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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Dans cette interview, Abdelaziz Agoubi revient sur l’évolution du Forum Démocratique pour les Libertés et le Travail, son exil qui a duré 12 ans et son évaluation de la situation politique de la Tunisie.




« Jusqu’à 1994, les opposants et les militants pour les droits de l’Homme se faisaient rares. La majorité de la classe politique ou des figures de gauche Tunisienne soutenaient la répression et déclaraient dans les conférences et aux ONG internationales que « tout allait bien ». La plupart d’entre eux ne veulent plus se rappeler cet épisode de leurs vies politiques »

« J’ai pu avec des amis convaincre François Hollande le secrétaire général du PS de recevoir Mustapha Ben Jaafar et d’établir des relations de partenariat avec le FDLT.



En 2001, j’ai pu rentrer en Tunisie après 12 ans d’exil… À ma grande surprise, aucun de mes amis du Forum démocratique ne vint m’accueillir à l’aéroport. Incrédule et déçu, Je ne pus obtenir qu’un bref entretien à la sauvette dans un café. Je revins en France profondément inquiet »



« Lorsque je suis rentré à Tunis, j’ai reçu une invitation de la Police. Je fus reçu cordialement au Ministère de l’Intérieur pour soi-disant clôturer mon dossier »

« J’accuse principalement la société civile tunisienne d’avoir cherché le blocage et le pourrissement de la situation plutôt que trouver des solutions aux problèmes auxquels était confronté notre pays »


J’ai eu l’occasion de connaitre beaucoup des personnalités parmi eux Mr Mustapha ben Jaafar, Mr Moncef Marzouki, Mme Sihem Bensedrine, Mme Radia Nasraoui et bien d’autres. Avec mes amis, nous les avons défendus et nous avons participé à la médiatisation de leurs combats et leurs notoriétés. Ceci dit, j’étais souvent déçu par leurs comportements et déclarations en privé. Mr Mustapha Ben Jaafar avait déclaré par exemple –en ma présence- à des conférences de presses et à des amis français, qu’il n’était pas pour une ouverture totale du champ politique. Cela le desservait. Comme tous les autres, il est pour une ouverture politique qui servirait principalement ses intérêts.

En France par exemple, mes amis et moi avions fait un travail énorme entre 1990 et 1995. A partir de 1995, avec l’apparition d’autres comités de défense de droits de l’homme, j’ai constaté que la première mission qu’ils se sont fixés, c’était de casser tout notre travail, de nous écarter comme si nous étions des adversaires !


Cette Interview a été revue et amendée par M. Abdelaziz Agoubi qui m’a fait parvenir le texte final par mail.


Sami Ben Abdallah: Pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous rappeler votre parcours politique ?

M. Abdelaziz Agoubi . Je suis socialiste musulman. On peut être homme politique et croyant. Un démocrate musulman pratiquant connaît les limites. Il sait ce qu’il peut faire et ne pas faire. Il agit suivant ses croyances, fidèle à sa foi. Les croyants peuvent être de n’importe quelle tendance. Ils peuvent être de droite ou de gauche. Les partis politiques qui ne font pas mystère de leurs appartenances à telle ou telle religion ont toujours existé dans le monde, en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, … . Mais si les croyances sont admises en politique, le religieux reste du domaine de la sphère privée. Le pouvoir ne doit pas être remis entre les mains des religieux et le peuple ne l’acceptera jamais. La population tunisienne rejette tout intégrisme idéologique. Je suis convaincu que la solution viendra des démocrates musulmans en Tunisie.

J’étais forcé à l’exile de 1989 à 2001. A partir de 1990, devant la répression que vécu le pays et les grands procès d’En Nahdha, j’ai fait partie de plusieurs comités qui se sont constitués en Europe et particulièrement en France. Sans fausse modestie, j’étais un militant actif. Notre travail consistait à participer à des manifestations, des rassemblements, à rédiger des pétitions, et des courriers pour alerter l’opinion internationale afin de secourir les victimes. Ceci dit, je n’ai pas appartenu à En Nahdha et je ne partage pas le projet politique de ce parti. Ce sont les violations des droits de l’Homme et le non respect des libertés qui motivaient mon engagement.

