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Flash Info: Urgent-Tchad-Niger-Libye: plusieurs opposants armés tchadiens détenus au Niger, la CTDDH redoute leur extradion vers le Tchad où leurs vies sont en danger (communiqué de presse de la CTDDH)// La famille Hissein Bourma dans le collimateur de Donald Trump//

Géo-localisation

Publié par Mak

Nous sommes allés à la rencontre d'Ayoub, un jeune Tchadien sans papiers de 21 ans qui est arrivé en France il y a moins d'un an et dont l'expulsion est malheureusement prévue pour très bientôt. Il nous raconte son cauchemar.

Ayoub, 21 ans, a débarqué en France il y a moins d'un an, il s'est s'installé dans un centre d'hébergement Emmaüs dans le 19e arrondissement de Paris. Il a quitté le Tchad, son pays d'Afrique centrale car, selon lui, "les élections n’y sont pas libres". Alors que le Tchad est régulièrement en proie à des tensions ethniques et que le président Idriss Déby a été réélu une cinquième fois dans des conditions contestées, Ayoub fait partie d'une minorité, les Tupuri. Il estime que la situation "s’immobilise car le Tchad est un allié (de la France notamment) dans la lutte contre Daech". Le même président est réélu depuis vingt-six ans. Les demandes d’asile des Tchadiens en France ont souvent peu de chance d’aboutir car selon lui, "la France ne reconnaît pas l’état critique dans lequel se trouve le Tchad". 

Voilà pourquoi son avenir en France s'est vu sévèrement menacé après son placement le 8 mars dernier au centre de rétention administrative de Palaiseau (Essonne), salle d’attente incontournable du destin de centaines de personnes dans sa situation...

Considéré par son entourage comme sympathique, ouvert, drôle et assidu en cours, Ayoub est soutenu par ses amis et ses professeurs, qui se sont mobilisés en témoignant en sa faveur dans son dossier. Car oui, bien que sans papiers, Ayoub allait à l'université à Paris pour y étudier l’histoire-géographie. l’Université Paris-3 a ouvert son cursus d’apprentissage du français à tout le monde, estimant que cela aiderait les étudiants en situation irrégulière à avoir un dossier plus favorable pour rester en France.

L'expulsion d'Ayoub était programmée pour le 20 mars. Elle a été repoussée grâce à l'aide de ses avocats et il a eu une nouvelle audience le 22 mars, qui s’est avérée infructueuse. L'expulsion d'Ayoub ne se fera pas immédiatement vers le Tchad, mais vers l'Italie... Car avant de réussir à rejoindre la France, Ayoub est passé par l'Italie, ou la police a prélevé ses empreintes. Selon un réglement de l'Union européenne, dit "règlement Dublin III", les empreintes des migrants sont prélevées lors de leur arrivée en Europe et le pays qui prélève les empreintes est celui dans lequel la demande d’asile doit être faite. La France se "débarrasse" donc d'Ayoub, pour le renvoyer vers le pays qui est censé s'occuper de son cas...

Mais donnons lui la parole. Dans un français rudimentaire et décousu, il nous raconte son cauchemar à travers une interview téléphonique régulièrement interrompue par des coupures, le réseau du centre de rétention étant quasi inexistant.

Konbini | Parle-nous de ton parcours pour arriver en France.

En quittant le Tchad, je suis d'abord allé un mois en Libye. J’y faisais des petits boulots, comme nettoyer les parkings de poids-lourds, afin d’économiser et de payer un passeur pour rejoindre l’Italie. L’idée de départ n’était pas de rester en Italie, je devais seulement y passer pour venir en France. Mais au départ de la Libye, nous étions dans un bateau cassé et ce sont des gardes-côtes italiens qui nous ont secourus, donc j'ai atterri en Italie. Ma famille, elle, est restée au Tchad. Je suis seul ici.

Quand je suis arrivé en Italie, j’ai dû y laisser mes empreintes car c’est le premier pays européen que j’ai rallié. Après avoir pris mes empreintes ici, ils m’ont laissé dans la rue. Le pays le plus proche à rejoindre était la France, donc je suis venu. Comme j’étais dans la rue, je n’avais pas d’autre choix que de tenter ma chance ailleurs, je me suis dit que la France serait un endroit pour vivre une vie meilleure. Et puis le français est la langue occidentale que je maîtrise le mieux.

