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Publié par Mak

Les violences faites aux femmes répandues au Tchad : interview avec Joëlle Kerl-KOCHANSKI, anthropologue africaniste

« Au Tchad, le président est à la fois chef de l'Etat et chef du gouvernement, il jouit par ailleurs d'une influence considérable dans la désignation des préfets, des juges etc... »  Joëlle Kerl-KOCHANSKI, auteure d’un ouvrage.

Anthropologue africaniste, spécialisée en genre et en droits de l’homme, Joëlle Kerl-KOCHANSKI, est l’auteure d’un ouvrage sur l’épineuse question des violences faites aux femmes au Tchad. Pour y avoir travaillé en tant qu’experte de l’Union européenne et mené des différentes missions en Afrique, elle est sans doute l'une des observatrices averties et éclairées à même de témoigner sur l’ampleur des violences faites aux femmes qui ravage le Tchad devant l’absence total des lois et des règles qui protègent les victimes et  pour répriment les auteurs de ces délits.

Selon la chercheuse, qui a parcouru plusieurs régions du pays, le phénomène est  répandu dans le Logone occidental, la Tanjilé, le Guéra, le Ouaddaï et le Wadi Fira. Pour faire face à cette situation, elle préconise l’indépendance d’une justice non corrompue qui permettrait sans doute la limitation de l’arbitraire et la réelle défense des droits du peuple.

Interview

 

Makaila.fr : Bonjour Mme Joëlle Kerl-KOCHANSKI, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

  •  Joëlle Kerl-KOCHANSKI :Bonjour. Je suis anthropologue africaniste, spécialisée en Genre et en droits de l'homme. J'effectue des mission et expertises pour le compte d’organisations gouvernementales, dans les pays francophones sur ces thématiques. Je suis très sensible au sort des femmes à travers le monde.

Makaila.fr : Pourquoi avez –vous choisi le Tchad pour écrire un ouvrage sur les violences faites aux femmes ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Je connaissais déjà bien l'Afrique centrale pour y avoir travaillé et dirigé une ONG oeuvrant à l'autonomisation des femmes et à leur protection. J'ai eu à réaliser une expertise pour l'Union Européenne, au Tchad, et mon travail m'a très directement amené à entrer en contact avec les populations, hommes femmes et enfants, et en particulier les femmes et les fillettes. J'ai ainsi pu me rendre compte de l'écart entre la réalité des droits humains telles qu'inscrit dans les textes en vigueur dans le pays, et son application dans les faits. Les textes de lois, aussi bien nationaux qu’internationaux concernant les droits humains et en particulier ceux des femmes, sont souvent bafoués et on constate une inertie quasi totale du gouvernement tchadien à faire respecter les droits humains. La criminalisation des actes de torture sur les femmes et les fillettes, les veuves et les lesbiennes, les détenues, en est l’exemple, car trop souvent passée sous silence ; c’est très grave dans un état dit démocratique.

Dans aucun pays je n’avais vu de telles violences contre les femmes et surtout une telle inertie de la part des autorités, aussi bien locales que gouvernementales mais aussi judiciaires. J’ai donc cru opportun de mettre le focus sur ce pays, pour parler des violences contre le Genre.

Makaila.fr : Comment expliquez-vous l’ampleur de ce phénomène dans la société tchadienne ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Je tiens immédiatement à préciser que je ne milite en aucune manière politiquement mais que mon travail m’amène à dresser des constats, parfois alarmant comme c’est le cas pour la situation des femmes au Tchad. C’est donc en toute objectivité que je réponds à ces questions.

Au Tchad, le président est à la fois chef de l'Etat et chef du gouvernement, il jouit par ailleurs d'une influence considérable dans la désignation des préfets, des juges etc... Il me semble que la démocratie est affaiblie lorsqu’il n’y a pas de contre-pouvoir qui sont autant de garde-fous contre toutes les dérives en matière de droits humains. J’ai pu, au reste, constater que la justice est corruptible et que l’on défend mieux ses droits quand on a de l’argent, surtout si on est une femme.

En dehors des responsabilités étatiques, les violences contre les femmes sont le fait d’un fond culturel toujours enchâssé dans la féodalité, c’est-à-dire dans un total rapport de servitude de la vis-à-vis de l’homme.

Les femmes (notamment dans les provinces) sont par ailleurs peu éduquées, les fillettes peuvent être mariées très jeunes, nonobstant les lois en vigueur. La quasi absence d’éducation, de santé, la quasi impossibilité pour les femmes de participer aux prises de décision communautaires ou nationales, la nécessité de travailler comme des bêtes de somme, la soumission à la violence masculine, se fondent dans les trois principes fondateurs d’une dictature qui se respecte : privation d’intégrité physique, privation des libertés fondamentales et abus de la force de travail. Malheureusement, le Tchad répond à ces principes iniques.

Makaila.fr :quelles selon vous les villes ou régions dans lesquelles, ces violentes sont plus pratiquées ?

