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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Makaila

Tchad: Idriss Déby, l'allié insoumis de la France

De notre envoyé spécial, Vincent Hugeux

14 février 2008

 

Une nouvelle fois, le maître de N'Djamena se rétablit avec le soutien de l'Elysée. Formé en France, il entretient pourtant avec Paris une relation ambiguë, mélange de loyauté et de défiance.

 

La scène date du printemps 1978. Elle a pour décor la cantine de l'Institut aéronautique Amaury-de-La Grange, une école de pilotage logée dans un château proche d'Hazebrouck, au cœur de la Flandre française. Soudain, l'un des stagiaires africains, pris d'un accès de démence, dégaine son poignard de plongée et larde de profondes entailles deux camarades tunisiens. Mais le carnage tourne court: un sergent tchadien bondit sur le forcené et le maîtrise.

 

Son nom? Idriss Déby. Celui-là même qui, assiégé trente ans plus tard en son palais de N'Djamena, vient de sauver in extremis son trône. Expulsé de France, l'enragé, venu lui aussi du Tchad, périt peu après à la tête d'une équipée d'insurgés, lors d'un vain assaut lancé sur… la présidence. Quant à Déby, il dut dès le lendemain de ce fait d'armes méconnu se délester de son couteau tribal, confisqué par la direction.

 

"Déby aime la France"


Aussi troublant qu'un rituel initiatique, l'épisode aura scellé l'union tumultueuse entre l'ex-puissance coloniale et le fils de berger de Berdoba, village proche de Fada (nord-est). Sur ce couple flotte une tenace odeur de poudre et de soufre. "Idriss Déby aime la France, tranche un de ses fidèles visiteurs. A la différence de son entourage, moins ouvert, lui connaît le pays et la langue." De fait, sept ans après avoir décroché dans l'Hexagone son brevet de pilote militaire, le jeune chef d'état-major d'Hissène Habré rallie l'Ecole de guerre de Paris. Plutôt qu'une faveur, un exil à demi doré, tant son mentor se méfie de ce rival.

 

L'homme a entre-temps changé de style. Oubliée, la bagnole d'occase qui hoquetait de Lille à Dunkerque via la Belgique ; éclipsé, le bistrot de Nicole, refuge des aviateurs en herbe. Sur les bords de Seine, place au coupé de dandy et aux costards tape-à-l'œil. Déby le survivant n'est pourtant jamais aussi à l'aise que dans son treillis de combat. D'ailleurs, la nostalgie des rezzous (raids éclairs) éclipse celle des années parisiennes, que le chef de clan zaghawa, peu loquace, n'évoque quasiment jamais.

 

Il a reçu des tombereaux d'armes


Juste retour des choses? En contrepartie de la dague confisquée jadis dans les frimas du Nord, le "soldat Déby", si souvent sauvé sur ordre de l'Elysée, a reçu au fil des ans des tombereaux d'armements. En ce mois de février 2008, le miraculé doit certes sa survie à sa pugnacité et à cette science innée de la guerre qu'admirent tant les galonnés bleu-blanc-rouge, mais aussi au concours décisif de Paris, pourtant saisi quarante-huit heures durant par le doute. "Soutien sans faille", claironnera sur le tard le ministre de la Défense, Hervé Morin. Sans faille, mais avec retenue : de la logistique, des munitions, du renseignement à foison, une assistance médicale, voire un coup de pouce des forces spéciales.

 

La dette de Déby envers ses parrains français vient de loin. En 1990, c'est avec le soutien de la DGSE – les services secrets – que l'officier en disgrâce, parti lui aussi du Darfour soudanais à la tête de sa colonne rebelle, conquiert N'Djamena et déloge Habré. "Je ne vous offre, jure-t-il alors, ni l'or ni l'argent, mais la liberté." Serment à moitié honoré depuis lors: dans un Tchad gangrené par la corruption, seule la caste du chef baigne dans l'opulence. Quant à la liberté, les réfractaires n'ont que celle de se taire.