Tu ne connaissais personne en France ?

Non, mais au moins je comprends la langue, donc c’était mieux de venir là. C’était le seul pays que j’ai envisagé, je n’ai même pas pensé aux autres pays limitrophes ; que ce soit la Slovénie, la Croatie, la barrière de la langue serait la même. Je ne suis pas allé en Suisse, ça me semble trop inaccessible. L’immigration en provenance d’Afrique est plus forte en France donc ça m’a semblé logique de venir ici plutôt que d'aller dans un autre pays. Et puis, moi, j’ai toujours cru en la France. Il faut savoir que le Tchad est une ancienne colonie française, les langues officielles sont l’arabe et le français. C’était plus que logique de venir ici, mais je tombe de haut.

C’est quoi tes projets ici ?

Vous savez, mes projets… Ils ont décidé que je devais retourner en Italie, donc qu’est-ce que je vais envisager ici ? Et pourtant j’ai tout fait pour m’installer ici, malgré les conditions difficiles. Je perçois une petite aide de l’État, moins de 300 euros par mois. C’était mon budget pour tous mes besoins. J’habitais au centre Emmaüs dans le 19e arrondissement de Paris, à place des Fêtes. Je partageais ma chambre avec deux autres personnes exactement dans la même situation que moi et on payait chacun 160 euros par mois. En dépit de tous mes efforts, je ne pense pas que je vais pouvoir rester ici car ils ont donné la décision finale, et c'est le retour en Italie. On a fait plusieurs appels, plusieurs recours, il n’y a rien qui marche. Il n’y a plus rien à faire.

On ne sait jamais... Il y a des cas qui ont été résolus grâce à des coups de pouces médiatiques.

Si jamais je suis sauvé à la dernière minute, je voudrais d’abord finir mes études d’histoire-géographie car je suis passionné par ça, cela m’a toujours fasciné. Mon université, Paris-3, a mis en place un cursus d’apprentissage du français ouvert à tous. Je voulais saisir cette opportunité pour améliorer ma maîtrise du français.

Donc raconte-nous comment on t’a emmené au centre de rétention administratif (CRA) de Palaiseau, le 8 mars dernier. Ni explication sur le coup, ni avertissement au préalable ?

Ça s’est fait comme ça, j’allais à la préfecture pour un rendez-vous afin de faire renouveler mon titre de séjour, comme souvent, et d’un coup, ils m’ont emmené au CRA, là où l’on détient les personnes en situation irrégulière, comme moi. On ne m’a pas dit pourquoi sur le moment, ni même prévenu. Mais ceci dit, ce n’est pas la première fois qu’ils m’y emmènent.

Justement, comment ça se passait pour toi jusqu’à cet épisode de la semaine dernière ?

La première fois que j’ai fait une demande de papiers en France, la préfecture m’a dit que vu que j’avais laissé mes empreintes en Italie, je ne pouvais pas obtenir de papiers ici. À chaque fois que je vais à la préfecture, ils me donnent une convocation pour le juge. Et la première fois que j’y suis allé, c’était le 2 août dernier et ils m’avaient alors déjà emmené au CRA. J’y suis resté cinq jours. J’ai fait un recours devant le tribunal administratif contre la décision de transfert en Italie. Le tribunal avait accepté la requête et m’avait libéré de ma rétention.

Quelles sont les conditions de rétention ?

Difficiles. Il n’y a rien ici, tu dois juste attendre d’aller au tribunal. C’est vraiment très difficile. C’est comme une prison, en fait. Il n’y a pas de chauffage la nuit, nos téléphones sont souvent confisqués pour ne pas qu’on puisse prendre de photos. On ne peut pas sortir prendre l’air.

Il y a d’autres personnes dans mon cas, je partage la chambre avec certaines d’entre eux. Ces personnes-là sont de toutes les générations, mais on partage une chose forte, c’est l’anxiété par rapport au sort qui nous est réservé. Peu importe les raisons (clandestinité ou autres délits), tout le monde ici risque l’expulsion. On est tous soudés mais en gardant à l’esprit que chaque nouvelle journée peut nous séparer les uns des autres. C’est vraiment l’incertitude façe au destin qui est compliquée. En tout cas, chaque personne a son histoire, chacun attend son jour de transfert et c’est difficile pour tout le monde.