Jusqu’à 1994, les opposants et les militants pour les droits de l’Homme se faisaient rares. La majorité de la classe politique ou des figures de gauche Tunisienne soutenaient la répression et déclaraient dans les conférences et aux ONG internationales que « tout allait bien ». Jusqu’à 1994, j’en ai croisé beaucoup dans les conférences internationales. La plupart d’entre eux ne veulent plus se rappeler cet épisode de leurs vies politiques. A partir de 1995, quand ils ont été à leur tour victimes de répression, ils ont rejoints l’opposition.


A partir de 1995, avec d’autres militants, défenseurs des droits de l’homme, j’ai soutenu le droit du Forum Démocratique pour les Libertés et le Travail (FDLT) animé par Mustapha Ben Jaafar et d’autres dissidents du MDS, de se constituer en parti et d’obtenir la légalisation. C’est en 2001 que le FDLT obtiendra gain de cause après bien d’efforts et de sacrifices que nous avons consentis. J’étais en contact régulier avec le parti socialiste à travers mes amis de Ligue des droits de l’Homme à Lyon. J’ai pu avec des amis convaincre François Hollande le secrétaire général du PS de recevoir Mustapha Ben Jaafar et d’établir des relations de partenariat avec le FDLT.

En 2001, j’ai pu rentrer en Tunisie après 12 ans d’exil. Depuis, je rentre régulièrement sans problèmes à ce jour.

Ce n’est donc pas Mustapha Ben Jaafar qui avait pris contact au départ avec le Parti socialiste ?

M. Abdelaziz Agoubi : Non, sans fausse modestie, je vous dis que c’est mon humble personne et mes amis qui ont tout arrangé.

C’était le 10 décembre 1995 j’ai participé à la création d’un Comité Tunisien de Soutien au Forum Démocratique, Mustapha Ben Jaafar a présenté la première demande afin que le FDLT soit légalisé en avril 1994. Évidemment, l’autorisation de le créer lui fut refusée. En réalité de nombreuses personnalités à l’origine de l’initiative se sont vues retirer leur passeport et assigner à résidence.

Pour tenter de mobiliser des appuis en France, je sollicitais le 11 décembre, une entrevue auprès du Directeur des Affaires Etrangères du Parti Socialiste, attirant son attention sur ces faits. J’ai été reçu et j’ai défendu le projet politique du FDLT que je sentais proche de mes idées politiques. J’ai eu alors l’occasion de lui exposer, de façon approfondie, les raisons de notre inquiétude et d’étudier avec lui les possibilités d’une initiative du parti socialiste français pour aider la cause de la démocratie en Tunisie. Depuis cette date, je suis resté en contact avec le Parti Socialiste et j’étais leur interlocuteur pour toutes les questions ayant trait au FDLT. Un jour, un ami du PS à Lyon m’a appelé et m’a informé que François Hollande allait recevoir Mustapha Ben Jaafar. Ce dernier est arrivé en France et a pu le rencontrer.

Durant vos années d’exil, quel était votre plus mauvais souvenir ?

M. Abdelaziz Agoubi : Il y en a beaucoup… mais le plus triste c’était le 17/09/ 1996. Je perdais mon père et l’entrée en Tunisie me fut refusée par manque de passeport qui a été confisqué par le gouvernement. Malgré les interventions de plusieurs de mes amis, qui sollicitèrent le régime par l’intermédiaire du Parlement Européen et du député Daniel Cohn-Bendit, je n’obtins aucune réponse. Le gouvernement fut fidèle à sa ligne de conduite, il garda le silence. Un Président d’une République Arabe avait dit un jour : « Un pays qui n’a pas de problème n’est pas un pays. Et nous grâce à Dieu, nous n’avons pas de problème. » La Tunisie est ainsi, elle garde le silence et traite ses problèmes en les ignorant. À mon grand désespoir, je ne pus donc assister à l’enterrement de mon père. Et pourtant, au travers de toutes mes actions, j’avais toujours et uniquement appeler au dialogue et à la réconciliation nationale.