  •  Joëlle Kerl-KOCHANSKI : J’ai parcouru essentiellement cinq régions : le Logone occidental, la Tanjilé, le Guéra, le Ouaddaï et le Wadi Fira. J’ai également effleuré quelques autres régions. Je pense qu’il n’y a aucune différence fondamentale au niveau des violences exercées contre les femmes. J’ai rencontré des associations de femmes en Logone occidental et il semblerait, d’après le recueil de mes informations, que les exactions commises contre le Genre soient plus importantes dans cette zone du Tchad. Je ne sais pas si cela tient à la culture...Je n’ai pas eu assez de temps pour faire des comparaisons entre les différentes cultures ethniques du territoire.

Makaila.fr : l’enquête que vous aviez menée cible quel type des femmes et quelles sont celles qui sont les plus exposées ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Les femmes les plus exposées sont les jeunes femmes mariées, soumises à la famille et notamment à la belle-mère. Toute leur vie doit se dérouler au service de leur mari et de leur belle-famille. Quand cela se passe bien, la femme n’a pas trop à craindre. Si cela se passe mal, la femme peut encourir toutes les sanctions imaginables par un esprit humain en termes de sévices corporels : coups de poing, de pied, brûlures, sévices portés à l’aide d’objets tranchants, enfermement etc...et sévices psychologiques : interdiction de sortir de la maison, d’aller travailler, privation de parole etc...

Les filles (la loi qui interdit le mariage des filles avant l’âge de 18 ans, est très souvent enfreinte et l’on constate le mariage de fillettes à peine nubile), sont également des cibles de choix car elles font l’objet de toutes les tractations en vue de trouver la perle rare bien doté, ladite perle étant souvent un homme bien plus âgé et riche. Les travailleuses du sexe et les détenues sont bien évidemment très ciblées.

Makaila.fr : Que font les autorités pour punir les auteurs de ces actes à l’encontre des femmes ou filles violentées ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Ce que j'ai vu sur le terrain, les interviews libres et cachées auxquelles je me suis livré, me laisse à penser que rien – ou très peu de choses - se passe en matière de criminalisation des faits de violences contre les femmes, laissant à penser qu’il y a un très fort désintérêt des autorités tchadiennes pour cette question. De manière plus large, il semble que les droits de l’homme ne soient qu’une vaste mascarade, j’irai même jusqu’à dire que le terme de « droits de l’homme » est sulfureux dans le pays. Je crois que le Tchad est l'un des pays au monde où l'atteinte des femmes et des fillettes dans leurs droits les plus élémentaires, est la plus manifeste. 

D’une manière plus générale, on peut dire que les violences contre les femmes, les mariages précoces des fillettes mais aussi les atteintes aux minorités à travers la répression, la torture, l’emprisonnement, la privation d’éducation, de santé, l’inanité de la justice pour les pauvres etc...font partie d’une hygiène de gouvernance.

Le Comité des droits de l'homme issu du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, tout comme la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, mais aussi la Convention sur l'élimination de toute forme de torture, celle sur l'élimination de toute forme de discrimination à l'égard des femmes, l'Observatoire des droits de l'homme, la Ligue tchadienne des droits de l’homme ainsi que toutes les autres conventions et textes internationaux et nationaux, mais aussi les organisations gouvernementales et non gouvernementales, ont pu relever que le gouvernement tchadien est peu attentif aux droits les plus élémentaires des êtres humains, et notamment à ceux des personnes vulnérables dont les femmes et les filles. Cette inattention au sort des femmes se traduit factuellement par un empêchement à la liberté d'expression, par la faible répression des violences et tortures exercées à leur encontre, par les mauvais traitements infligés aux femmes dans les prisons, par l’absence de véritable répression concernant la traite des enfants, par la non répression des familles impliquées dans les mariages précoces etc...

Toutes ces violations des droits humains au sens large ne pourront, à mon sens, disparaître qu’avec l’avènement d’un état de droit, qui n’est pas celui que connaît actuellement le Tchad.

Makaila.fr : l’affaire Zouhoura est emblématique de viol et d’une rare violence à l’encontre de cette jeune lycéenne. Saviez-vous aujourd’hui, à quel niveau se trouve ce dossier ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Cette affaire est malheureusement un fait devenu banal au Tchad, je l’évoque d’ailleurs dans mon livre. Je pense qu’elle a émergé médiatiquement dans la mesure où les auteurs du viol étaient des fils « de bonne famille ». Sinon, cette histoire aurait-elle été connue ? Quoiqu’il en soit, la rue s’est faite entendre et les autorités, taiseuses au début de cette affaire, ont été sommées de réagir devant la réaction de populations échauffées par l’injustice, qui demandaient des comptes. Je pense que le sommet de l’Etat a dû être quelque peu ébranlé. Il fallait donc une réponse rapide et adaptée. Je crois que six des huit accusés ont été jugés en audience criminelle en 2016. L’audience s’est cependant déroulée sans la présence de la victime...On ne peut qu’espérer que les peines prononcées seront effectuées jusqu’à leur terme.

