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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

DÉCRYPTAGE. Vent de révolte au pays d'Idriss Déby, où la société civile a décidé de se lever. Résident en France, A. Y. Koundougoumi explique pourquoi.

Le Point Afrique : pourquoi les résultats de l'élection présidentielle ne sont-ils pas encore connus ?

 

Abdelkerim Y. Koundougoumi : ce n'est pas un secret, les élections du 10 avril dernier n'ont respecté aucun des critères qui garantissent leur crédibilité. Le catalogue des abus et violations des droits élémentaires des électeurs pendant la période du scrutin montre à ceux qui l'ignoraient le vrai visage du régime en place. Un régime qu'aucune infamie n'arrête, qui est prêt à bafouer toutes les règles établies pour se maintenir au pouvoir. Les délais rallongés des résultats sont dus à la désorganisation de l'État tchadien et à la volonté du régime de donner un cachet d'honnêteté à une parodie électorale, par des opérations de fraude massive. Ici, c'est l'État sécuritaire qui montre sa désorganisation, car c'est lui qui a supervisé en partie cette élection présidentielle. Le Tchad, c'est la démocratie par la kalachnikov. Certains militaires proches du clan dirigeant ont supervisé les opérations de fraude massive organisée pour permettre à Idriss Déby d'avoir un nouveau mandat. Le vote, par exemple, des forces de défense et de sécurité ne fut pas secret. L'ensemble de l'armée et des forces de police a été prié de voter publiquement Idriss Déby. Ceux qui n'ont pas obtempéré ont été jetés en prison et torturés. Des procurations vierges ont été signées par les autorités administratives, ce qui a permis des votes multiples. Comme la constaté l' opposition tchadienne : " Des procurations vierges ont été signées par les autorités administratives, ce qui a permis des votes multiples. Or la loi prévoit que le vote par procuration ne peut avoir lieu que si le mandant et le mandataire sont tous inscrits dans le même bureau de vote et le mandataire ne peut voter qu'une seule fois par procuration. Les bulletins de vote ont été envoyés en nombre insuffisant dans les zones supposées favorables à l'opposition, interrompant le processus dès 11h dans plusieurs bureaux de vote, privant ainsi le citoyen de l'expression de son droit civique. Dans plusieurs bureaux de vote, les PV n'étaient pas disponibles pour rendre compte des résultats. Ceux-ci ont été transcrits sur des feuilles volantes non valables aux yeux de la loi électorale, ce qui prive les candidats de tout moyen de contestation légale des résultats que les sous-CENI auront traficotés. De nombreuses urnes ne sont pas scellées ou alors le sont au scotch. Point n'est besoin de commenter les résultats issus de tels bureaux de vote. »

Que se passe-t-il sur le terrain ?

Les organisations de la société civile ( les coalition Ca suffit, Trop c'est trop, Iyina & les autres ) ont alerté les populations et l'opinion internationale sur la tragédie politique en cours dans notre pays. Elles sont devenues au cours de ces dernières années une voix importante des forces pour le changement sociétal et politique. Le dictateur en place a personnellement supervisé l'arrestation des membres les plus importants. Ces arrestations ont été suivies de tortures, sans raison juridique valable, sans qu'un acte d'accusation légitime ait été formé contre eux. La prison d'Amsinéné et celle de Koro-Toro sont connues pour les abus effroyables dont font l'objet les pensionnaires. C'est dans ces deux bastilles qu'ont été enfermés des leaders de la société civile. Que craignait le régime ? En réprimant la simple intention de manifester et en la qualifiant de crime public, le régime a voulu réduire au silence l'élan de contestation politique en cours. S'agissant des disparitions, le régime est dans un engrenage répressif tel qu'il ne conçoit pas que les éléments de l'armée ne puissent pas aimer et voter pour le dictateur. Idriss Déby se pense le propriétaire de l'armée. Ainsi, les officiers qui n'ont pas obtempéré ont disparu, ou ont été arrêtés, emprisonnés et torturés. Le seul reproche légal qui leur a été opposé est leur infidélité et leur traîtrise au régime. L'expulsion musclée d'observateurs étrangers comme l'écrivain Thomas Dietrich montrent que le régime aujourd'hui craint toute voix dissidente qui émane de la société civile.

On s'attend à une victoire écrasante du président Déby. Quels sont les véritables enjeux de cette élection ?

Le régime a supervisé et planifié en amont et en aval le passage en force du dictateur. Sur le plan institutionnel, les organes chargés de proclamer les résultats finaux, la CENI (commission électorale nationale indépendante) ou le juge final de l'élection, la Cour suprême, sont dirigés directement par le régime. Leur indépendance existe uniquement dans leur nom. Leurs membres sont des hommes du régime. Par exemple, le président de la CENI, M. Jean-Pierre Royaumbaye, a été convoqué par Idriss Déby le jour du scrutin, certainement pour amplifier la pression politique sur la proclamation des résultats que souhaite le régime. La victoire écrasante dont vous parlez est celle de tricheurs en bande organisée. L'enjeu principal de l'élection est le départ du régime en place. La grogne sociale en cours dans le pays lui montre depuis quelques mois que le peuple en a marre. Les manifestations qui protestaient contre l'injustice du viol d'une jeune fille par des fils de dignitaires du régime ont été réprimées dans le sang. Les manifestations des diplômés chômeurs, qui constituent 90 % de la jeunesse active, ont été également réprimés avec des blessés et des arrestations. Les manifestions de la société civile pour dénoncer les conditions d'organisation du scrutin ont également été empêchées, les leaders de ces organisations ont été arrêtés. Les manifestations des partis politiques ont été empêchées. Les moyens de communication par les nouvelles technologies qui auraient pu constituer un outil d'information pour la transparence électorale ont été coupés pendant toute la durée de contestation et d'élection. C'est donc un régime à bout de souffle qui appose une camisole sécuritaire sur un peuple qui lui dit non.