Quand vous avez rencontré pour la première fois Mustapha Ben Jaafar ?


M. Abdelaziz Agoubi : J’ai le rencontré la première fois en 1993 à Paris et au mois d’avril 2001, j’invitais le Docteur Ben Jaafar, secrétaire général du Forum Démocratique Pour le Travail et les Libertés, à venir témoigner lors d’une conférence de presse à Lyon. En mai 2001, je suis intervenu avec mes amis auprès de François Hollande. Le parti socialiste s’engageait officiellement à ne pas entretenir de relations avec le RCD, parti au pouvoir, tant qu’il n’y aurait pas d’évolution dans le sens de la démocratie en Tunisie. Il reconnaissait le Forum Démocratique et le Conseil National des Libertés, parti d’opposition, comme un partenaire privilégié en Tunisie. Dans une interview à la presse française, je ne manquais pas de souligner l’avancée que représentais cette prise de position et le soutien qu’elle apportait à notre combat.

En 2001, vous avez mis fin à votre exil ?


M. Abdelaziz Agoubi : Oui. J’obtins le droit de rentrer en Tunisie grâce à un dialogue franc avec le pouvoir ainsi voyant s’achever un exil de plus de douze ans. Et c’était un début d’ouverture qui n’a pas durée longtemps a cause des problèmes à l’échelle internationale en 2001. Lors de ce voyage qui dura vingt jours, je découvris des changements radicaux en Tunisie. Certes les infrastructures avaient progressé, nous avions des routes et des équipements plus performants, l’eau courante, l’électricité ou encore le téléphone étaient entrés dans toutes les maisons. Mais la situation politique était toujours d’une incroyable complexité et la déchirure entre la société civile et la population tunisienne n’avait cessé de s’aggraver. À ma grande surprise, aucun de mes amis du Forum démocratique ne vint m’accueillir à l’aéroport. Incrédule et déçu, je décidais de rendre visite à ma famille dans le Sud tunisien. J’avais hâte de revoir ma mère qui avait déjà 90 ans.
Lorsque je rentrais à Tunis pour répondre à une invitation de la Police. Je fus reçu cordialement au Ministère de l’Intérieur pour soi-disant clôturer mon dossier. Mon séjour touchait à sa fin, mais j’espérais encore rencontrer les membres de mon parti. Je ne pus obtenir qu’un bref entretien à la sauvette dans un café. Je revins en France profondément inquiet.

Et quelle était votre réaction ?


M. Abdelaziz Agoubi : Ayant tiré les leçons de l’accueil reçu en Tunisie, après avoir estimé que ma mission était accomplie j’ai pris un temps de réflexion et j’ai décidé de quitter le Forum démocratique dès qu’il ait eu obtenu sa légalisation par le régime.

Avec du recul aujourd’hui, quel regard portez vous sur le microcosme politique tunisien et ce que plusieurs appellent la « société civile ».


