard libre dans unpoulailler libre » ?

Egalité ? Certainement, celle du deux poids deux mesures, telle celle d’être assis sur des milliers de bombes atomiques, de pouvoir détruire mille fois la terre, et de refuser aux autres ce qu’on ne s’est pas gêné de chercher et d’obtenir, au prix de milliers de morts et de malades au Sahara et dans le Pacifique Sud ; celle d’avoir à l’ONU une voix cent fois plus égale que celle du Sénégal ou du Népal !

Fraternité ? Assurément, mais celle des Frontex, des charters etdes centres de « rétention » administrative…Et des kilomètres de  queues devant des consulats quasi inaccessibles et face à des petits fonctionnaires frustrés et dûment chapitrés pour tout rejeter (sauf le petit magot péniblement accumulé pour payer un visa de plus en plus miragineux).

Mais au fond, qu’est ce donc que ce concept de civilisation dont on nous rebat les oreilles ? C’est assurément une donnée fort complexe, polymorphe, protéiforme, mouvante, sans cesse changeante, à cheval sur le passé et le présent, laissant présager un avenir plausible mais peu assuré. Ce ne sont pas seulement les sciences, les beaux-arts et l’industrie (ou l’ingéniosité) qu’y voyait un Auguste Comte ; c’est bien plus : une éthique, une esthétique, une vision du monde, des rapports inter-individuels, une idée de la Transcendance, de l’au-delà, des projets d’avenir, des perspectives, une valorisation du passé, des valeurs pour aujourd’hui, et l’interactionde tous ces éléments, selon des dynamiques, des rapports, des proportions tout à fait erratiques et qu’aucune équation mathématique ne viendra jamais éclairer et établir en lois.

N’oubliez pas, Monsieur Guéant, qu’un des vôtres vous en a averti : en matière de civilisation, rien n’est figé, immuable, définitif : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » a écrit Paul Valery (La Crise de l’esprit, Première lettre). La civilisation européenne de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité est morte de sa belle mort, aussitôt après avoir été proclamée, si tant est qu’elle ait existé !!! Et même dans ce cas, c’est une civilisation moribonde, car, disait Georges Bernanos, chez les civilisations, contrairement à ce qui s’observe chez les hommes, la décomposition précède la mort. Et c’est assurément signe d’une décomposition très avancée que les propos nauséabonds des Guéant comme ceux des Sarkozy du « Discours de Dakar » ! Et aussi, disait Césaire, « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde » (Discours sur le colonialisme,1955). Ruser avec ses principes, c’est ce que fait l’Europe, en laissant des Guéant et des Sarkozy parler en son nom, sans les démentir autrement que du bout des lèvres ; c’est « [dire] la voie droite et [cheminer] par les sentiers obliques » (L. S. Senghor, « Prière de paix », Hosties noires).

Et, pour faire bon poids, bonne mesure, rappelons l’humanisme (l’humanitarisme) dont une certaine Europe s’est faite le champion mondial, et la France, « patrie » (autoproclamée !) des droits de l’homme, le légataire universel, au point d’avoir conceptualisé le fameux et sélectif « devoir d’ingérence ». Il est vrai qu’il y a eu du vrai dans tout cela, et que tout ne saurait, à peine d’être injuste, mis dans la colonne des erreurs et abus. Mais, dans le même temps, ce sont cette même Europe et cette même France qui nous ramènent aux époques lointaines du racisme institutionnel, de la xénophobie ordinaire, du clivage des cultures et des religions, de l’immixtion dans les affaires intérieures des autres, de la remise en cause du fondement le plus solide de ce qui fait son legs essentiel au monde, la laïcité, en dictant aux uns et aux autres comment ils doivent se vêtir, prier, se nourrir… Et même, de par la loi, ce qu’il faut penser ! Et c’est la France, et c’est l’Occident, via l’OTAN, qui volent au secours des victimes de la « tyrannie » avec le pavé de l’ours, des canons pour tuer des moustiques, des missiles qui rasent des villes entières pour « chasser » un homme du pouvoir.

Monsieur Guéant, et Mesdames et Messieurs ses soutiens, voilà ce qu’est réellement, objectivement, et indûment, cette « Civilisation » (avec grand C, c'est-à-dire la vôtre, dont vous vous gargarisez et que vous brandissez avec beaucoup de morgue devant le reste du monde).

Et surtout, surtout, c’est cette France officielle qui, pour des raisons bassement électoralistes,  joue à instrumentaliser les peurs les plus absurdes des populations qu’elle a du reste suscitées : perte de l’ « identité nationale » par dilution de la race dans un grand Tout envahissant, etpeste des valeurs fondatrices de la « civilisation européenne », au premier rang desquelles le Christianisme.

Or, on sait ce qu’il en est de tout cela.

Et aussi que l’Occident, gros contributeur aux progrès de l’humanité, depuis cinq à six siècles, est hélas également responsable des massacres les plus horribles, et que, sur le plateau de la balance, les « French doctors », aides publiques au développement et autres grandes inventions ne peuvent pas peser plus lourd que les civilisations détruites aux quatre coins du monde, au nom de la Civilisation et du Christianisme. Ceux qui ont inventé la boussole et la pénicilline sont aussi ceux qui ont inventé le fusil et la bombe atomique, et qui se sont autorisé des délais après ratification pour « perfectionner » leur armement nucléaire, c'est-à-dire le rendre plus « efficace », autrement dit, plus mortifère ! Comme quoi une civilisation ne signifie pas toujours ce que M. Guéant y voit. Et que Drieu de la Rochelle, un compatriote de M. Guéant, a eu raison d’affirmer que « l’extrême civilisation entraîne l’extrême barbarie » (Les Chiens de paille).