L'opposition se prépare pour un second tour. N'est-ce pas trop tard pour s'unir ?

Dans les systèmes démocratiques normaux, l'opposition s'allie en général au second tour des élections. Le défaut d'alliance au premier tour montre que les candidats sincères de l'opposition ont préféré une stratégie dans laquelle ils doivent gagner dans leur fief et s'unir pour vaincre le tyran au second tour. L'absence d'une union politique au premier tour n'est pas une faiblesse, mais un choix stratégique. Par ailleurs, seul un projet politique et social commun peut garantir une union politique avant l'élection. Au Tchad, les projets politiques portés par les candidats sincères de l'opposition seront harmonisés lorsque les conditions d'exercice des droits politiques des citoyens seront réunies. Pour l'instant, la nature sécurocrate et l'interdiction de fait des libertés politiques ne permettent qu'une alliance, non sur le projet politique commun, mais sur l'intérêt politique de tous, qui est le départ du satrape. Tous les acteurs politiques opposés au régime sont pour un départ pacifique par les urnes et une alternance au régime en place.

Quels seront les chantiers prioritaires du prochain chef de l'État tchadien ?

Le premier est de rétablir l'État de droit et la confiance des citoyens dans l'État. Son premier devoir sera d'assurer l'unité nationale. Il lui faudra refondre le pacte social tchadien dans la continuité de la conférence nationale souveraine de 1993. Ce sont ces fondamentaux politiques et légaux qui ont été violés par le régime en cours. L'enjeu sécuritaire est historique. La déstabilisation politique en cours du bassin du lac Tchad et le fléau terroriste ne pourront être jugulés qu'à la condition qu'un État stable et inclusif pour l'ensemble de ses citoyens émerge. Le prochain président du Tchad devra garantir un Tchad dans lequel la loi du plus fort sera à jamais bannie.

Pourquoi le pays accuse-t-il un tel retard ?

L'accaparement de l'essentiel des ressources d'un groupe humain par un clan d'individus crée une société de défiance. Le retard au niveau de l'accès à l'éducation, aux infrastructures physiques ou aux technologies de l'information qui permettent le développement économique d'un peuple est dû essentiellement à la gestion catastrophique de la rente pétrolière ces dix dernières années. Un système sophistiqué de prédation à grande échelle des biens de la nation tchadienne a été mis en place par le régime. La rente pétrolière, qui représente plus de 60 % des ressources d'exportation, a plus servi à armer les milices du régime en vue de sa conservation qu'à permettre le développement d'infrastructures et une société plus inclusive. La faillite morale et la corruption de l'État et de ses organes sont également une cause du retard économique du pays. Le classement «Doing Bussiness» par la Banque mondiale met le Tchad au rang de 185e sur 189 États en ce qui concerne les opportunités de commencer un projet économique dans le pays. Tous les marchés publics sont attribués, soit par préférence familiale ou clanique, soit par une corruption endémique dans ce secteur. Seuls 600 kilomètres de route ont été réalisés sur les 6 500 kilomètres projetés car la rente pétrolière le permettait. Le secteur privé est également gangrené par le mal de la corruption par l'argent. Tout le système fiscal est organisé pour capter des pots-de-vin, une concurrence déloyale est exercée par des commerçants appartenant ou proches de la famille dirigeante lorsqu'il s'agit d'activités économiques du secteur privé.

La tension est très palpable sur le plan social. Pourquoi ce bouillonnement de la société ?

L'affaire Zouhoura, les manifestations civiles et estudiantines, l'embastillement de l'ensemble des leaders de la société civile, la grève des syndicats montrent que les aspirations profondes du peuple tchadien sont en faveur d'un changement politique radical. L'affaire Zouhoura fut une des gouttes d'eau qui firent déborder le peuple. Le peuple s'est senti une fois de plus nargué lorsque la télévision nationale, au lendemain de la diffusion de la vidéo du crime sur Internet, a donné la parole aux violeurs pour qu'ils se justifient. Ces violeurs étaient des enfants de dignitaires, dont le fils du ministre des Affaires étrangères. La violence sociale et politique du régime fut mise au grand jour. Avant cet acte ignoble, de nombreux autres ont été commis, mais, comme d'habitude, menaces et intimidations du régime empêchaient les familles de se plaindre. Ce crime fut un des crimes de trop, le symbole qui couronna vingt-six années de criminalité politique organisée.

En tant qu'acteur de la société civile, quelles sont vos attentes maintenant ?

Nous n'attendons malheureusement rien du processus électoral en cours. Comme je vous l'expliquais, celui-ci est biaisé, totalement tenu entre les mains du régime despotique d'Idriss Déby et de ses sbires. L'élection n'est pas pour nous une fin en soi. Ce qui se passe au Tchad est un mouvement sur la durée, qui s'amplifiera jusqu'au départ du satrape. La société tchadienne est plus que jamais mobilisée pour retrouver sa dignité, remettre la justice sociale au coeur des préoccupations de tous et réinventer la démocratie tchadienne, qui a besoin de respirer après trois décades de chape de plomb. La société civile n'est pas impressionnée par les agitations sécurocrates du régime. Elle a réussi à montrer que le dialogue politique au Tchad pouvait s'exercer sans les kalachnikovs. Grâce à un travail de fond mené depuis une dizaine d'années, la société civile a réussi à sortir la violence de la revendication politique citoyenne. Nous continuerons ce travail, car l'avenir politique et social du Tchad et de la région en dépend.