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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

Géo-localisation

Publié par Mak

Malgré les attaques meurtrières des djihadistes, les Tchadiens, excédés par une corruption abyssale des dirigeants, pourraient être tentés par les actions « d’épuration » des « combattants de la foi ». Seules armes pour les vaincre : la justice sociale, la réconciliation et l’alternance démocratique.

AFRIQUE-ASIE Magazine: « Tchad, Boko Haram impose son agenda » (par Acheikh IBN-OUMAR, sept 2015)
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En cette saison de pluies, la géographie urbaine est l’illustration la plus éloquente des déséquilibres économiques et sociaux, aggravés par la manne pétrolière. N’Djamena offre un visage irréel de buildings étincelants et villas hollywoodiennes, jouxtant de précaires habitations en pisé assiégées par des ruelles marécageuses. Entamée au son des tam-tams et youyous et sous les slogans, « le Tchad sera un pays émergent en 2025 ! », « N’Djamena vitrine de l’Afrique centrale ! », cette première décennie de « richesse » pétrolière, est conclue par la supplique, plus réaliste, du général Déby Itno dans son discours du 1er décembre 2014 (anniversaire de son putsch de 1990) : « Messieurs et Mesdames les fonctionnaires, commerçants, hommes d’affaires, s’il vous plait, arrêtez la corruption. Vous avez déjà trop volé, arrêtez comme cela … ».
Déclaration « courageuse », si une autre information ne venait en entamer la crédibilité : l’entrée de M. Déby Itno dans le Top-10 des présidents africains les plus riches, selon le site CelebrityNetWorth ; alors que le Tchad est dans les 5 derniers pays africains pour l’Indice de Développement Humain. Les 50 millions de dollars de richesse qui lui sont attribués paraissent, en deçà de la réalité. A titre de comparaison, le montant du pot-de-vin versé par la compagnie pétrolière canadienne Griffiths Energy, à l’ancien ambassadeur du Tchad aux USA, et ex époux d’une des filles du président, s’élèverait à 34 millions de dollars , selon le ministère américain de la Justice- (Cf. Reuters : « U.S. seeks $34 mln for Griffiths Energy bribe scheme of Chad diplomat »).
Les deux comptes de la Douane (l’un officiel et l’autre officieux) sont gérés par la seule personne du directeur général Salay Déby Itno, frère du président.
Les anecdotes cocasses sur les dernières arnaques des affidés du régime alimentent les conversations des N’Djamenois, pour lesquels l’humour est le dernier refuge contre le désespoir.
Pendant que certains « chanceux » deviennent milliardaires d’un jour à l’autre, la masse des citoyens, y compris les fonctionnaires et les commerçants, est contrainte à un exercice de survie quotidien.
La politique sociale du régime se résume aux cérémonies largement télévisées de « dons personnels » de la Première dame aux nécessiteux.
Les fluctuations des cours du pétrole, la perturbation des voies commerciales vitales avec le Cameroun et le Nigéria, due aux dégâts de Boko Haram, le surcroît de dépenses entrainées par les interventions militaires extérieures, ne sont qu’un facteur aggravant de la détérioration des finances publiques et des conditions sociales ; la cause première étant l’avidité arrogante des proches du pouvoir.
L’exaspération populaire, malgré les satisfécits appuyés des ministres français Fabius et Le Drian, a atteint les limites du tolérable et le changement politique est de plus en plus souhaité.
Malgré son affaiblissement physique, le général Déby Itno vient de répondre de façon cinglante à ceux qui rêvent d’une alternance démocratique attendue depuis 2006 (année de l’expiration de ses deux mandats constitutionnels) : « Je n’ai jamais mené … une action … pour devenir le Président … Mais Dieu en a décidé…. 25 ans, bien sûr que c’est long. Si j’avais la possibilité et savant (sic) que ce pays-là va bien fonctionner après moi sans problème, je quitterai le pouvoir aujourd’hui même… C’est par obligation que je suis là, quitter et laisser le pays dans le désordre, non. C’est une responsabilité historique ». (Point de presse à l’occasion de la fête de l’Indépendance). Fragilisant encore davantage le précaire fil entre le pouvoir et les partis légalistes.
C’est dans ce climat d’injustice sociale et de patrimonialisation du pouvoir, que vient frapper Boko Haram.
Trois attentats à N’Djamena en juin et juillet faisant officiellement 58 morts et environ 200 blessés. Dans la région frontalière du Lac Tchad, les raids meurtriers contre les villageois sont quotidiens.
Certes, aucun pays n’est à l’abri d’attaques-suicides menées par des individus robotisés, mais cela n’excuse pas l’impréparation.
D’abord, N’Djamena, à une centaine de kilomètres des bases terroristes, est beaucoup plus exposé que les Yaoundé, Abuja et Niamey.
