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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Une première dans les relations franco-africaines : le représentant de Paris à N'Djamena est déclaré persona non grata. Explication.


Comme tous ses collègues accrédités dans la capitale tchadienne, Alain du Boispéan, ambassadeur de France, est invité, ce 6 mars, à assister à la cérémonie d'ouverture de la session parlementaire. La voiture du diplomate s'apprête à entrer dans le parking de l'Assemblée nationale, lorsque le soldat de faction lui en interdit l'accès. Croyant à une méprise, Alain du Boispéan insiste et décline son identité. L'officier de garde et d'autres soldats sortent du poste de police et confirment, sans aménité, que des instructions leur ont été données pour empêcher le diplomate de pénétrer dans l'enceinte du Parlement.

Furieux, Alain du Boispéan s'en retourne à son bureau, ignorant que, quatre jours plus tôt, le 2 mars, Mahamat Saleh Annadif, ministre tchadien des Affaires étrangères, avait envoyé une note au Quai d'Orsay pour annoncer qu'il est persona non grata sur les bords du Chari.
La note met une semaine pour parvenir au Quai d'Orsay, qui la rend publique le 11 mars. La nouvelle fait le tour du monde : un pays où la France a fait et défait les chefs d'État et où elle dispose d'une présence militaire importante, voit son ambassadeur éconduit, puis chassé comme un malpropre. Après la stupeur, les questions. Pourquoi maintenant et que reproche-t-on à Alain du Boispéan ?

Les premières analyses lient la décision du président Idriss Déby - car c'est lui qui l'a prise - au retrait de la compagnie Elf du projet d'exploitation du champ pétrolifère de Doba, dans le sud du pays (un milliard de barils en réserve). « Pas du tout ! rétorque Mahamat Saleh Annadif. Nous avons digéré depuis longtemps cette défection, et sommes sur le point de trouver un repreneur. » Des problèmes avec la France elle-même ? « Encore moins, poursuit le chef de la diplomatie tchadienne. Il n'y a aucun contentieux lourd entre Paris et N'Djamena. La reprise des réunions de la commission mixte est là pour le prouver. » Un nom revient pourtant sans cesse dans les discussions entre les représentants des deux pays : Kaylan Ahmed Touer.

Cet ancien directeur de cabinet de Goukouni Oueddeï est le porte-parole du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), dirigé par l'ancien ministre de la Défense d'Idriss Déby, Youssouf Togoïmi. Le MDJT est aujourd'hui la seule force politico-militaire à poser de réels problèmes au régime. Kaylan Ahmed Touer réside à Paris, et son activité est loin d'être insignifiante puisque N'Djamena s'en est plaint auprès du gouvernement français.

À l'ambassade du Tchad à Paris, on assure que le cas de Kaylan Ahmed Touer n'est plus à l'ordre du jour, le Quai d'Orsay ayant répondu qu'il s'agit d'un ressortissant français d'origine tchadienne, et qu'il est libre d'avoir une activité politique. Contacté par J.A./L'intelligent, l'intéressé dément : « Je n'ai jamais été français. Seuls mes enfants, nés en France, le sont. »
Kaylan pourrait-il être à l'origine du départ d'Alain du Boispéan ? « Ce serait faire honneur à ce monsieur que de croire que sa simple présence en France peut créer une tension entre Paris et nous, affirme Annadif. Le MDJT a des représentants à Libreville : avons-nous pour autant des problèmes avec le président Omar Bongo ? Le représentant de Youssouf Togoïmi à Cotonou est Guihini Koreïmi, tortionnaire en chef durant l'ère Hissein Habré. Sommes-nous en crise avec le président Mathieu Kérékou ? »
En fait, le départ d'Alain du Boispéan est lié au comportement du diplomate. Il n'a jamais fait mystère de son hostilité au régime Déby. Il n'a jamais cessé de battre campagne contre l'exploitation du pétrole tchadien, considérant qu'elle fournirait les moyens de pérenniser le système. Il n'a jamais été avare d'efforts pour convaincre certains membres de la classe politique de se désolidariser d'Idriss Déby en se retirant de la coalition nationale qui regroupe au sein du gouvernement toutes les forces représentées à l'Assemblée.

Au lendemain de l'annonce par le Quai d'Orsay du rappel de l'ambassadeur, Annadif a donné la première explication officielle de la décision de N'Djamena : « Les relations entre les deux pays ne sauraient souffrir du départ de l'ambassadeur de France dont seules la personnalité et la manière de servir ont motivé notre demande. »
Dernière question : pourquoi maintenant ? Si Alain du Boispéan a eu des activités extradiplomatiques inacceptables, pourquoi le gouvernement tchadien a-t-il attendu si longtemps pour exprimer au Quai d'Orsay son désir de voir le diplomate quitter le pays ?

Alain du Boispéan est présenté par les Tchadiens comme un proche de Jacques Chirac et ils ne voulaient en aucune manière interférer dans les affaires complexes de la cohabitation en France. « Idriss Déby n'a jamais évoqué le problème à Jacques Chirac, dit-on à N'Djamena, espérant que du Boispéan reviendrait à de meilleurs sentiments, du moins serait plus discret quant à son hostilité au régime. »

En janvier 2000, à l'occasion d'une visite de Charles Josselin, ministre français de la Coopération, Déby se plaint de l'attitude du diplomate. Josselin s'engage à faire rappeler l'ambassadeur, mais lui demande de ne pas ébruiter l'affaire dont la solution se fera « en douceur ». Déby acquiesce, mais, au bout de quelques semaines, ne voyant rien venir, il prend les devants et déclare Alain du Boispéan persona non grata. Saute d'humeur ? Précipitation ? « Pas du tout ! se défend-on à N'Djamena. Dès lors que c'est le président qui a soulevé la question, la solution devait tomber rapidement. Cela n'a pas été fait. »

Soit, mais l'actualité tchadienne pourrait imposer une autre explication. La bataille de Guizendi, au Tibesti, contre la rébellion aurait tourné à la déroute. Une défaite militaire peut expliquer un accès de colère de Déby, qui n'a pas totalement perdu son âme de chef de guerre. Tout comme la grave décision de chasser l'ambassadeur de France est une démonstration de force à tous ceux qui continuent d'affirmer que son régime est finissant.
Fort du soutien logistique de la Libye et du Soudan, Déby sait qu'il peut résister et envoie un signal fort à Paris : « Je peux me passer du soutien du dispositif Épervier (1 000 hommes et quelques Mirage). Est-ce que la France peut se passer du Tchad pour son dispositif militaire en Afrique ? »


Source: archives J/A