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Publié par Mak

Analyse du contexte des médias au Tchad

Analyse du contexte des médias au Tchad

Par Eric Topona Mocnga, journaliste

 Au Tchad, pendant plusieurs décennies, les professionnels des médias étaient impliqués et imbriqués dans la "gestion" de la guerre civile. Celle-ci, commencée fin 1978 déjà, a opposé une myriade de factions rebelles – soutenues principalement, à l’époque, par le guide libyen Mouammar Kadhafi – aux forces gouvernementales du Conseil supérieur militaire (CSM) du général Félix Malloum NGakoutou Bey-Ndi, suite à l’assassinat du premier président tchadien, Ngarta Tombalbaye, lors d’un coup d’État de l’armée nationale tchadienne. Bien sûr, en ce temps, c’est la presse dite "d’État" qui a couvert les "événements", comme on continue pudiquement à le dire encore aujourd’hui dans le pays. Le summum de la tragédie a été atteint lorsque, une fois le régime militaire évincé, les tendances militaro-politiques du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) se sont livrées à un véritable carnage à N’Djaména, la capitale, avec, au bout de cette macabre aventure, la victoire des forces d’Hissène Habré, lui-même renversé le 1er décembre 1990 par l’actuel homme fort du Tchad, Idriss Déby Itno, qui n’était autre que son chef d’État-Major général. Durant ces péripéties, la presse nationale, toujours contrôlée par l’État, a été abondamment sollicitée, surtout les journalistes de la Radiodiffusion nationale tchadienne, laquelle avait un impact certain sur la population par la propagande guerrière de masse que les tenants des différentes tendances ont mise en place. Les difficultés rencontrées à ce moment-là par ces journalistes fonctionnaires étaient qu’ils n’avaient pas de marge de manœuvre pour dire autre chose que les discours officiels, puisque le pluralisme médiatique au Tchad n’est devenu réalité qu’à partir du renversement du régime d’Hissène Habré. Les choses ont changé considérablement alors.

Depuis l’avènement de la démocratie au Tchad, la presse s’est vue fortement libéralisée et développée. Mais les difficultés auxquelles sont confrontés les journalistes existent et sont nombreuses.

La censure officielle, sous plusieurs facettes de la presse, caractérise le nouveau paysage médiatique tchadien confronté à la couverture des crises diverses : les guerres contre les rebellions armées venues du nord du pays (qui ne se sont estompées qu’en 2008), les conflits agriculteurs-éleveurs – ou tout simplement les affrontements meurtriers intercommunautaires –, les exactions de certains éléments de forces de défense et de sécurité contre les populations, etc. 

Force est cependant de reconnaître le courage de la presse, surtout celle du secteur privé, dans la couverture de ces différents conflits. Encore en 2020, des journalistes sont inquiétés et même jetés en prison pour avoir exercé leur métier.

L’exemple ici cité du Tchad ressemble, à bien des égards, à la situation dans nombre d’autres pays d’Afrique noire et, singulièrement, de la partie centrale et des Grands Lacs du continent.

L’analyse du contexte des médias tchadiens suit l’évolution politique du pays. En effet, le développement des médias est lié au discours du président Idriss Déby Itno qui, le 1er décembre 1990, après sa prise de pouvoir, déclara à ses concitoyens cette phrase désormais célèbre : 

"… Je ne vous apporte ni or ni argent, mais la démocratie. "

Cette proclamation du pluralisme politique, de la liberté d’opinion et d’expression a favorisé l’émergence de la presse écrite et audiovisuelle. Ces différents médias ont connu des contraintes diverses en évoluant dans les méandres des pressions économiques et politiques. Certes, l’environnement institutionnel fait une large place aux libertés fondamentales, dont la liberté de la presse, mais une épée de Damoclès plane sur la tête des journalistes par l’action de l’organe de régulation, la Haute Autorité des médias et de l’audiovisuel (HAMA), qui n’hésite pas à frapper sous divers prétextes. 

Le Tchad étant un pays de conflits, la presse tchadienne est très souvent sollicitée. Elle le fut notamment il y a quelques années, lorsque des forces rebelles ont investi N’Djaména. Les 2 et 3 février 2008, en effet, comme en 1979-1980, la guerre a fait rage en pleine capitale.

