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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

CAMAN Bédaou Oumar – N’djaména  - 

E-mail : obcaman@yahoo.fr

Hebdomadaire « Le Temps » n° 668 du 06 au 12 octobre 2010

 

darfour-tchad.gif

 

Les cinquante années d’accession du Tchad à l’indépendance sont constituées de deux périodes dont la charnière est la guerre civile de 1979, date à partir de laquelle le compteur de vitesse du pays n’a cessé de tourner dans le sens inverse. De fil en aiguille, sont apparus deux types de Tchadiens, sans contours régionaliste ou ethnique, sans coloration religieuse ni profil intellectuel ; deux catégories disséminées à travers toutes les contrées du pays :

-          les « Tchadiens à part entière » (TAPE) disposant de tous les droits entre autres : les droits de détourner, de détruire, de rire, de tuer…, caractérisés par un incivisme sans égal, bénéficiant sans coup férir des biens de l’Etat…, une catégorie hautement condescendante, hermétique à toute cohabitation et regroupant dans une moindre mesure des proches et des périèques ;

-          les « Tchadiens entièrement à part » (TEAP), une catégorie sur laquelle reposent tous les devoirs entre autres : les devoirs de produire, de construire, de pleurer, de mourir…, composée à la fois des hommes respectueux des valeurs républicaines, humaines et des us et coutumes des tiers, des exclus, des citoyens suffocant à la fois dans la trouille, la résignation, et se tordant à longueur du temps de remords et de douleurs…

Enigmatiques et troublants, compétiteurs par excellence dont les talents ont élevé le Tchad au rang de « Pays le plus corrompu du monde », les « Tchadiens à part entière » (TAPE), venus de nulle part, vivent dans une opulence qui n’a d’égale que celle des monarchies proches-orientales, un confort à la limite de la décence. Par une acuité d’adaptation, ils sont arrivés à s’infiltrer dans les moindres fragments des méandres financières, explorant jusqu’aux plus petites parois du pays. En amont comme en aval de toutes transactions, leur présence fait foi. Rejetant le bien fondé de toute autorité, le respect manifeste du commun des mortels tchadiens à l’égard de la chose publique leur est inconnu. L’argent est dépensé impunément et de façon irresponsable, vivifiant ainsi l’inflation.

Leur présence est rarement le fruit du hasard. Dotés de petits yeux fureteurs, un sens olfactif en éveil permanent, ces individus à l’allure curieuse, guère capables de concevoir et de construire la plus petite hutte par des voies légales, ont transformé le pays tout entier en une cage aux fauves, des fauves qui, plongés dans un coma végétatif, regardent leur triste univers quotidien misérable et impitoyable et ne réagissent qu’à la récompense mais jamais à la punition, leur moteur ayant perdu une grande partie de son ardeur.

Leurs effluves malodorantes précèdent toujours leur arrivée et succèdent à leur départ dans les places boursières ou dans les services générateurs de recettes où ils utilisent des moyens très ingénieux pour y parvenir. La fuite des capitaux ne constitue jamais un souci, c’est le problème des autres. Pour eux, c’est la nature qui donne la chance ou fait courir le risque, un idéal qui dissimule de nombreuses particularités.

Aucun coffre-fort ne leur résiste. Leurs sens les plus développés sont ceux de la vision et de l’odorat, qui se conjuguent, sans oublier leur merveilleuse arme, le crime. Leur regard simultané leur permet de garder toujours un œil sur un éventuel prédateur et l’autre sur la proie. Pour eux, tout ce qui n’est pas TAPE est suspect.

Ces individus sur lesquels personne n’a autorité, ne croient qu’en l’éthique de la violence. Rivalisant d’outrance et de brutalité, multirécidivistes attentant froidement et impunément à la vie de leurs concitoyens, ces véritables carnassiers tirent sur tout ce qui bouge et tout ce qui ne bouge pas, y compris les édifices publics qu’ils s’accaparent, pillent et détruisent sans le moindre frisson puisque seuls habilités à porter des armes à feu à tout instant et en tout lieu, les autres n’en sont que des rabatteurs. Pas plus tard qu’en juillet 2010, priés de libérer des édifices publics qu’ils occupent allègrement depuis des décennies et après indemnisation pour des biens ne leur appartenant pas, des TAPE bien qu’outrageusement riches se sont livrés à une honteuse  et lugubre tâche, celle d’emporter toitures, portes et fenêtres, brisant murs et clôtures et quelquefois arrachant les arbres qu’ils ont plantés. Après eux, le déluge. Des adolescents et des femmes ont poussé plus loin l’opprobre en abattant à coup de mitraillette, quatre (4) éléments des forces de l’ordre venus faire appliquer la décision. Une fois ce forfait accompli, les logements flambants neufs octroyés aux enseignants ont été investis, portes, fenêtres, tôles … à la main. Ce sont là, des images qui ont frappé des consciences et provenant de ces hommes qui nous tiennent très sérieusement au respect. Dans les provinces, leurs galères ne passent que pour écraser ; une vie sauvage des animaux domestiques propices à l’émergence des révoltes.