M. Abdelaziz Agoubi : Je n’ai pas regretté le fait d’avoir milité ni pris des risques pour défendre les droits de l’homme et les libertés quand ils étaient violés. C’était un devoir que je devais faire envers mon pays et ma conscience. Je l’ai fait. Cependant, vous serez étonné quand je vous dirai que j’accuse principalement la société civile tunisienne d’avoir cherché le blocage et le pourrissement de la situation plutôt que trouver des solutions aux problèmes auxquels était confronté notre pays.
Il y a une crise politique dans notre pays qui dure depuis des années. Cette crise a connu son paroxysme avec l’affrontement entre le pouvoir et En Nahdha. La répression était disproportionnée et le pouvoir assume une responsabilité indéniable. Cependant, En Nahdha en assume aussi une part de responsabilité aussi tout comme la majorité des gauches qui se sont tues, cautionné et parfois encourager la répression. Je ne suis pas contre le mouvement En Nadha, qui joue un rôle important dans la société, mais ce parti refuse de se livrer à une autocritique indispensable. Pourtant il gagnerait à éclaircir ses positions. Car ce mouvement à sa part de responsabilité dans la crise que nous vivons, bien qu’il n’ait jamais voulu reconnaître ses torts.

Il y a aussi cette société civile que je connais plus qu’elle ne se connaisse. Faut-il rappeler que dans sa majorité, elle a soutenu et cautionné la répression entre 1990 et 1995 ? Par ailleurs, J’ai eu l’occasion de connaitre beaucoup des personnalités parmi eux Mr Mustapha ben Jaafar, Mr Moncef Marzouki, Mme Sihem Bensedrine, Mme Radia Nasraoui et bien d’autres. Avec mes amis, nous les avons défendus et nous avons participé à la médiatisation de leurs combats et leurs notoriétés. Ceci dit, j’étais souvent déçu par leurs comportements et déclarations en privé. Mr Mustapha Ben Jaafar avait déclaré par exemple –en ma présence- à des conférences de presses et à des amis français, qu’il n’était pas pour une ouverture totale du champ politique. Cela le desservait. Comme tous les autres, il est pour une ouverture politique qui servirait principalement ses intérêts.

Ne pensez-vous pas que vos propos sont motivés par la déception que vous sentez car vous avez été oublié du FDLT plutôt que par une analyse froide de la situation ?


M. Abdelaziz Agoubi : Soyez sur que ma déception n’est pour rien dans le constat que je fais de la situation. En 2001, j’avais appelé à la réconciliation nationale et à organiser un dialogue avec le pouvoir au nom de notre mouvement qui est l’alliance démocratique tunisienne qu’on a créé en 1997. Mr Mustapha Ben Jaafar et ses amis m’avaient accusé de jouer le jeu du pouvoir. Le 30 mai 2009, c’est pourtant le même Mr Mustapha Ben Jaafar qui a appelé au dialogue avec le pouvoir et a reçu lors du déroulement du congrès du FDLT le vice secrétaire général du RCD. D’ailleurs je rappelle que de 2001 jusqu’à 2009, Mr Mustapha ben Jaafar a refusé d’organiser un congrès, de distribuer des cartes d’adhérents afin de continuer à contrôler le forum et éviter toute compétition interne. Ce n’est pas propre au forum. Tous les partis de l’opposition souffrent de ces pratiques anti-démocratiques. En France par exemple, mes amis et moi avions fait un travail énorme entre 1990 et 1995. A partir de 1995, avec l’apparition d’autres comités de défense de droits de l’homme, j’ai constaté que la première mission qu’ils se sont fixés, c’était de casser tout notre travail, de nous écarter comme si nous étions des adversaires ! Malheureusement, il n’y a pas de solidarité et de continuité dans le travail des oppositions, ce qui explique les échecs qu’ils enregistrent et le peu d’intérêt que leur réserve le peuple.

Nombre de ces oppositions ne veulent pas que la situation politique en Tunisie s’améliore. Ce qui les intéressent, ce sont leurs propres intérêts personnels. Si la situation s’améliorait, ils perdraient ces intérêts et privilèges.


Ceci dit, je n’ai pas perdu espoir dans les bonnes volontés des forces vives de notre pays ni dans ses jeunes, qui je l’espère, tireront des conclusions des erreurs des générations actuelles ou de celles qui les ont précédées.



Blog de Sami Ben Abdallah- Blogueur de Tunisie.