Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Flash Info: Nomination à la tête de la Banque de l'Habitat du Tchad- Hicham Ibni Oumar Mahamat Saleh est désormais le Directeur Général de la Banque de l'Habitat du pays // Lettre ouverte sur le Tchad - La communauté internationale se trompe en considérant le présdent Idriss Deby comme gage d'une stabilité sous-régionale face aux menaces terroristes//

Géo-localisation

Publié par Mak

Dr. Succès MASRA, Desmond TUTU Leadership FellowEconomiste, Spécialiste de Diversification Economique  et Energies Renouvelables estime que l’Afrique doit miser sur son immense potentiel pour améliorer l’accès à l’énergie. L’expert qui a soutenu  en septembre 2016, une thèse d’Economie sur l’Afrique face aux défis de l’Economie Post Pétrole, maîtrise bien son sujet.  

’Afrique a besoin d’installer une capacité d’environ 160 GW à l’horizon 2025  si elle veut donner accès à ses plus de 600 millions d’habitants sans accès à l’électricité actuellement. Or,  savez-vous que le seul potentiel hydroélectrique du continent,  avec des pays comme la RDC, l’Ethiopie et la Cameroun, en tête, c’est déjà 350 GW, soit plus de 2 fois ce dont l’Afrique a besoin. A cela, il faut ajouter le potentiel solaire (10 TW), géothermique (15 GW)  et éolien (110 GW) à comparer aux 75 GW environ installés actuellement pour toute l’Afrique.

Votre thèse intitulée « L’AFRIQUE FACE AUX DEFIS DE L’ECONOMIE POST-PETROLE » évoque le  rôle des Institutions Financières de Développement dans la promotion des énergies renouvelables ». Quelle est donc la place  de l’énergie renouvelable dans la politique de développement des Etats africains ?

Bonjour et merci pour l’intérêt que vous portez à ce thème actuel, vue la crise du pétrole à laquelle sont confrontés les pays Africains, une crise qui rappelle avec acuité si besoin en était encore, la nécessité de préparer dès aujourd’hui les bases l’après pétrole ; c’est à cela qu’est consacrée ma thèse de Doctorat d’Economie soutenue à l’Université de Paris 1, Sorbonne. Permettez-moi de rappeler que dans ce travail de recherche doublé d’expérience empirique de 5 ans, j’ai voulu montrer  la nécessité pour les pays Africains, de  diversifier leurs économies en s’appuyant sur un atout majeur pour le continent africain qu’est l’énorme potentiel en énergies renouvelables.

En réalité, vous le savez sans doute, l’une des vraies batailles de levier de croissance et de développement pour les prochaines décennies, c’est la bataille de l’énergie et ceux qui l’auront maîtrisée, auront une vraie longueur d’avance. Il est donc urgent pour l’Afrique d’être en première ligne sur ce shift, ce virage stratégique d’avenir en s’appuyant sur son énorme potentiel en énergie renouvelable. Je dis énorme potentiel parce que, pour vous donner un exemple, l’Afrique a besoin d’installer une capacité d’environ 160 GW à l’horizon 2025  si elle veut donner accès à ses plus de 600 millions d’habitants sans accès à l’électricité actuellement. Or,  savez-vous que le seul potentiel hydroélectrique du continent,  avec des pays comme la RDC, l’Ethiopie et la Cameroun, en tête, c’est déjà 350 GW, soit plus de 2 fois ce dont l’Afrique a besoin. A cela, il faut ajouter le potentiel solaire (10 TW), géothermique (15 GW)  et éolien (110 GW) à comparer aux 75 GW environ installés actuellement pour toute l’Afrique. Ceci est pour le moins paradoxal et pourtant, le bienfait du renouvelable, c’est justement que cela se renouvèle, contrairement à l’énergie fossile comme le pétrole ou le gaz qui, une fois consommée, c’est pour toujours.