L’ivresse du pouvoir qui brouille leur esprit est sans limite. Les millionnaires se comptent par milliers et les milliardaires par centaines dans un des dix pays les plus pauvres du monde. Au départ comme à l’arrivée des avions planent leurs ombres. Le monde entier est à leurs pieds ; leurs biens à travers les continents sont incommensurables. Tous les postes dits juteux sont leur lotion. Leurs regards inquisiteurs scrutent au moindre instant leur port de plaisance : les marchés publics. Rien ne leur résiste et quand surgissent des difficultés sur leurs sillons, ils n’hésitent pas à dégonfler les pneus pour mieux élargir la prise sur le sable. Avec leurs tentacules qui s’enroulent comme des garrots, ils affectionnent les rouages de l’administration dont dépend la survie du pays où ils adoptent des postures de chefs, en dépit de leur piètre qualité. Leurs agissements comme la lèpre, ne tuent guère les cadres mais les excluent intellectuellement, socialement et financièrement. On ne peut les concurrencer car à chaque entrée de l’arène, la mort peut être au rendez-vous. 

Comme un aimant magnétique qui a perdu ses propriétés, la situation des « Tchadiens entièrement à part » (TEAP), est infamante et certains n’hésitent pas à baisser tout simplement leur visière, laissant le champ libre à la prédation en espérant que le jour prochain sera porteur d’affection, de chance…. Tous les jours, c’est la même lassitude et parfois la même exaspération, une défaite en prolongation qui a une saveur de victoire pour le camp adverse. Les TEAP ont tout perdu jusqu’à leur dignité, celle de dire « NON ». Fredonner à l’endroit du premier groupe, les TAPE, est une rampe de lancement pour accéder à quelques fragments d’os décharnés. Décidemment, « si tu veux que ton chien te suive, affame-le ».

Par cette immense capacité à brasser du vent, le régime à la fois troublant et rassurant, laisse faire, oubliant que toute vie est faite d’arrivée et de départ. Quant au Gouvernement, comme un roi sans couronne, il empile des promesses risquées et s’évertue à trouver un savant équilibre souvent au péril de sa faible probabilité de survie. Il ne peut jamais dire un mot sans jurer et navigue à longueur du temps dans le sens contraire de l’opinion publique, ignorant que la rébellion, le terrorisme, la barbarie… se nourrissent aussi de la pauvreté.

Mais comment la religion de l’humilité a-t-elle donné une telle insulte à la modestie ? L’élan du développement déjà trop tortueux, entouré de montagnes et bordé de précipices, peut à chaque instant être estompé par des éboulements ou des accidents. Toutes les matières ne conduisent pas à la même température. Il y a un temps pour se battre et un temps pour débattre et c’est en faisant des erreurs qu’on apprend à ne plus en faire.

Tchad, havre de paix tu étais ; enfer au paradis tu l’es. A bout de souffle, beaucoup ont choisi l’exil. Mais à quand, jusqu’à quand dureront les liens qui unissent tes enfants ? Le bouclier social qui les protège s’est effrité, les laissant à la merci de magnifiques et redoutables crotales. La souffrance qui crée l’obligation d’être juste est ignorée par tes enfants. La jeunesse te regarde avec angoisse, la vieillesse avec mélancolie. Et lorsque sonnera le glas de la discorde, de la désunion, alors éclatera ton cœur et tu mourras de ta propre mort. Dès cet instant, la caravane s’arrêtera pour écouter aboyer le chien. C’est dans cette atmosphère ambivalente que ces deux groupes, côte à côte mais jamais ensemble, joueront le jubilé du Tchad indépendant et souverain sous la devise « Unité – Travail - Progrès ».