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Publié par Mak

Lettre ouverte au Ministre de l’Éducation nationale (Tunisie)

Monsieur le Ministre,

On pourrait me poser la question : pourquoi la lettre n’est-elle pas envoyée par poste ou déposée directement dans le bureau d’ordre du Ministère de l’Éducation ? La réponse est simple : parce que le problème que je veux évoquer ici a toujours été considéré comme dénué d’intérêt. Malgré les efforts déployés par quelques groupes et associations de la société civile, il demeure toujours sans véritable solution. Je souhaite, par cette lettre ouverte, mettre sur la place publique une cause qui à peine surgie est reléguée aux oubliettes.

La question dont je parle est celle du racisme anti-noir dans la société tunisienne.

Il est temps de rendre justice aux citoyens de peau noire dans notre patrie. Citoyens de peau noire, longtemps invisibles à l’échelle nationale, longtemps marginalisés, longtemps discriminés, longtemps considérés comme des sujets et pas comme des citoyens. Il est temps, M. le Ministre de l’Éducation, de repenser notre citoyenneté et d’engager une lutte sur plusieurs fronts pour la dignité et les droits.

Je m’adresse à vous en premier parce que je pense que l’éducation et la meilleure des entrées. Ce faisant, je m’inspire du grand Nelson Mandela qui disait : « L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde ». Après avoir arpenté tous les chemins pour dénoncer et combattre le racisme ancré dans notre pays, j’estime qu’il est prioritaire de m’adresser à vous, Ministre de l’Éducation.

ÉDUCATION : ce mot magique qui fait trembler l’univers.

Il est temps qu’on commence à dire la vérité, les vérités, dans nos écoles et lycées. Il est temps d’apprendre à nos enfants la vraie histoire, les vraies histoires, sans « ciseaux », sans fard, sans rien gommer, sans rompre les maillons de la chaîne. Apprenons à nos élèves que les esclaves n’étaient pas seulement noirs. Que les esclaves blancs étaient plutôt orientés vers les palais, qu’ils ont pu prendre l’ascenseur social alors que les esclaves noirs étaient dans les champs, dans les oasis, ou employés comme domestiques dans les maisons des « aristocrates »... Vous pouvez "relativiser" et dire que nous n’avons pas connu le même esclavage que l’Amérique et que nous avons eu « des bons maitres et des gentils esclaves », mais l’essentiel c’est de dévoiler ces histoires, cette histoire ambigüe, sombre, qui apparemment fait honte à certains mais qui continue à hanter l’inconscient de tout le monde.

M. le Ministre de l’Éducation, c’est dans nos écoles et nos lycées qu’on se doit de tout expliquer.

Il est temps que le Ministère de l’Éducation prenne en charge la rectification et la réforme des programmes d’histoire, de géographie, d’éducation civique et de littérature, et commence à expliquer aux nouvelles générations ce que veut dire métissage, à leur expliquer que la Tunisie est métisse, que le monde est métis depuis toujours. En Tunisie, nous sommes amazigh, arabes, carthaginois, romains, vandales, espagnols, méditerranéens…mais aussi africains. Apprenons à nos enfants notre situation géographique continentale, apprenons-leur à ne pas avoir peur ou honte de l’Afrique et de son histoire si riche. L’Afrique telle qu’elle est perçue et retransmise par nos médias, c'est la famine, les maladies, la pauvreté, la sauvagerie. Mais l’Afrique, c’est aussi l’Empire nubien, l'Empire Sanghaï ; l’Afrique, c’est aussi la résistance, la lutte pour la justice et la dignité humaines, c’est aussi Senghor et Mandela…

Il est temps que le Ministère de l’Éducation prenne en charge la révision des manuels scolaires. Amadou venu d’Afrique subsaharienne, qui figure dans le manuel de troisième année primaire et qui est l’ami de Mario, est le bienvenu. Mais le Noir n’est pas seulement celui qui vient d’ailleurs. Il y a aussi des enfants noirs qui sont tunisiens : Iheb, Ayoub, Akram, Meriem, Anis, Maha, Mohamed, Amina, Sana, Samira, Jilani sont aussi besoin d’être représentés dans les manuels, dans les calendriers des écoles. Ils ont besoin de voir leur image reconnue dans leur entourage. Ils ont besoin d’avoir plus confiance en eux-mêmes en tant que futur(e)s hommes et femmes de Tunisie.

Il est temps que des éducateurs (instituteurs et professeurs) commencent à faire un travail sur eux-mêmes et ne plus intimider les élèves de peau noire (les incidents dans nos écoles et lycées sont innombrables).

Il est temps de penser une nouvelle génération qui croie réellement à la diversité, à l’égalité et à la dignité, sans préjugés, indépendamment de la couleur de la peau.

Il est temps que les chances, depuis l’école, soient égales.

En un mot Monsieur le Ministre, il est temps de diffuser la culture antiraciste dans l’espace éducatif à tous les niveaux scolaires.

Respectueusement,

Maha Abdelhamid

Doctorante en géographie sociale

Université Nanterre Paris X

27 octobre 2015.

 

Lire aussi: http://makaila.over-blog.com/2015/04/tunisie-l-appel-a-un-debat-national-du-collectif-tunisien-pour-l-egalite-et-contre-le-racisme.html