Il paraît même qu’on te met les menottes…

Je n’ai jamais compris pourquoi on me les mettait. La police me dit que c’est obligatoire, mais je n’ai rien fait. Je n’ai tué personne, je ne suis pas une mauvaise personne. Je ne mérite pas ce sort.

Tu te sens comment avec la société française ? Les profs et les gens de la fac t’adorent…

Je ne sais pas trop quoi répondre… Je ne pourrais pas te dire si je me sens intégré ou pas. Avec le personnel de l’école, ça se passe bien, c’est super. De là à dire si je suis intégré ou pas…

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Les gens qui t’aiment ont signé une pétition et ont témoigné dans ton dossier pour te faire rester. Ça peut être décisif ou pas ?

Oui, ils essayent de trouver des solutions, car j’en ai vraiment marre du centre de rétention. Mais comme je disais tout à l’heure, je ne pense pas que cela va changer quoi que ce soit. Ca fait deux fois que je suis au CRA, à chaque fois que je vais chez le juge, ses décisions sont négatives pour moi. J’en ai marre, c’est horrible…

T’es en contact avec ta famille ?

Je n’ai pas de vraie famille ici, ceux que je considère comme ma famille ici, ce sont mes amis qui viennent me rendre visite au centre. Ma famille est en Afrique, je suis seul ici. Comme vous l’aurez compris, c’est l’aventure. Il aurait été trop risqué d’embarquer les miens dans un danger pareil.

Je suis ambitieux, je veux réussir, alors j’ai tenté ma chance seul et je l’assume. Je ne peux évidemment pas les aider à distance avec le peu que j’ai ici. Pour l’heure, j’ai décidé de ne pas leur dire que je suis au CRA, je ne veux pas qu’ils s’inquiètent pour moi.

L’expulsion était prévue le 20 mars. Y a-t-il encore moyen de gagner du temps ?

La préfecture avait dit que l’avion était le 20 mars. Le juge avait dit le 20 mars. Même s’il y a des reports, des tentatives judiciaires, je n’y crois plus et mes avocats non plus, de toute façon. Je dois attendre ici jusqu’au départ. Pour moi, c’est plié.

Tu devrais alors retourner en Italie, où tu es passé après une courte escale en Libye à ton départ du Tchad. Ayant donné des empreintes là-bas, tu dois y faire ta demande d’asile au regard de la procédure Dublin III. T’installer en Italie serait une solution de rechange si tu ne peux pas rester ici ou bien tu retournerais au Tchad ?

Je n’ai pas fait de demande d’asile en Italie, ils ont juste pris mes empreintes. La préfecture considère que laisser ses empreintes signifie qu'on a fait une demande d’asile, mais c'est n'importe quoi. En tout cas, rester en Italie n’est pas une solution pour moi car je suis dans la rue. S’ils m’expulsent pour l'Italie, dans deux jours grand maximum, je reviens en France.

Ah oui ? C'est risqué, non ?

Absolument, je reviens. Mais je ne trouve pas ça risqué, ce n’est pas difficile de traverser la frontière, je l’ai déjà fait la dernière fois.

Comment ?

En train, je me suis caché dans les toilettes pour éviter les contrôleurs. J’ai dû le faire plusieurs fois avant d’arriver ici.

Tu n’as pas peur d’une nouvelle expulsion ?

Même si on m’expulse 1 000 fois, je reviendrai. Hors de question de retourner au Tchad. Après,  je ne resterai pas forcément longtemps, j’irai tenter ma chance dans d’autres pays. Pourquoi pas ?

T’irais où et pour y faire quoi ? Et quid des études ?

Je n’ai pas encore décidé. Je vais peut-être essayer d’aller en Angleterre pour demander des papiers. Concernant les études, malheureusement ce serait fini.

Pourquoi tu ne veux surtout pas retourner au Tchad ?

C’est trop intime comme raison, trop dangereux, je ne peux pas en parler, je refuse que ça se sache. Mais croyez bien que retourner au Tchad est la toute dernière chose que je ferai.