J’entends certains dire que « quand il y a le feu, on ne cherche pas l’eau propre pour l’éteindre » et que comme l’Afrique a un déficit d’accès, elle ne doit pas s’offrir le « luxe » d’aller sur du renouvelable. D’autres ajoutent même que les autres pays notamment occidentaux ont eu recours à des solutions «  moins propres » pour bâtir leurs économies et qu’il est hors de question que l’Afrique qui a une influence historique minime sur la dégradation de l’environnement aille sur du renouvelable qui serait cher. Je ne suis pas un chantre du tout renouvelable et j’entends ces arguments. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que les coûts des technologies pour ces énergies renouvelables et notamment le solaire, baissent à un rythme très rapide, les rendant économiquement compétitives. Par ailleurs des études sérieuses récentes (CNRS 2014) montent que la part de l’Afrique dans la dégradation de la couche d’ozone pourrait atteindre 50% à l’horizon 2030 au rythme actuel, alors que l’Afrique n’a qu’une part d’environ 5% actuellement. De la même manière que l’Afrique n’a pas eu besoin de passer par le téléphone fixe pour aller sur du téléphone portable, nous n’avons pas à emprunter le même chemin que les autres pays.  L’intelligence collective voudrait donc pour l’Afrique de faire feu de tout bois et utiliser ses énergies renouvelables pour avoir un avantage comparatif par rapport aux autres régions du monde, car nous n’avons qu’environ 10% de réserves du pétrole du monde, contre environ 30% pour les énergies renouvelables. Et vous savez que d’ici 2050, l’Afrique avec ses plus de 2 milliards d’habitants,  représentera déjà 25% de la population mondiale. Pour profiter du dividende démographique,  l’urgence des choix pérennes est bien là. Malheureusement, à date, par exemple seul environ 4% du potentiel hydroélectrique du continent est exploité. Et pourtant malgré ce retard des signes positifs existent et quelques pays comme le Maroc avec le Programme solaire Noor de Ouarzazate dont j’ai conduit l’analyse économique et financière,  ou l’Ethiopie, font des réels progrès.  Le Maroc poursuit cela grâce au projet solaire de Midelt et  bientôt  j’espère la RDC via le projet hydroélectrique d’Inga, et le Cameroun qui a le troisième potentiel hydroélectrique du continent, montreront la voix grâce à des projets d’intégration sous régionale avec des pays comme le Tchad, car dans l’Energie comme ailleurs, l’avenir de l’Afrique est dans l’intégration régionale et les projets intégrateurs doivent être l’option préférentielle. Ceci est l’une des conclusions auxquelles conduit ma thèse avec des recommandations stratégiques et opérationnelles, destinées aux décideurs publics, aux investisseurs privés et aux partenaires de l’Afrique, sur comment faire différemment et mieux.

 

Les institutions de développement comme la BAD ont-elles pris la mesure des enjeux liés à l’énergie renouvelable ?

Il ne m’appartient pas de parler au nom de la BAD dont seul le Président est habilité pour parler de ses choix, mon analyse ici étant juste cellle d’un Economiste travaillant depuis des années sur ces questions que j’estime essentielles pour l’avenir de notre continent. Mais je puis vous assurer et il n’est  plus un secret pour personne qu’avec l’élection de Dr. Adesina comme Président,  la BAD fait de l’énergie, la première des 5 priorités (HIGH 5)  pour les 10 prochaines années afin de réaliser, comme indiqué dans le Nouveau Pacte pour l’Energie en Afrique, soutenu par les 54 pays africains, l’accès universel à l’horizon 2025. Dans cet ambitieux et historique objectif, l’Institution panafricaine accorde une place de choix au développement des énergies renouvelables, parce qu’elle prône justement un développement sobre en carbone, dans la mesure où sa stratégie décennale pour  la période 2013-2022 fait de la croissance verte le  pilier stratégique. Vous conviendrez avec moi qu’il n’y a pas de croissance verte sans développement des énergies renouvelables donc. Pour donner cohérence à tout cela, la BAD a créé une Vice-Présidence, une des plus importantes, qui sera dirigée par M. Amadou HOTT dont vous avez parlé de la récente nomination dans vos colonnes et qui aura en charge à la fois l’Energie et la Croissance Verte, donc forcément les Energies renouvelables.

Enfin, la BAD a été acteur majeur dans le financement des projets solaires du Maroc que j’ai cités en amont, et  appuie la RDC dans le développement du potentiel hydroélectrique d’Inga (qui à lui seul  avec un potentiel de 100 GW, vaut plus de 50% de ce dont l’Afrique a besoin pour l’accès universel). Elle a été le porte-parole de l’Afrique lors de la COP 21 de Paris pour la mise en œuvre de l’Initiative Africaine pour les Energies Renouvelables et a poursuivi ce plaidoyer lors de la COP 22 au Maroc.

