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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Elle n'a pas perdu la verve qui la caractérise. Après des semaines d'absence médiatique à la suite de problèmes de santé, Céline Narmadji, porte-parole de la coalition « Trop c'est trop », sort de son silence. Condamnée en avril dernier à quatre mois de prison avec sursis pour « incitation à un rassemblement non armé, troubles à l'ordre public et désobéissance à un ordre légitime », l'opposante et défenseuse des droits humains, âgée de 51 ans, affiche toujours son intention de faire tomber le président tchadien Idriss Déby qu'elle qualifie de « dictateur ».

Le Point Afrique : Vous avez fait appel de votre condamnation auprès de la cour d'appel au Tchad. Où en sont les procédures judiciaires ?

Céline Namardji : Cinq mois après, la cour d'appel n'a pas encore siégé. Nous allons insister, car nous voulons comprendre pourquoi nous avons été condamnés. Est-ce que l'exercice d'un droit, celui de manifester, doit se transformer en délit ? Pour nous, c'est non ! Si vous voulez manifester pour soutenir le régime en place, c'est permis à n'importe quelle heure. En revanche, si c'est pour dire non aux violations des droits humains, à l'impunité et à la mal-gouvernance, vous êtes mal barrés.

Qu'attendez-vous de cet appel ?

C'est une condamnation arbitraire de justice, nous allons poursuivre la lutte pour arriver à l'annulation de la condamnation fantaisiste qui consiste à faire plaisir au chef de l'État.

Arrêtée le 23 mars 2016, vous avez été jugée le 14 avril. Vous êtes restée presque un mois en prison à N'Djamena. Quelles étaient vos conditions de détention ?

La prison d'Amsinéné est un enfer sur terre. Dès que je me changeais, tout le monde me voyait, car les hommes et les femmes partagent les mêmes quartiers. Les hommes sont tellement nombreux et serrés que certains ont développé des maladies. J'ai vu des personnes mourir et des femmes accoucher dans des conditions désastreuses. La nourriture est pleine d'asticots et le système sanitaire est fictif. Je dormais dans un petit espace à l'entrée de la salle des nourrissons, je me faisais piétiner lorsqu'il y avait du passage. Dans ma tête, je me suis préparée à accepter ça, car lorsqu'on lutte on n'a pas le choix.

Quels sont les objectifs de la coalition « Trop c'est trop »?

Le Tchad est arrivé à cet état chaotique parce que la population est restée silencieuse. Si les Tchadiens avaient réagi dès le départ de l'arrivée d'Idriss Déby, il ne serait pas resté 25 ans au pouvoir. À l'époque, le Tchad sortait de la dictature, nous ne connaissions pas la couleur de l'homme et nous pensions donc qu'avec le pouvoir un processus de développement allait être amorcé. Mais c'est le contraire qui s'est produit. Notre combat aujourd'hui est d'obtenir un changement durable, ce n'est pas une lutte pour obtenir un poste à responsabilités. Les hommes politiques, y compris ceux de l'opposition, ont prouvé leur faiblesse. Ils n'ont pas de programme politique cohérent. Le temps venu, nous choisirons un représentant dans la population.

L'opposition refuse de reconnaître la victoire d'Idriss Déby à la présidentielle du 10 avril dernier et a appelé à un dialogue politique inclusif. Quelle est votre position ?

Tous ceux qui participeront à ce dialogue seront des traîtres, car ce rendez-vous valide le hold-up électoral. Il y a une crise de confiance entre les hommes politiques et la population. Pour la société civile, ce n'est pas le dialogue qui va résoudre ce problème mais le départ d'Idriss Déby. À l'heure où nous parlons, les fonctionnaires n'ont pas touché leur salaire depuis deux mois, les étudiants sont aussi dans la rue pour réclamer leurs bourses. Comment vont-ils faire pour vivre ? Quand on pousse l'être humain à bout, il devient un animal. Nous demandons au chef de l'État de préserver les Tchadiens au risque que la situation dégénère.

En demandant la démission d'Idriss Déby Itno, le gouvernement vous accuse de vous politiser. Menez-vous un combat politique ?

Nous ne sommes pas dans la vision politique du gouvernement faite de tromperies et de mensonges. Nous sommes dans une autre politique. Notre première réaction, enfin ce que le gouvernement qualifie de politique, a été en octobre 2014 lorsque Idriss Déby et son clan ont organisé la pénurie artificielle des carburants. L'histoire la plus récente est celle du détournement de 136 milliards de francs CFA par un membre de sa famille. Les gens ne peuvent plus accepter ces manœuvres. Nous portons des revendications citoyennes pour l'amélioration de la vie de nos concitoyens. Le panier de la ménagère est vide, la vie et les denrées de première nécessité sont chères, les gens n'ont pas les moyens. C'est de ça qu'il s'agit, pas de politique.

Plusieurs candidats d'opposition et la société civile avaient accusé le pouvoir d'avoir fait disparaître des membres des forces de défense et de sécurité qui n'auraient pas voté pour le président sortant Idriss Déby. L'affaire a été classée sans suite par la justice, pourtant vous continuez à accuser le gouvernement...

C'est une mascarade. La société civile veut s'approcher des militaires qui sont réapparus pour avoir des informations et les mettre à disposition de l'opinion internationale. Mais avec les menaces qui planent sur eux, ils ne peuvent pas s'exprimer. Le milieu militaire n'est pas accessible et personne n'a le courage de nous aider à faire la lumière. Je suis convaincue qu'il y a des familles endeuillées qui se cachent pour qu'on ne puisse pas les identifier, car elles ont peur. Peut-être que certaines ont reçu de l'argent pour se taire.

Avez-vous des preuves concrètes ?

Il suffit de regarder les militaires qui sont revenus pour savoir ce qui s'est passé et voir les traces de torture. Je suis soulagée qu'Amnesty International demande l'ouverture d'une enquête indépendante. Tôt ou tard, cette liste d'identité des militaires sera mise au grand jour et des enquêtes pourront véritablement commencer. Mais, dans ce contexte d'oppression, c'est difficile. Je sais que cette affaire va rebondir plus tard, comme cela s'est produit pour l'affaire Habré.

Dans quelques jours, vous allez retourner à N'Djamena. Allez-vous continuer votre combat malgré les menaces qui pèsent sur vous ?

Je lutte pour l'avenir des enfants tchadiens, c'est le cri de cœur d'une mère. Je ne serai jamais ministre au Tchad, même s'ils me le proposent. Je persiste et je signe ! Je veux que les citoyens se considèrent comme tchadien qu'ils soient nordistes ou sudistes. Les jeunes me disent : « Maman, on ne va pas vous laisser tomber, si vous allez en prison pour nous, nous ferons mieux que ça. » Ça me soulage, car je prends de l'âge, je prends une courbe, et il faut que je l'amorce dans la dignité.

 

Source: http://afrique.lepoint.fr/actualites/tchad-celine-narmadji-quand-on-pousse-l-etre-humain-a-bout-il-devient-un-animal-27-09-2016-2071664_2365.php