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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Depuis 2009, Idriss Déby Itno est parvenu à maintenir un microclimat de paix qui a permis au pays de décoller économiquement et de s'ouvrir sur le monde. À quatre mois de la présidentielle, la guerre contre Boko Haram et la chute vertigineuse des cours du baril vont-elles tout remettre en question ?

Vingt-cinq ans tout juste après son accession à la tête du pays, le président Idriss Déby Itno (IDI) doit se demander si sa fonction lui accordera un jour le moindre répit. Après avoir écarté Hissène Habré du pouvoir, en décembre 1990, à l’issue d’une offensive menée à partir du Soudan, après avoir ensuite lutté contre les rébellions et échappé à plusieurs tentatives de renversement (ses adversaires étant parfois des membres de sa famille), après être parvenu, ces sept dernières années, à se réconcilier avec le Soudan d’Omar el-Béchir, à préserver la paix sur le territoire national, à se forger un leadership régional quasi incontesté et à devenir l’ami des grandes puissances occidentales, il pensait enfin pouvoir mobiliser ses forces sur le décollage économique du pays. Mais le voilà aujourd’hui confronté à deux nouveaux défis : d’un côté, la guerre contre Boko Haram et, de l’autre, l’effondrement du prix du baril de pétrole, qui tous deux affaiblissent les caisses de l’État.

La guerre contre Boko Haram

Déjà engagé au Mali depuis 2013, le Tchad est devenu en février dernier le chef de file de la lutte contre les islamistes nigérians. Lorsque les troupes tchadiennes sont entrées au Cameroun, puis dans l’extrême nord du Nigeria, Boko Haram n’avait jamais encore frappé à l’intérieur des frontières du Tchad. C’est désormais chose faite, à N’Djamena et dans la région du Lac Tchad, partie du pays délaissée depuis des années et où les islamistes ont pu infiltrer les différentes communautés – et pas seulement les Boudoumas, particulièrement stigmatisés. Alors que l’état d’urgence venait d’y être décrété, le 9 novembre, IDI a fait débloquer 3 milliards de F CFA (4,57 millions d’euros) pour le développement de la région du Lac, en particulier en matière de santé et d’éducation. Il a donné pour instruction de recruter dans l’armée « les fils de la région », et a nommé récemment l’un d’eux, Adoum Fortey, préfet.

Boko Haram menace désormais la sécurité du pays tout entier et sa mosaïque interne. S’il n’est pas officiellement chiffré, l’effort de guerre tchadien au Mali et dans la lutte contre la secte islamiste est exceptionnel et pèse lourdement dans le budget de l’État. Outre les pertes en vies humaines, les déplacements de populations et les drames quotidiens qu’elles engendrent, les exactions de Boko Haram au Nigeria, au Cameroun et dans la région du Lac Tchad ont également des conséquences économiques. « Les recettes douanières ont chuté, explique Jean-Bernard Padaré, porte-parole du Mouvement patriotique du salut (MPS, parti au pouvoir). Nous sommes un pays enclavé, donc tout ce qui est produit manufacturé passe par le Cameroun ou par le Nigeria. Et la route entre le Tchad et le Nigeria est fermée depuis un an. »

La dépendance au pétrole

Grâce aux revenus du pétrole, dont la production a commencé en 2003 à Doba et dans le bassin de Bongor en 2010, le gouvernement a pu engager un programme d’investissements massif : de nouvelles infrastructures ont déjà transformé la silhouette de N’Djamena, des universités ont vu le jour dans les différentes régions du pays, le réseau routier a été largement amélioré, etc. Mais le prix du baril s’est écroulé, passant de 102 dollars début 2015 à 40 dollars aujourd’hui. Une catastrophe pour le pays, où la production pétrolière assurait 75 % des recettes de l’État ces dernières années. Le budget 2015 ayant été établi sur la base d’un cours à 102 dollars le baril, les caisses sont vides. Dans la capitale, les grands travaux sont à l’arrêt. L’allocation à la presse est passée de 100 à 30 millions de F CFA. Le Tchad a même dû renoncer à accueillir le 25e sommet de l’Union africaine en juin (qui s’est finalement tenu à Johannesburg). « L’argent ne circule plus », résume un homme d’affaires.