 

Feindrait-on l'amnésie à Paris? Lorsque Nicolas Sarkozy dénonce une "tentative de prise de pouvoir par la force" au détriment d'un président "élu", il oublie que le coup d'Etat de Déby n'a été purifié à trois reprises dans les urnes qu'au prix de la fraude puis d'un bricolage de la Constitution. "On ne se fait aucune illusion sur le personnage, admet-on dans les coulisses de l'Elysée. C'est un tueur. Mais, s'il tombe, le pays sombre dans le chaos." Continuité de la République : en moins de deux ans, Paris offrira deux fois à son protégé aux abois de l'exfiltrer. Mais Nicolas Sarkozy s'attirera la même réplique que Jacques Chirac en avril 2006: "Non, merci. Je suis un soldat. Pour moi, c'est vaincre ou mourir."

 

Il appelle "solennellement" au déploiement de l'Eufor


Ombrageux, le rescapé sait renvoyer l'ascenseur, quitte à dépêcher ses hommes auprès des contingents tricolores. Tel sera le cas au Congo-Brazzaville en 1997; ou, en 2003, en République centrafricaine, lors du putsch de François Bozizé, avalisé par l'équipe Chirac. Soudé par les turpitudes passées et par leurs intérêts communs, Paris et Idriss Déby Itno – son patronyme officiel désormais – ont besoin l'un de l'autre.

 

Pour preuve, l'inflexion du discours du caïd tchadien sur l'Eufor, cette force européenne tenue à bout de bras par la France et censée sécuriser les confins est du Tchad, en lisière du Darfour. Initialement réticent, l'ancien pilote a lancé le 7 février un "appel solennel" au déploiement rapide de l'Eufor, gage d'une protection accrue contre les desseins de la junte de Khartoum et de l'alliance rebelle qu'elle parraine.

 

Fusionnelle, la liaison franco-tchadienne fut parfois orageuse. Notamment à la fin des années 1990. Coup sur coup, Idriss Déby ordonne le retour au pays du chef de file local de la DGSE et celui de l'attaché de défense de l'ambassade. Puis viendra le tour de l'ambassadeur lui-même, Alain du Boispéan, déclaré persona non grata pour avoir émis publiquement sur l'intéressé des jugements peu amènes. Le vrai motif du contentieux? L'abandon par Elf d'un projet d'extraction du pétrole tchadien, tenu alors pour trop coûteux. Précision d'un initié : "Le président, qui comptait beaucoup sur le géant pétrolier pour valoriser son or noir, n'a pas supporté ce retrait, signifié par Boispéan au nom des autorités françaises." Rançon de cette tempête, la révision à la baisse de l'"accord de défense" de 1976, relégué au rang d'"accord de coopération militaire technique", lequel bannit en théorie toute intrusion sur le champ de bataille.

 

Une "colère sincère" envers l'Arche de Zoé


La France est aussi, pour Déby, le théâtre d'un drame intime: l'assassinat, en juillet 2007, de son aîné, Brahim, roué de coups puis étouffé dans un parking de Courbevoie (Hauts-de-Seine). Meurtre politique? Certes non. Le père avait depuis longtemps déchu cet héritier aux exécrables fréquentations, condamné un an plus tôt à six mois de prison avec sursis pour port illégal d'arme et détention de stupéfiants. "Celui-là, confiait-il parfois en privé, je ne sais pas quoi en faire." Si le naufrage de ce fils le navrait, sa mort l'affecte, même si le président n'en laisse rien paraître.

 

Fin 2007, l'équipée calamiteuse de l'Arche de Zoé enrichit la chronique tourmentée du tandem franco-tchadien. Saisi selon ses proches d'une "colère sincère", Déby fait monter les enchères. On l'entend hurler sans l'ombre d'une preuve au "trafic d'organes" et au "réseau pédophile". Mais il s'emploie aussi à déminer le terrain, en plaidant à Abéché, épicentre du séisme, pour le transfert des prévenus vers N'Djamena. Il se peut d'ailleurs que Nicolas Sarkozy profite fin février d'un voyage en Angola et en Afrique du Sud pour solder le désastre et arracher la grâce des six condamnés à la faveur d'une escale dans l'ex-Fort-Lamy. Tissé de dépendance et de ressentiment, le lien ambigu entre l'ancien tuteur colonial et les potentats africains relève du dépit amoureux. Mais il y a, dans le dépit amoureux, moins de dépit que d'amour contrarié.


 

 

 

 

Juliette AbandoKwe

Citoyenne centrafricaine 

Contre les abus criminels de pouvoir 

Pour une Afrique souveraine

et véritablement indépendante

 

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