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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

L'opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, leader du PLD

L'opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, leader du PLD

Le 4 août 2016

Le philosophe Elie Wiesel, récemment décédé, a eu cette phrase terrible : « le bourreau tue toujours deux fois : la première fois par la hache, la seconde fois par l'oubli ». Sans doute, d'ailleurs, écrivait-il à cause de cela... Pour que ses compagnons de camp de concentration, ses amis, ses frères, assassinés dans la nuit de Buchenwald entre 1944 et 1945, jetés dans une fosse commune ou incinérés dans des fours, ne meurent pas une seconde fois, emportés par la grande vague de l'oubli.

 

Aujourd'hui, nous aussi écrivons pour qu'un Homme ne soit pas oublié. Cet Homme avec un H plus que majuscule, il s'appelait Ibni Oumar Mahamat Saleh. Professeur de mathématiques à l'université d'Orléans, il avait été plusieurs fois ministre de son pays, le Tchad. Il était surtout, depuis le mitan des années 90, le leader de l'opposition démocratique. Il avait un regard doux mais une volonté de fer. Du courage il lui en a fallu pour affronter pendant toutes ces années un des tyrans les plus sanguinaires que l'Afrique ait jamais connue, le président Idriss Deby Itno. Ce combat était inégal et devait finir par lui coûter la vie. Ibni le savait, il n'a pourtant jamais renoncé. Le 3 février 2008, la garde prétorienne de Deby est venu l'enlever à son domicile sous les yeux de sa femme et du dernier de ses fils. Plus personne ne l'a jamais revu. Pourtant, des témoignages, des bribes de vérité glanées au détour de confidences, ont permis de jeter en lumière le rôle central joué par le président tchadien dans la disparition et la très probable mort de son principal opposant. Plus encore, ils ont mis en évidence la complicité accablante d'officiels français comme l'ambassadeur de France à Ndjamena de l'époque (aujourd'hui en poste à Téhéran), Bruno Foucher[1].

 

8 ans après ce drame, que reste-t-il de celui qui s'est battu pour son pays pendant plus de 30 ans ? Justice a-t-elle été faite ? Loin s'en faut. Une commission d'enquête « indépendante » a été mise sur pied, sans résultats probants. Une plainte a été déposée à Ndjamena, aussitôt classée par des juges aux ordres. A Paris, une autre plainte a été enterrée par un parquet guère plus indépendant. Sur un plan plus politique, souvenons-nous qu'en 2010, l'ensemble des députés socialistes (parmi lesquels de nombreux ministres actuels), avait reçu les enfants d'Ibni Oumar au Palais Bourbon. Ils avaient juré la main sur le coeur qu'une fois arrivés au pouvoir, ils feraient toute la lumière sur cette affaire et aideraient à ce que les coupables, aussi puissants soient-ils, passent en jugement. L'alternance à l'Elysée est bien arrivée mais cette promesse est restée lettre morte. Au contraire, le pouvoir socialiste s'acoquina avec Idriss Deby, qui devint bientôt l'incontournable allié de la France au Sahel.

 

Bien sûr, durant toutes ces années, la mobilisation pour Ibni est demeurée forte. Des parlementaires français, comme Jean-Pierre Sueur ou Gaëtan Gorce, n'ont cessé de remuer ciel et terre. Deux livres ont été consacrés à la figure du grand Homme, celui de l'ancien Monsieur Afrique du Parti Socialiste, Guy Labertit, et le très beau « Que vaut la vie d'un Homme ? » de Chantal Portillo. Un prix au nom d'Ibni a été créé par des sociétés savantes de mathématiques. Il récompense un jeune mathématicien du continent noir et lui offre un séjour d'études en France. Chaque 3 février, des manifestations sont organisées, réunissant tous ceux pour qui Ibni était un phare, une boussole, une étoile. Mais les années passent et l'oubli s'installe, progressivement, insidieusement ; d'autant que le régime de Ndjamena ne ménage pas sa peine pour acheter les consciences, y compris celles de proches d'Ibni.

 

Alors aujourd'hui, plus que jamais, il convient de crier au monde qu'Ibni Oumar ne disparaîtra pas des mémoires. Car en le plongeant dans la nuit, Idriss Deby a peut-être assassiné un Homme, mais il n'a pas assassiné son espoir ; l'espoir d'un Tchad meilleur, où chacun pourra exprimer son opinion sans crainte d'être arrêté et torturé ; l'espoir d'un Tchad prospère, où la manne pétrolière ne sera plus accaparée par une microscopique élite mais redistribuée à tous ; l'espoir d'un Tchad uni, où les enfants de Toumaï marcheront main dans la main, sans considération de classe ou d'origine. Bien entendu, ce cri ne pourra porter loin que s'il est relayé par toutes les tchadiennes et tous les tchadiens, tous ceux qui ont connu et aimé Ibni Oumar, tous ceux pour qui le terme de « justice » n'est pas un ballon de baudruche se dégonflant piteusement dans le lointain. Et peut-être le 8 août prochain, l'investiture d'Idriss Deby pour un cinquième (!) mandat ne sera pas aussi éclatante que prévue. Car le dictateur et ses sbires auront compris qu'il restera toujours des Hommes intègres pour se lever et clamer qu'Ibni Oumar Mahamat Saleh non seulement n'a pas sombré dans l'oubli, mais n'est pas mort en vain.

 

Justice. Justice pour Ibni.

 

 
 Makaila NGUEBLA                                                               
Journaliste – Militant des Droits de l'Homme        
 

Abakar   ABDELKERIM

Militant du PLD (parti d'Ibni Oumar)

 

Ahmat IZERINGO DJIBRINE                                         T

Militant du PLD – Membre du comité de soutien à Ibni Oumar                 

 

Thomas DIETRICH                  Ecrivain

 

[1] Le Monde | « Ibni » : le disparu de N'Djamena - Tchadoscopie