Makaila.fr : selon vous l’accentuation des violences ciblant les femmes et les filles, résulte-elle de la nature du régime en place ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Comme je l’ai dit plus haut, un état qui concentre tous les pouvoirs génère des abus car il n’y a rien pour les contrer ou les minorer. Par ailleurs, la justice doit être le premier pilier d’une nation, sur lequel puisse s’appuyer toute personne qui veut faire entendre ses droits. Or, au Tchad, la justice semble s’exercer souvent au profit des plus offrants, autrement dit de ceux qui peuvent l’acheter. Rien de tel qu’une justice inopérante et corrompue pour briser dans l’œuf d’éventuelles avancées en matière de droits humains, tels que les droits des femmes. Les  victimes n’osent pas porter plainte car elles savent qu’elles ne seront pas écoutées, pire, qu’elles seront condamnées par la communauté et leur propre famille. Un état qui veut mettre un frein aux violences contre le Genre ou conte les minorités doit prendre des mesures élémentaires pour que la justice puisse s’exercer équitablement, c’est-à-dire être vertueuse (non entachée par l’argent). La justice doit également être indépendante, ce qui semble ne pas être le cas au Tchad.

Les réformes législatives ou politiques sont certes, des instruments précieux dans les avancées des droits humains, mais il faut avant tout une véritable volonté politique pour faire appliquer ces beaux textes. En somme, il faut être un dirigeant courageux, valeureux, probe, honnête et désireux de faire avancer les conditions de vie de son peuple. La situation déplorable d’un grand nombre de femmes résulte directement de la nature intrinsèque d’un régime qui a largement prouvé son inanité et sa tyrannie.

 

Makaila.fr : combien de femmes ou filles, selon vous ont été dénombrées être victimes des violences au Tchad ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Franchement, je ne saurais le dire, je n’ai pas d’idée d’ordre quantitatif. J’ai cependant pu interviewer des associations de femmes à Moundou et il semble que pratiquement toutes les femmes – même celles possédant un niveau social et intellectuel supérieur – subissent un jour des violences, soit psychologique, soit physique et très souvent les deux. Les victimes se taisent dans quasiment tous les cas de figure, les agresseurs sont rarement inquiétés ou bénéficient d’une justice arrangeante.

Makaila.fr : à défaut d’une protection des juridictions locales et nationales, les victimes tchadiennes de ces violences, peuvent-elles saisir des instances régionales et internationales pour faire prévaloir leurs droits ?

      Joëlle Kerl-KOCHANSKI : En théorie elles devraient pouvoir le faire et je ne doute pas qu’elles seraient entendues. Certaines associations sont très attentives et veillent à recueillir la parole des victimes chaque fois que nécessaire. Les coutumes féodales où les châtiments contre les femmes font partie de la tradition, font qu’il est très souvent difficile d’intervenir, car on touche alors aux traditions. En outre, les victimes ne parlent pas, pour ne pas subir un sort plus funeste encore.

Quant aux instances internationales, elles pourraient certes relayer la parole de ces femmes et faire prévaloir leurs droits. Encore faudrait-il que ces instances comme ONU Femmes ou l’Union Européenne aient une réelle possibilité d’exercer des pressions contre ce type de régime fermé. Je crois qu’il y a beaucoup trop d’intérêt géopolitique pour que les pressions en faveur des droits humains puissent réellement aboutir. Le Tchad est, on le sait, membre du G5 Sahel et Idriss Deby Itno en est à ce titre, l’un des membres. Quelle pression peut-on imaginer contre lui et son régime dans un tel contexte ?

Makaila.fr : pourquoi, l’Union européenne, partenaire du Tchad, n’inscrive pas dans son volet la question des violences faites aux femmes comme critère pour apporter toute forme d’aides aux autorités tchadiennes ?

      Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Je peux témoigner ici que l’Union européenne inscrit le volet Genre dans tous ses projets, il en va de même des agences onusiennes. Cependant, aucune organisation gouvernementale n’est en réelle mesure d’infléchir la politique répressive du régime tchadien en raison même de son implication dans le G5 Sahel. La France soutient le régime tchadien, c’était vrai en 2008 devant l’offensive contre le régime de trois forces rebelles, c’est vrai aujourd’hui avec l’engagement commun de la France et du Tchad sur la question du terrorisme, la question sécuritaire en République centrafricaine et les « missions de protection » dans le cadre du traitement des demandeurs d’asile.

Makaila.fr : que préconisez-vous pour que ce phénomène qui s’est répandu dans la société tchadienne soit fortement pénalisé afin de dissuader les auteurs et mieux protéger les victimes ?

  • Joëlle Kerl-KOCHANSKI : Que l’Etat, qui connaît la nature et l’ampleur des violences exercées contre le Genre, utilise les outils juridiques à sa disposition pour appliquer les sanctions qui conviennent. L’indépendance d’une justice non corrompue permettrait sans doute la limitation de l’arbitraire et la réelle défense des droits du peuple.

Makaila.fr : Votre dernier message aux femmes et aux hommes qui posent ces actes envers ces personnes vulnérables ?

 -   Joëlle Kerl-KOCHANSKI : C’est sans doute là la réponse la plus complexe à poser. Seule la conscience peut imposer sa loi. Tout un chacun peut devenir un jour un « vulnérable », il ne faut jamais l’oublier.

Interview réalisée par Makaila Nguebla