Ce travail amiteux pour bâtir aujourd’hui une meilleure Afrique demain,  ne peut se réaliser qu’en partenariat avec les autres acteurs du développement, les pays et le secteur privé africain, car les besoins de financements sont importants, environ 50 milliards USD nécessaires par an sur les 10 prochaines années. Il va donc falloir faire feu de tout bois et ma thèse a abouti à une série de recommandations y compris sur les leviers financiers à mobiliser, notamment au niveau des pays africains eux-mêmes.

Vous avez travaillé dans la centrale solaire de Ouarzazate. Un tel projet de montage financier et technique peut-il voir le jour en  Afrique subsaharienne ? Pourquoi nos Etats ne construisent que des centrales de 30 MW ?

Un collègue à qui on posait cette question importante répondait par une boutade en disant «  ce n’est pas parce qu’il fait chaud ou il y du soleil à un endroit qu’on peut y implanter systématiquement un  projet solaire viable, car dans certains endroits, le soleil, c’est comme la lumière du réfrigérateur…il n’y fait pas chaud comme on peut se l’imaginer… ».  En réalité cette question que vous posez renvoie à pourquoi cela marche dans certains pays et pas dans d’autres. C’est une des questions importantes que je me suis posé dans le cadre de ma thèse. La réponse c’est que certains pays sont plus préparés que d’autres parce qu’ils ont créé en amont les conditions nécessaires à la réalisation en aval des projets structurants. La réalisation  réussie d’un projet, c’est comme le succès. Souvent les gens ne voient que l’aboutissement comme le trophée d’un boxeur, mais ils oublient qu’avant d’arriver comme cela au sommet de la montagne, des efforts ont été réalisés dans de longues nuits de marche (entrainement, coups reçus, élimination de mauvaises solutions, etc.). Nelson MANDELA qui aimait beaucoup la boxe pourra mieux illustrer le long chemin vers le sommet.

Dans le domaine des énergies renouvelables, cela reste valable et  le cas du Maroc est très illustratif et pourrait inspirer d’autres pays, ceux que vous nommez «  nos pays ». Il y a environ 5 préalables à réaliser.  Tout commence d’abord par une VISION : le Maroc a d’abord défini une vision qui veut augmenter substantiellement la part des énergies renouvelables dans son mix énergétique ; une vision chiffrée pour un horizon bien défini. Ensuite, il a fallu des INSTITITUIONS  et un cadre législatif appropriés : cela s’est fait à travers une Loi consacrée aux énergies renouvelables et la création des institutions appropriées : l’Agence Marocaine de l’Energies Solaire (MASEN) dont les capacités ont été renforcées de meilleures compétences y compris celles recrutées  sur une base compétitive dans la Diaspora Marocaine. Par ailleurs, un mécanisme de PARTENARIAT PUBLIC PRIVE (PPP) bien huilé : car il a fallu que les Institutions Financières de Développement telles que la BAD et la Banque Mondiale accompagnent le pays dans l’élaboration d’un plan d’investissement crédible doublé d’identification des sites et de réalisation d’études techniques, financières, économiques, environnementales et sociales appropriées. Oh oui, il fallait ces ETUDES, car même si on sait qu’il y a du soleil partout au Maroc, ce n’est pas optimal de mettre un projet n’importe où.  Puis, le PPP s’est poursuivi à travers une bonne structuration financière du projet où il a fallu, en plus des financements des Institutions Financières de Développement (BAD, Banque Mondiale, AFD, KFW, BEI, etc.), avoir recours au financement public du Maroc, au financement des acteurs privés nationaux et internationaux et aux Fonds climatiques internationaux ( fonds verts). Oui le MONTAGE FINANCIER est important, car l’Argent reste le nerf de la guerre quand la Vision, le cadre Institutionnel et législatif sont définis et les études de faisabilité disponibles. Enfin,  la réussite tient aussi à la qualité du SUIVI, car un projet, même s’il est bien conçu et qu’il n’est pas assorti d’un mécanisme rigoureux de suivi, il est voué à un demi-succès ou carrément à un échec.

 

Finalement, quel est l’effet induit ou déduit de l’usage de l’énergie renouvelable dans la croissance économique ?