Ensuite, l’intervention des forces armées tchadiennes, après une longue passivité, très suspecte, devait nécessairement provoquer une riposte.
Enfin, en réponse au président Déby Itno, disant qu’il connaissait la cachette d’Abubakar Shekau, qu’il allait être anéanti, le chef de la secte djihadiste avait répliqué par une menace virulente. Menace réitérée après la récente et très maladroite annonce de la mort de ce dernier.
Selon la rumeur, les longues villégiatures du président Déby Itno, s’expliquent par la nécessité de renforcer la sécurité présidentielle, suite aux renseignements faisant état de plans d’attaque directe contre sa personne. La délocalisation insolite de la cérémonie de la fête de l’Indépendance vers la ville d’Abéché, renforce cette rumeur. Même si certains expliquent ce long séjour hors de la capitale par des préparatifs militaires pour éliminer les foyers de l’opposition armée qui persistent malgré la collaboration avec Khartoum, et malgré les ralliements de nombreux « chefs de guerre ».
Fondée ou non, cette rumeur renforce la première tactique des groupes terroristes : créer une angoisse psychotique généralisée. Cette pression psychologique permet de semer le désarroi et le fatalisme dans la population («C’est Dieu qui nous punit pour nos péchés »), et d’inhiber toute réflexion sur la nature purement politique et parfaitement intelligible du cancer terroriste.
Cette volonté forcenée des djihadistes d’imposer l’agenda sécuritaire, rejoint paradoxalement les calculs du pouvoir, qui trouve là un moyen commode pour marginaliser voire délégitimer les revendications sociales et démocratiques. Des signes qui ne trompent pas montrent que la récente loi contre le terrorisme sera détournée pour intimider ceux qui contesteront le prochain hold-up électoral. Quant aux appels de la Société civile pour un dialogue global avec l’opposition armée, ils seront assimilés à l’apologie du terrorisme. Ainsi, les groupes nihilistes seront de fait reconnus comme le seul adversaire.
Si dans un premier temps, il y a cette convergence contre-nature entre le pouvoir et les terroristes, au détriment des forces démocratiques, à terme, ces groupes cherchent à marginaliser les pouvoirs eux-mêmes, afin que les « combattants de foi » se retrouvent seuls face aux puissances « impies », en les obligeant à engager leurs hommes sur le terrain. L’implication militaire et sécuritaire de la France et des Etats-Unis sera de plus en plus forte, malgré les pieuses déclarations sur le « renforcement des capacités techniques des forces locales ». C’est que les récents attentats ont mis en lumière des failles énormes dans les organes de sécurité tchadienne, qui sont d’origine politique et non pas technique. Citons les recrutements massifs et désordonnés, la promotion d’éléments sans formation dans les postes sensibles sur des critères ethniques, la priorité à la répression des opposants au détriment de la sécurité des citoyens, le divorce entre l’enrichissement des caciques et les conditions de vie et de travail misérables des policiers et soldats, et même des officiers, qui n’ont pas la chance d’appartenir à la caste des privilégiés, etc.
Le seul élément positif, c’est l’abnégation de soldats tchadiens, qui n’hésitent pas à s’engager sur des terrains inconnus, dans des conditions logistiques rudes, malgré un commandement défaillant et une planification brouillonne. Mais cette efficacité militaire béatement chantée à l’intérieur et à l’extérieur est en train de montrer ses limites : poids financier de moins en moins tenable, et mécontentement grandissant au sein de la troupe ; mécontentement causé par les discriminations odieuses dans le traitement des blessés et le soutien aux familles, et dont les répercussions touchent l’ensemble de la société. En bref, « le devoir de porter un secours militaire aux frères africains », est de plus en plus perçu par la masse des citoyens comme la cause de l’aggravation de la misère sociale et de l’arrogance du clan au pouvoir.
Aussi, la première priorité de la nécessaire lutte contre le terrorisme, est de combler le fossé entre les gouvernants et les gouvernés.
Ce qui impose d’enrayer la frénésie suicidaire de l’enrichissement illicite, instaurer la justice sociale et assurer l’égalité des citoyens devant la Loi, réaliser une réconciliation solide avec l’opposition armée, respecter les règles électorales, professionnaliser la Police, la Douane, l’Armée, etc. et faire preuve de modestie envers les autres pays.
Ces tâches qui nécessitent des remises en cause douloureuses ne sont pas hors de portée du pouvoir tchadien.
A condition d’avoir la volonté de construire une véritable solidarité nationale et régionale contre l’obscurantisme djihadiste, en tant que levier et non en tant que substitut aux défis historiques de la construction de l’Etat de droit et du décollage économique. /-