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Publié par Mak

Au Mali, mardi rouge et espoir en sursis

« Qui sont les véritables héros ? Ceux qui sèment ou ceux qui récoltent ? Le peuple qui fait la révolution ou les militaires qui surgissent à la vingt-cinquième heure pour s’en attribuer tous les mérites ? Les sans-grades qui tombent sous les balles ou les gradés qui se soulèvent ? ». De retour du Mali, notre collaborateur Thomas Dietrich raconte les espoirs et les doutes d'une insurrection en armes portée par la colère populaire.

Abana. C’est fini, en langue bambara. Ce 18 août, le soleil s’accroche aux cimes du ciel quand le Mali apprend l’arrestation de son président Ibrahim Boubacar Keïta. L’appel à la prière de l’après-midi vient de retentir. Bamako exulte, la foule en liesse converge vers la place de l’indépendance. « Abana, abana » s’époumone-t-on en chœur et en pleurs. C’est terminé, la peur s’est évaporée. Les Maliens auraient du s’en douter.

Nous sommes un mardi, et dans l’histoire tourmentée de leur pays, les militaires ont toujours eu un faible pour le mardi. Depuis 1968, c’est jour consacré par le Dieu des putschs et autres mutineries kakies. Avant Ibrahim Boubacar KeÏta - de son petit nom « IBK » -, trois présidents avaient fait les frais de ces curieux hasards du calendrier. Plus tard, un des instigateurs de ce nouveau « Tarata woulé » (mardi rouge) dira : « Ce n’était pas un coup d’État, c’était un coup de tête ». Qui a diablement bien réussi. Les mutins se la sont joué comme Zidane, et IBK s’est écroulé, surpris tel Materazzi un soir de Coupe du monde.

Le vieux dirigeant était déjà fragilisé par deux mois de colère populaire et de manifestations de la rue. Il n’a pas opposé de résistance. Le courage n’a jamais été son fort. IBK s’est laissé cueillir par les mutins, en sa résidence de Sebenikoro, où même président depuis 2013, il sacrifiait aux soirées arrosées et aux grasses matinées. Quand on ne se lève jamais avant midi, on a peu de chances de relever son pays.

Le Mali célèbre la fin de sept ans de malheur. On ne se souvient pas d’avoir brisé de miroir, plutôt d’avoir perdu l’espoir, et sur la place de l’indépendance devenue Tahrir et Bastille, devenue le cœur battant des révoltes du monde, les Bamakois conjurent le sort. 2020 avait pourtant si mal commencé. C’était un cru infect, de la vinasse bien aigre, du gros rouge qui tache. La grande figure de l’opposition, Soumaïla Cissé, avait été enlevée par des djihadistes. Au centre du pays, les villages dogons, jadis pleins de beauté et de touristes qui puent des pieds, sombraient dans la violence. Les élections législatives avaient été truquées par le pouvoir en place, et la pandémie de Covid-19 était venue porter le coup de grâce à un pays déjà sous respirateur artificiel. Ce 18 août, c’est comme si le destin souriait enfin aux Maliens.

Une révolte, c’est d’abord l’entente de ceux qui ne se sont jamais entendus, et qui s’accordent sur le plus petit dénominateur commun : les ennemis de mon ennemi sont mes amis.

Un blindé couleur sable pointe le bout de son canon. Il arrive de l’ORTM, la radio-télévision malienne. Les mutins viennent de s’en emparer. La partie est pliée. C’est le béaba de tout putschiste qui se respecte : qui devient maître des ondes devient maître du monde. Les pickups paradent à l’ombre du monument de l’indépendance. La foule entre en transe. Elle s’agglutine autour de ses « sauveurs ». Elle s’agrippe au premier galon qui passe. Les plus téméraires manquent de se faire écraser. Les militaires vident leur chargeur en l’air ; des adolescents se précipitent pour récupérer les douilles encore chaudes, comme des reliques. L’Histoire est pleine de vents contraires. Un mois plus tôt, les manifestants fuyaient devant les uniformes. Il faut dire que le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), la coalition à la tête de la contestation, donnait des sueurs froides au régime. IBK faisait l’unanimité contre lui. Et le M5-RFP en avait profité pour ratisser large, des anti-impérialistes aux imams conservateurs en passant par l’opposition politique.