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Publié par Mak

Interview avec Mme Saran KOUROUMA, militante guinéenne sur la crise guinéenne

Rencontrée à Paris, Mme Saran KOUROUMA est l’une des figures féminines de la société civile guinéenne. Elle vit en France depuis plusieurs années en suivant avec une attention particulière le développement de la situation politique et les contestations sociales suscitées par la volonté du Pr Alpha CONDE de modifier la constitution pour rester au pouvoir.

Observatrice fine de la vie politique guinéenne, Mme Saran craint pour sa part que ni la rue ni la pression de la communauté internationale ne parviennent à faire entendre Alpha CONDE dans son obsession de changer la constitution.

Entretien.

Makaila.fr : Bonjour Mme Saran KOUROUMA, vous êtes une figure militante guinéenne vivant en France. Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs (rices) ?

Saran KOUROUMA :

Je suis Saran Kourouma, figure de la société civile guinéenne, mais aussi militante engagée de très longue date pour la démocratie, les libertés et les droits de l'homme en Guinée. J'ai consacré une bonne partie de ma vie à me battre dans différents cadres en faveur de la bonne gouvernance en Guinée.

Makaila.fr : vous avez connu et côtoyé, le Pr Alpha Condé. Comment jugez-vous son obsession à se maintenir au pouvoir par le tripatouillage de la constitution ?

Saran KOUROUMA :

Oui en effet, j'ai connu et côtoyé le professeur Alpha Condé depuis 1992 .Car, j'ai été secrétaire générale de son parti (RPG) de 1995 à 1998. Nous avons donc mené ensemble de nombreuses batailles pour la démocratie. Lors de son arrestation en 19978 sous Lansana Conté, nous avons organisé avec le soutien des autres leaders de l’opposition de l'époque une immense mobilisation internationale pour obtenir sa libération. A sa sortie de prison le 18 mai 2001, j'ai brutalement découvert la véritable personnalité d'Alpha Condé : un homme politique dominateur, allergique à toute contradiction. J'ai découvert un homme incohérent qui, une fois au pouvoir, renie ce qu'il a défendu. Souvenons-nous qu'Alpha, alors opposant, avait publiquement dénoncé la non limitation des mandats. Aujourd'hui il défend la présidence à vie au motif que c'est au peuple guinéen et à lui seul de décider. C'est donc un homme très complexe par son exercice du pouvoir. Finalement, il a un mépris profond pour les Guinéens et se moque de leur intelligence.

Makaila.fr : quelle lecture faites-vous du contentieux politique autour de la réforme constitutionnelle en République de Guinée ?

Saran KOUROUMA :

En réalité, cette réforme constitutionnelle ne vise qu'à donner la possibilité à Alpha Condé de briguer un troisième mandat. Lui-même et son entourage prétendent que c'est pour moderniser l'actuelle Constitution. Mais, personne n'est dupe. Pourquoi maintenant seulement ? Pourquoi ne pas laisser ce chantier aux prochaines autorités élues ?

Personne ne conteste que toute Constitution ait vocation à être révisée. La difficulté ici c'est le timing choisi. En plus, aucun Guinéen n'a été associé à la rédaction de cette nouvelle constitution. On en connaît ni le contenu, ni la forme. Vouloir dans ce contexte-là, aller à un référendum sur cette loi fondamentale, c'est une escroquerie politique. Les Guinéens ne se laisseront pas prendre à ce jeu-là.

Makaila.fr : Vous suivez depuis la France, les dernières manifestations qui ont agité votre pays à l’initiative du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC). Dites-nous votre analyse de la situation et des forces politiques en présence ?

Saran KOUROUMA :

Je voudrai faire une précision concernant le FNDC. En effet, Le FNDC a été crée en avril 2019 sur les cendres des forces sociales de Guinée. Les forces sociales de Guinée ont été créés en juillet 2018 à la suite de l'augmentation du prix du carburant à la pompe à 10 000 FG.

Les forces sociales sont constituées de toutes les organisations de la société civile guinéenne. Elles ont engagé des manifestations pacifiques sur toute l'étendue du territoire national pour exiger du gouvernement la baisse du prix du carburant à 8 000 FG. C'est en en février 2019 que les forces sociales ont initié des consultation nationales avec toutes les catégories socio-politiques, professionnelle, économique et cultuelle de la république sur la nécessité absolue de s'unir et de travailler ensemble pour empêcher toutes formes de velléités de modification de la constitution actuelle. C'est dans ce contexte que le FNDC a vu le jour, dont le lancement a eu lieu le 03 avril 2019 au siège de la PCUD (la plus grande organisation de la société civile guinéenne).