Chateaubriand, dans La Vie de Rancé, pose la question : « Recevrons-nous [nous, Européens, nous Occidentaux] le châtiment mérité d’avoir appris l’art moderne des armes à des peuples dont l’état social est fondé sur l’esclavage et la polygamie ? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l’intérieur de la chrétienté ? »

L’Europe « aux doigts de navires » (Aimé Césaire), en allant ratisser de par le monde les matières premières dont elle avait besoin pour son développement, et créer les marchés où écouler ses produits finis, sous le couvert de porter aux peuplades démunies des quatre horizons la Bonne Nouvelle et la Civilisation, a, du coup, sans le savoir, ou sans s’en soucier outre mesure, créé les conditions futures de sa confrontation avec les Autres.

C’est cette Europe-là que décrie Aimé Césaire dans son fameux Discours sur le Colonialisme : celle qui proclame les grands idéaux, les principes mirobolants, les valeurs suprêmes, dans le temps même où elle est comptable, devant l’histoire, du plus haut tas de cadavres.

M. Guéant sait-il qu’il y a des décennies qu’Otto Klineberg de l’Université de Columbia a écrit que « c’est une erreur capitale de considérer les autres cultures comme inférieures à la nôtre [nous Occidentaux], simplement parce qu’elles sont différentes » (cité par Césaire Discours p. 49) ? Que Michel Leiris a écrit qu’ « il est puéril de vouloir hiérarchiser [les] cultures [s], et que Lévi-Strauss et Mircea Eliade ont également, il y a bien longtemps, affirmé des vérités pareilles (Césaire, ibid., pp. 48 – 49, note 1) ? Et, enfin, que cette civilisation dont lui et ses semblables sont si fiers (et à laquelle ils ont si peu participé, s’étant tout juste « donné la peine de naître » blancs et européens, est faite de bric et de broc, d’éléments hétéroclites amassés de rapines et d’emprunts aux quatre coins du monde, le christianisme y compris (cf. par exemple la très belle et très instructive Histoire de France d’André Ribard, Paris, Editions du Myrte, 1947, pp. 24, 26, 31…). On y apprend en particulier que si la Gaule a été « la fille aînée de l’Eglise » comme la France s’en vante, elle le doit à des marchands… syriens, installés à Lyon vers 170 ap. J. - C., et que les « premiers prélats étaient souvent des Orientaux ».

M. Guéant sait-il qu’il n’y a guère, il était très mal vu pour une femme respectable de sortir de chez soi « en cheveux », chose laissée aux femmes « de petite vertu » ? Et sait-il (s’il ne le sait pas, qu’il relise ou lise Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome) que l’usage du « bride- mégère » n’a disparu de Grande-Bretagne, et peut-être de France, qu’il y a seulement quelques dizaines d’années ?

Il faut donc se garder d’essentialiser les civilisations, de les considérer comme définitivement constituées d’éléments authentiquement spécifiés et absolument immuables dans le temps. Il faut, partant de là, se garder de stigmatiser les gens selon leur appartenance à telle ou telle civilisation. Encore une fois, une civilisation n’est que l’état, hic et nunc, d’une dynamique complexed’éléments multiples et engagés dans un processus aléatoire et erratique, donc imprévisible et toujours mouvante et changeante.

Monsieur Guéant le sait-il ? Sans doute, mais on peut légitimement en douter : il faut une certaine culture, je veux dire une certaine ouverture d’esprit, pour savoir et admettre cela.

Peu lui importe, en vérité ! Ce qui lui importe, ce sont des arguments, fussent-ils simplistes et spécieux, qui lui permettent de flatter les bas instincts de ses compatriotes, en ces veilles d’élection présidentielle, afin de braconner sur les brisées de Mme Marine Le Pen. Sans aucune fausse honte, sans aucun scrupule.

Nous vivons tout de même avec l’espoir chevillé au corps et à l’âme, mieux, avec la certitude absolue, que les régimes passent, que les Guéant passent et que reste, toujours riche de potentialités infinies d’amour et de fraternité, de réelle humanité,  la  foi en l’égalité des hommes et des cultures. Les grands peuples de France nésau Jeu de Paume età Valmy, dans la Marne et dans le Vercors, ces peuples des hussardsnoirs de la République et des ouvriers de Billancourt, des paysans de la Beauce et des marins-pêcheurs de Lorient… tous ceux-là qui n’ont rien à faire de hiérarchies des civilisations et, pas dénaturés et pervertis par les idéologies de cloaque, restent hommes et frères des hommes, seront éternellement nos frères. L’hymne national du Sénégal le dit bien (et en français) : « Le Bantou est un frère, et l’Arabe et le Blanc ».

On n’arrête pas la mer avec ses bras, et on ne colonise pas sans retour de bâton ! Le processus enclenché par l’Occident depuis le XVesiècle, et qui lui a tant profité, au détriment des autresrégions du monde, est irréversible. Les civilisations, désormais, non seulement sont mortelles, mais encore devront s’accommoder les unes des autres et, nolens, volens, donner aux autres et prendre des autres.  Elles seront métissées, peut-être biologiquement, culturellement à coup sûr. Au grand dam de certains, mais au plus grand bonheur de l’humanité.

 

Professeur Amadou LY

PCA de la RADDHO

Dakar

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