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Publié par Mak

Non, Monsieur le Président, « le franc Cfa n’est pas une bonne monnaie » !

 

Demba Moussa Dembélé

Economiste, Dakar

Lors de sa visite d’Etat en France, le président Macky Sall a été amené à se prononcer sur le débat sur l’avenir du franc CFA, soulevé par la publication de notre livre.[1]

 

Le franc CFA n’est pas une monnaie africaine

Dans sa réponse, le président Sall a conclu «…je dis que le franc Cfa est une bonne monnaie à garder ». Non, le franc Cfa n’est pas une « bonne monnaie » et ne le sera jamais, même avec quelques retouches. D’ailleurs, depuis les indépendances, il y a eu plusieurs réformes, mais cela n’a pas changé la nature de cette monnaie, qui est le symbole de la servitude – volontaire ou imposée- qui plombe toute perspective de développement des pays africains depuis plus d’un demi-siècle. Le franc CFA n’est pas une monnaie africaine, mais française.

 

L’économiste camerounais, feu Joseph Tchundjang Pouemi avait déclaré, à juste titre, que « la France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie –rien que sa monnaie- dans des pays politiquement libres ».[2]

 

Et les faits lui ont amplement donné raison. En 1994, la dévaluation du franc CFA a été décidée par Paris, avec le soutien du Fonds monétaire international (FMI), dirigé à l’époque par Michel Camdessus, qui avait été gouverneur de la Banque de France. Et Edouard Balladur, qui était alors Premier ministre français, avait déclaré que la France avait pris la décision de dévaluer le franc CFA parce qu’elle estimait que « c’était dans l’intérêt des pays africains » !

 

Ainsi donc, ce douloureux épisode prouve-t-il à suffisance que le sort du franc CFA se décide à Paris et non à Dakar ou Yaoundé, sièges des Banques centrales des pays membres de la Zone Franc.Depuis l’avènement de l’euro, le franc CFA est soumis à une double tutelle française et européenne, par l’intermédiaire de la Banque centrale européenne (BCE).

 

Le médiocre bilan des pays utilisant lefranc CFA

Poursuivant son plaidoyer en faveur du franc CFA, le président Macky Sall souligne « Nous avons une institution forte et crédible. Et il ne faut pas la déstabiliser, car, quoiqu’on dise, le franc Cfa est une monnaie stable ». La « stabilité » est un des supposés « atouts » du franc CFA, qu’utilisent tous ceux qui cherchent à conserver le statu quo. Or, cette « stabilité » est basée sur la priorité donnée à la lutte contre l’inflation, ce qui se traduit par uncontrôle étroit du crédit à l’économie et le refus de la Banque centrale d’apporter son concours aux Trésors publics des pays membres. Ce faisant, on étouffe les petites et moyennes entreprises et oblige les Etats à recourir de plus en plus aux marchés financiers. Au nom de la « stabilité », la BCEAO mène des politiques monétaristes absurdes, au détriment des investissements, de la création d’emplois et du développement des pays membres. Ce n’est dès lors pas étonnant que l’écrasante majorité des pays utilisant le CFA soit dans la catégorie des « pays les moins avancés », avec 10PMA sur les 14 pays de l’UEMOA et de la CEMAC !

 

Le débat sur le franc CFA est éminemment politique

Dans la suite de son interview, le président Sall aborde alors la question de fond, à savoir la relation entre monnaie et souveraineté et dit ceci « Evidemment, l’économie a aussi son versant politique, mais les meilleurs éclairages que nous attendons en tant que chef d’Etat, c’est un débat dépouillé de toutes considérations politiques ou politiciennes ». Si le Président admet que l’économie a un « versant politique », alors, il devrait logiquement comprendre que la politique ne peut être absente du débat sur la monnaie. En fait, celle-ci, en tant qu’attribut de souveraineté, est un problème fondamentalement politique. A ce propos, écoutons Edouard Balladur, cité plus haut : « la monnaie n’est pas un sujet technique mais politique, qui touche à la souveraineté et à l’indépendance des nations ».[3]Cela veut donc dire que la question du franc CFA est éminemment politique. Le débat que nous soulevons n’a absolument rien de « politicien ». Mais nous convenons qu’il est au cœur de la lutte contre le néocolonialisme et pour la seconde indépendance de l’Afrique: l’indépendance économique.

 

Des alternativesau système CFA existent bel et bien !

Enfin, le Président Macky Sall dit :« Si on arrive… à nous prouver… qu’il faut choisir une autre voie, nous sommes assez autonomes et responsables pour l’emprunter ».En vérité, il est bien placé pour savoir qu’il existe des alternatives au franc CFA. L’une d’elles est le processus en cours vers la monnaie unique de la CEDEAO. Quand il avait été nommé président en exercice de cette Communauté, il avait déclaré que la monnaie unique était un des importants chantiers de la sous-région. En outre, lors du Sommet de la CEDEAO à Dakar, en juin 2015, d’importantes décisions avaient été prises pour faire avancer le processus. Le projet de monnaie unique est suffisamment crédible et viable au point de recevoir le soutien de la Banque africaine de développement (BAD), dans un document publié en février 2016.[4]

 

Conclusion

Le franc CFA est un des piliers du système néocolonial. Le président Macky Sall et les autres dirigeants de l’UEMOA doivent avoir le courage politique de rompre avec ce système.Loin de mener à « l’aventure », c’est plutôt la voie vers la fin d’une servitudequi n’a que trop duré.

 

 

[1]Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ?, Editions La Dispute, Paris, 2016

[2] Joseph Tchundjang Pouemi, Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire de l’Afrique, Editions Ménaibuc, Yaoundé, 1980 ; deuxième édition Paris, 2000

[3]Le Monde, Paris, 9 février 1990

[4]Ferdinand Bakoup et Daniel Ndoye,« Pourquoi et quand instaurer une monnaie unique dans la CEDEAO », Africa Economic Brief, AEB,Volume 7, Issue 1, 2016