Face à cette situation, certains mettent en cause les lacunes ou les manques de précision dans les programmes engagés depuis 2010. « On a construit des immeubles, des centres de santé, des écoles, mais il n’y a ni médecins ni professeurs pour les faire fonctionner », dit l’opposant Saleh Kebzabo. « Le budget n’aura aucune signification tant que le président restera le seul ordonnateur, observe un membre de la Cour des comptes. Nous devons mettre en place une véritable administration et une vraie planification du développement. »

Le président Déby est une sorte de bouclier contre l’instabilité, affirme Jean-Bernard Padaré

Les mécontents se font un peu plus entendre. À l’instar du corps enseignant tchadien, qui, depuis quelques mois, proteste régulièrement contre les retards dans le versement des salaires et les arriérés de paiement de certaines primes. Il faut dire que depuis dix ans les fonctionnaires tchadiens en général, et les enseignants du public en particulier, percevaient leurs salaires dès la fin du mois.

« Il faut tenir compte des réalités qui sont les nôtres, nuance Jean-Bernard Padaré. C’est vrai que le versement des salaires est primordial, mais pour nous qui avons connu la guerre entre 1979 et 2008, la sécurité est la priorité. Et le président Déby est une sorte de bouclier contre l’instabilité. » Et de poursuivre en reconnaissant que, certes, « une grosse partie de la manne pétrolière a été utilisée pour renforcer l’armée, mais on est bien contents que cette dernière n’ait pas besoin des équipements français pour aller combattre au Mali ». Un point de vue que partage une source sécuritaire de la sous-région, qui conclut que « l’appareil militaire n’a pas été construit pour préserver un régime, mais pour préserver les frontières ». Dans un pays où la première rébellion a éclaté cinq ans après l’indépendance et où la dernière s’est éteinte en 2008, ce n’est en effet pas anodin.

La crainte de « la bombe sociale »

« L’année 2016 risque d’être encore plus dure que 2015 », estime quant à lui l’un des membres fondateurs du MPS. Sans manquer de rappeler que lorsque Idriss Déby Itno s’est emparé de la capitale, en décembre 1990, le mal était profond : absence de conscience nationale et de notion de l’État, tribalisme, extrême dépendance vis-à-vis de l’extérieur, mentalité d’assistés, sous-développement absolu… « Les Tchadiens doivent se rendre compte des efforts qui ont été faits depuis », martèle-t-il.

Malgré tout, la majorité « est obligée de marcher sur des œufs », avoue l’un de ses cadres du MPS. Au sein du parti, ils sont nombreux à « craindre la bombe sociale ». Aussi, à plusieurs reprises, le gouvernement est-il revenu sur des décisions qui avaient provoqué la colère de la population. L’obligation du port du casque n’est plus vraiment une obligation, quant à l’interdiction des vitres teintées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, elle est entrée en vigueur deux mois plus tard que prévu, le temps que les automobilistes s’organisent.

La question de la bonne gouvernance revient aussi régulièrement dans le débat public

En ces temps « un peu » troublés, la question de la bonne gouvernance revient aussi régulièrement dans le débat public. Maître d’un puzzle dont il est sans doute le meilleur connaisseur, IDI en est parfaitement conscient. Confronté à la première grave crise économique depuis l’arrivée du pétrole, il sait qu’il doit agir, et vite, d’autant que le scrutin présidentiel, prévu pour avril, approche à grands pas.

Il doit agir sur le plan purement économique, bien sûr, mais aussi en prenant des mesures symboliques, comme ce fut le cas le 24 octobre. Ce samedi, plusieurs véhicules de police lourdement armés cernent les locaux de la direction générale des douanes. Son directeur, Salaye Déby, frère cadet du chef de l’État, est interpellé et démis de ses fonctions pour mauvaise gestion – de très importantes sommes d’argent en liquide ont été retrouvées après son arrestation dans ses bureaux et dans ses différentes résidences. Il passera près d’un mois en détention, avant d’être relâché sans autre forme de procès (il se trouve depuis au Caire). Dans la foulée, plusieurs autres cadres zaghawas sont remplacés par des personnalités du Sud. Cet épisode est un signal fort qui, selon les observateurs, ne devrait pas être le dernier.

Vincent Duhem