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Publié par Makaila

Les stigmatisés de la République
par TSHITENGE LUBABU M.K

L’historien Pap Ndiaye appelle à l’émergence d’études spécifiques consacrées aux Noirs. À la manière des Black studies américaines et contre l’universalisme républicain à la française.

« Quand je me suis fait traiter de connard de Noir, je ne suis même pas descendu [du camion] tellement j’avais pitié de ce type, je vais quand même pas sortir un pistolet, on n’est pas au Far West », s’indigne Rémi, chauffeur-livreur en France. De tels témoignages sont, hélas, fréquents. Pour mener à bien son étude sur La Condition noire (Calmann-Lévy), l’universitaire français Pap Ndiaye, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, en a recueilli des dizaines dans la région parisienne et à Lille.

Mais comme « la République française ne reconnaît pas officiellement les minorités, et ne les compte pas non plus », explique-t-il, les discriminations qui les affectent ne sont aucunement « mesurées, connues, reconnues ». Constituant une minorité dite « visible », les populations noires sont paradoxalement invisibles !

Partant de ce constat, Ndiaye, 42 ans, veut sortir des sentiers battus en balisant la voie pour l’émergence d’études spécifiques consacrées aux Noirs de l’Hexagone en s’attachant à la fois à leur histoire et à leurs conditions sociales particulières. Sur le modèle des Black studies américaines. Sans se voiler la face, il brise un tabou en parlant d’une « minorité » noire de France plutôt que d’une communauté ou d’un peuple. Et, surtout, il clame haut et fort l’existence d’une question noire.

Une évidence s’impose : les préjugés ont la peau dure. Depuis la rencontre entre l’Europe et l’Afrique, une certaine image du Noir, considéré comme un être inférieur par essence, perdure. Cette vision a été le soubassement des entreprises les plus odieuses comme la traite négrière et tous ses corollaires. Il y eut, ensuite, l’abolition de l’esclavage, la colonisation, les indépendances. Les plus optimistes ont cru que, les siècles passant, les dominants allaient changer leur regard sur les dominés. Tel n’est pas le cas. Malgré l’évolution des connaissances sur l’humanité qui a conduit les spécialistes à conclure à la non-existence biologique des races, toutes les thèses racistes élaborées en Europe ou en Amérique ont du mal à déserter les esprits, même les plus éclairés.

Les récits des explorateurs, des colons et des voyageurs, les travaux des philosophes, des « scientifiques » de tout poil sur l’étrangeté et la sauvagerie des Noirs ont toujours droit de cité. L’illustration la plus récente en a été donnée le 26 juillet 2007 par le président français, Nicolas Sarkozy, qui, lors de son premier voyage en Afrique, s’est cru porteur d’un message fondamental, d’une vérité essentielle pour l’Africain et, donc, pour l’homme noir, en lui rappelant, à Dakar, que son grand tort est de n’être pas encore entré dans l’Histoire. Et quand un quidam, dans la vie courante, est pris en flagrant délit de racisme ordinaire, il jure lâchement, la main sur le cœur, qu’il n’est pas raciste.

Le constat est amer : français ou étranger, né ici ou ailleurs, le Noir est victime d’un racisme à la fois biologique et culturel. Les humiliations, les vexations, les discriminations, les stigmatisations qu’il subit au quotidien sont banalisées, minimisées. Et lorsqu’il veut protester, on l’accuse de jouer la victimisation à outrance, de s’adonner au communautarisme ou, pis encore, de pratiquer un racisme anti-Blanc. Qu’il assume sa négritude ou la rejette ; qu’il soit « Noir noir », métis ou d’une autre nuance ; que sa nationalité française soit vieille de plusieurs siècles - c’est le cas pour l’originaire des départements d’outre-mer - ou récente, à l’instar de celui dont on dit qu’il est « issu de l’immigration »… Rien n’y fait. Son aspiration à être traité comme un Français à part entière ou, tout simplement, comme un être humain est jugée avec suspicion. Vivre dans un tel contexte devient une véritable souffrance.
Mais qu’est-ce qu’être noir, en réalité ? C’est une construction historique, sociale, utilisée par le dominant pour les besoins de la cause. Tout comme être blanc. Pap Ndiaye rappelle que dans une classification établie en 1751, l’Américain Benjamin Franklin « ne considérait comme blancs que les Anglais et les Saxons, excluant les Espagnols, les Italiens, les Français, les Russes et… les Suédois, vus comme “basanés” ». Pour comprendre comment ont pu naître les préjugés raciaux visant les Noirs, l’auteur remonte aux origines de leur présence en France, c’est-à-dire « au XVIIIe siècle, le grand siècle du commerce négrier ».

« Police des Noirs »

Les esclaves viennent des colonies françaises. Une fois sur le sol de la métropole, où l’esclavage est interdit, ils deviennent des hommes libres. À moins que leurs maîtres ne les emploient comme domestiques. Une manière de sauver les apparences… D’autres apprennent divers métiers sur une période ne pouvant excéder trois ans. Même s’ils ne sont que 5 000 à la fin des années 1770 (sur une population totale de 20 millions de personnes), ils ne tardent pas à devenir indésirables et sont surveillés par la « police des Noirs ».

En 1777, les autorités interdirent l’entrée sur l’Hexagone de « Noirs, mulâtres et autres gens de couleur ». Un an plus tard, « des arrêts du Conseil d’État précisèrent que non seulement les mariages interraciaux étaient interdits au nom de la pureté de la race française, mais que les Noirs devaient porter un cartouche d’identification avec leur nom, leur âge et le nom de leur maître », note Ndiaye. Un négociant bordelais écrit en 1780 : « Les Français verront-ils avec indifférence que leur nation s’abâtardisse et devienne bigarrée comme celle des Espagnols et des Portugais, où le sang pur est aussi rare que le phœnix ? » Il en sera ainsi durant toutes les migrations, « souhaitées » ou « subies », au XXe siècle. Jusqu’à ce qu’une âme, certainement bien inspirée, propose l’instauration de tests ADN en cas de regroupement familial.

Tordant le cou aux préjugés les plus stupides, dont la prétendue prédisposition des Noirs pour certains sports, Pap Ndiaye va plus loin en comparant l’état de la question en France ainsi que dans des pays comme les États-Unis, où il a vécu six ans, et la Grande-Bretagne. Dans les entretiens qu’il a menés sur le terrain, il y a à la fois un attachement des Français noirs à la France, sans qu’ils oublient leurs origines, et la détermination de quelques autres, dégoûtés par les discriminations à l’embauche, à aller tenter leur chance ailleurs (en Grande-Bretagne surtout).

Manque de sincérité politique

Il relève aussi le manque de volonté et de sincérité de la classe politique, qui, tout en célébrant la « diversité » ou le métissage, ne place pas les membres de la communauté noire en bonne position sur les listes électorales et se complaît dans le statu quo. Ou encore le jeu trouble de certaines entreprises qui ont signé la charte de la « diversité » pour faciliter l’embauche des personnes discriminées, mais ne tiennent pas leurs promesses après les opérations de communication.
Pour combattre efficacement ce racisme anti-Noir, Pap Ndiaye plaide pour l’établissement de statistiques concernant la minorité noire. Cela permettra à ses membres de mieux quantifier et évaluer les discriminations et de faire face aux obstacles. Son importance viendra aussi de sa représentativité, comme c’est le cas actuellement avec le Conseil représentatif des associations noires (Cran), auquel l’auteur appartient. Mais cela suffira-t-il pour éradiquer le racisme ?