La brièveté de ces affrontements n’a pas effacé leur lourd bilan avec des centaines de tués, de blessés et des dégâts matériels colossaux. Suite à l’état d’urgence décrété par le gouvernement, des restrictions draconiennes ont frappé les médias tchadiens. La liberté de la presse a alors fait un recul de plusieurs années. Plusieurs journalistes ont ainsi été inquiétés, certains ont même été jetés en prison. Il n’y a pas que les contraintes d’exercer le métier de journaliste en cette période de conflit qui sont préoccupantes. Il ne s’agit pas simplement d’avoir une presse libre, mais aussi, et surtout, une presse responsable et fortifiée sur le plan professionnel et structurel. C’est pourquoi les questions de l’économie de la presse et de la consolidation financière des entreprises de presse demeurent vitales au Tchad.

" Il n’y a pas de liberté de la presse avec des journaux, des radios et des télévisions pauvres et corrompus", dit-on.
Au Tchad, la presse n’a visiblement pas les capacités financières suffisantes lui permettant de prôner son indépendance éditoriale, d’où les soupçons qui pèsent sur certains médias privés de s’identifier à tel ou tel courant politique.

Se pose alors la question de la puissance publique qui doit intervenir de façon institutionnelle, donc organisée, transparente et désintéressée pour aider le pluralisme médiatique. Il s’agit de soulager la trésorerie des médias du secteur privé qui concourent au renforcement de la démocratie en relatant objectivement les différentes positions des parties en conflits.

Même si, par essence, on pense que les entreprises de presse ont une vision commerciale, elles assument néanmoins une mission de service public. Par une politique d’aide publique, l’État peut corriger l’écart de traitement entre les différents organes de presse et permettre la circulation des idées sans pressions externes. C’est pourtant cette volonté politique qui a semblé faire consensus entre animateurs de la vie politique lors de la conférence nationale souveraine de 1993.

La presse privée doit être considérée comme jouant le même rôle que les médias dits “d’État”.

Cette presse mérite d’être soutenue dans sa vocation d’informer le public, car elle fait face à de grosses difficultés liées à la fabrication, la publication et la distribution de ses produits. La réalité est qu’elle n’a pas un lectorat important à cause du fort taux d’analphabétisme dans le pays et de la précarité du pouvoir d’achat des citoyens. Une des recommandations des états généraux de la communication au Tchad était même adressée aux autorités sur la question d’un éventuel appui économique aux médias. D’ailleurs, il est constamment reproché à la presse écrite tchadienne de diminuer de façon substantielle sa surface "information" au profit d’"annonces publicitaires ou autres messages" provenant d’institutions étatiques, d’organisations non gouvernementales et de diverses associations.

Il faut aussi, pour boucler cet aperçu sur les médias tchadiens, décrire la situation de la presse audiovisuelle qui évolue entre précarité et accusations récurrentes, par les autorités, d’atteintes aux règles et aux principes d’éthique et de déontologie. A priori, on penserait que les radios et la télévision n’ont pas les mêmes ennuis que la presse écrite. Il n’en est rien, car elles sont bel et bien en difficulté : insuffisance d’annonceurs crédibles, subventions très irrégulières de l’État, etc.

Pourtant, la presse audiovisuelle est plus porteuse au Tchad, surtout la Radiodiffusion.

La relation des multiples conflits qui agitent le pays est le plus souvent mieux comprise par les populations urbaines et rurales. C’est ainsi que les informations données par les radios privées qui émettent en modulation de fréquence (FM), à N’Djaména et en province, sont plus écoutées que la Radio et Télévision nationale. Elles rendent compte presque quotidiennement de tout ce qui se passe à la capitale et dans l’arrière-pays, notamment la gestion souvent partiale des conflits agriculteurs-éleveurs et intercommunautaires de la part des autorités. Elles dénoncent aussi ouvertement des actes d’atteinte aux droits de l’homme et particulièrement à l’éveil de la conscience citoyenne des populations. À l’est du Tchad, par exemple, est citée "La Radio Voix du Ouaddaï", qui éclaire sur la vie des réfugiés soudanais en territoire tchadien et de leurs familles, et sur la cohabitation avec les autochtones.

En conclusion, le rôle des journalistes africains dans la description des conflits n’est pas du tout aisé. Ils ont certes la faculté de faire de l’information équitable, de la critique, voire de la critique acerbe pour influencer les dirigeants et les inciter à rectifier le tir en prenant en compte des positions contraires aux leurs. Mais il ne faut pas oublier que bien des professionnels des médias africains – c’est le cas du Tchad – doivent aussi corriger certaines faiblesses en approfondissant leur analyse ou leurs productions, ce qui les rendrait plus convaincants. Il faut tout simplement de la rigueur professionnelle.