Le combat pour la défense de la Constitution fédère au-delà des sensibilités politiques. C'est donc une bonne chose que nous ayons réussi à créer ce FNDC que je félicite très chaleureusement pour les actions déjà entreprises.

Je crois que quelles que soient les divergences d'opinion, il y a un vrai consensus sur l'opposition à cette révision constitutionnelle qui ne vise qu'à ouvrir la voie à un troisième mandat pour Alpha Condé. Tant en Guinée qu'au niveau de la diaspora les Guinéens ne céderont pas aux intimidations, ni aux manœuvres de division du pouvoir.

Makaila.fr : Plusieurs militants proches de l’opposition ont été jugés. Que dites-vous de ce procès ?

Saran KOUROUMA :

Il ne s'agit pas que des militants de l'opposition. Parmi les condamnés, il y a surtout des figures de la société civile. Dans tous les cas, la condamnation de ces Guinéens à des lourdes peines de prison est une fuite en avant du pouvoir qui ne suffira jamais à décourager la contestation de la révision constitutionnelle. Ni en Guinée, ni dans la diaspora. Au contraire, comme vous avez pu le constater la contestation ne faiblit pas. Elle ira en s'amplifiant jusqu'à ce que ce ce projet funeste soit déjoué.

Makaila.fr : Plusieurs voix à l’international se sont élevées pour appeler à la retenue la classe politique guinéenne. Faites-vous encore confiance à la communauté internationale dans le traitement de cette crise dans votre pays ?

Saran KOUROUMA :

Je constate avec regret que la communauté internationale a assisté impuissante à la descente aux enfers de la Guinée. Le problème avec cette soi-disant communauté internationale c'est qu'elle agit après coup. Une fois que le drame s'est déjà produit. C'est comme le médecin après la mort. On préfère qu'elle agisse en amont.

Makaila.fr : le problème guinéen se résume-t-il à la personne d’Alpha Condé ou bien la responsabilité est historique et partagée avec la classe politique guinéenne ?

Saran KOUROUMA :

Ce serait réducteur de résumer le problème guinéen à la seule personne d'Alpha Condé.

La Guinée, depuis son indépendance, est administrée par des pouvoirs autoritaires. Ce qui caractérise le problème, c’est l’enracinement de la culture de violences politiques, qui a un lien direct avec le refus des dirigeants de respecter les lois du pays. Les tenants du pouvoir refusent systématiquement de le reconnaître.

Et puis, l'empire qui brille par sa médiocrité et les leaders (laideurs) des partis de l'opposition, qui passent le clair de leur temps à exacerber les contradictions intra-sociales afin d'entretenir une instabilité permanente, sont deux monstres qui se nourrissent l'un de l'autre aux dépens de la population, dans une atmosphère d'enfer.

Makaila.fr : selon vous, Le président Alpha Condé va-t-il céder à la rue ou bien à la pression internationale ?

Saran KOUROUMA :

Je ne crains que ni la rue ni la communauté internationale ne lui fasse entendre raison. Alpha Condé est devenu autiste. Il ne veut entendre que le chant des courtisans qui lui diront vas-y vas-y, tu es le meilleur. Je crains aussi qu'il ne prenne la mesure de sa grave erreur que quand il sera trop tard. J'en appelle à tous ceux qui peuvent encore lui faire entendre raison. Rien n'est encore définitivement perdu.

Makaila.fr : Quelles sont vos recommandations pour une sortie pacifique de la crise actuelle en Guinée ?

Saran KOUROUMA :

Une sortie pacifique de cette crise ne dépend que de tous les Guinéens. A savoir ce qu'on veut :

  • soit, pacifiquement, en négociant avec lui, à la condition de renoncer à toute éventualité de référendum pour une nouvelle constitution et de le laisser terminer son mandat, à nos risques et périls,
  • soit continuer le bras de fer, donc pas de négociation et exiger son départ immédiat avec de lourdes conséquences.

 

Entretien réalisé à Paris

Makaila.fr