Votre question renvoie d’abord à la question de la place de l’énergie dans la croissance économique. Sur cette question, je dois vous avouer qu’il n’y a pas de consensus parmi les Economistes. Certains considèrent que l’énergie (et donc l’énergie renouvelable aussi) ne joue qu’une place mineure dans la croissance (que la consommation de l’énergie n’expliquerait qu’environ 10% de la croissance). D’autres travaux  au contraire considèrent que l’énergie joue une place importante et prépondérante dans la croissance d’un pays. Mes travaux s’inscrivent dans la suite de cette dernière conclusion, et rejoignent ceux de mon Directeur de Thèse, le Pr. Gaël Giraud (Chef Economiste de l’Agence Française de Développement) qui a montré  grâce aux travaux réalisés dans une cinquantaine  de pays dont la plupart de ceux de l’OCDE la place de l’énergie dans l’ordre de 60% de la croissance de ces pays mesurées sur plusieurs décennies.  En partant de cette importance de l’énergie  qui semble triviale pour de nombreux observateurs, la question qui se pose à tout décideur public, c’est comment préparer les bases d’une économie durable en ayant la maîtrise de ses sources d’énergie. La réponse pertinente à laquelle nous sommes parvenu dans notre thèse, c’est que, même pour les pays dotés de ressources abondantes en énergie fossile comme le pétrole et le gaz, il est économiquement plus soutenable sur le long terme, de faire le pari du développement des énergies renouvelables en investissant les revenus issus du pétrole par exemple sur des projets nationaux ou sous régionaux d’énergies renouvelables. Ceci est un jalon de diversification économique dont les retombées ne seront que positives pour les pays concernés. Nous les y exhortons donc 


Dans l’après COP22,  l’Afrique qui regorge d’un grand potentiel en matière de renouvelable, peut-elle faire de la finance climat un  levier de développement ?

Oui ceci est un levier important à saisir. Les pays comme le Maroc l’ont utilisé pour le développement de leur potentiel solaire et éolien, et cela n’est donc pas exclu pour les autres pays africains à condition qu’ils soient préparés avec tous les facteurs clés de succès que j’ai évoqués ci-haut pour le Maroc. Mais en tant qu’Economiste, je considère cela comme une source exogène de financement. La première source à laquelle les pays Africains doivent faire recours de manière optimale, c’est d’abord les ressources financières internes, endogènes.  Comment faire pour mobiliser de façon optimale l’épargne nationale et la dédier vers les projets porteurs d’énergie renouvelable ? Quel rôle nos Caisses Nationales de Prévoyance Sociales, nos fonds de retraites et Banques Centrales peuvent jouer dans cet investissement  que j’appelle celui du virage intelligent d’avenir ? Comment lever les goulots d’étranglement pour donner confiance aux investisseurs privés africains nationaux et sous régionaux afin qu’ils investissent dans ces types de projets qui sont des engagements sur 20-25 ans et qui ont besoin de la stabilité et de la visibilité?  Comment utiliser les réserves de changes qui sont pour certains pays détenus en dehors du continent, pour les utiliser dans ces projets qui sont bien créateurs d’emplois et qui peuvent ainsi permettre à l’Afrique de donner de l’emploi à la dizaine de millions de personnes qui rentrent chaque année dans le marché de l’emploi et qui peuvent constituer une vraie bombe à retardement ? Comment les pays dotés en ressources pétrole doivent-ils utiliser intelligemment leurs revenus pour  ne pas être victimes des aléas comme c’est le cas actuel  du cours du pétrole ; ce qui n’est rien par rapport à quand et certain, ces réserves de pétrole ne seront plus là. Ceci est une question d’aujourd’hui pour construire sereinement l’avenir. Comment limiter les flux illicites de plusieurs dizaines de milliards qui quittent l’Afrique chaque année et dédier une partie de cela aux énergies renouvelables ? C’est à toutes ces questions que ma thèse de Doctorat a essayé modestement d’apporter des pistes de solutions opérationnelles, doublées de mon expérience de soldat de développement consistant à concevoir et mettre en œuvre ces projets dans de nombreux pays africains. Car en définitive, l’économie, c’est la science d’administration des biens rares : la diversification économique est donc pour moi une option préférentielle à privilégier pour tout Leader et décideur public ayant la destinée d’un pays. J’espère que les jeunes générations d’économistes en charge des économies de leurs pays pourront s’inscrire dans cette démarche en capitalisant sur notre énorme potentiel en énergies renouvelables. L’espoir est permis et c’est aussi mes vœux pour 2017, vœux d’espoir pour toute l’Afrique et notamment pour ceux de ma génération qui doivent continuer à se battre pour transformer durablement nos pays.


Propos recueillis par Adama Wade