Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

Géo-localisation

Publié par Mak

Feu Francois - Xavier Verschave n'ecrivait-il pas dans son livre, Noir silence, Éditions, Les Arenes, qu ID "est un tueur invetere..." et "n'entretient-il pas soigneusement sa réputation de tueur par des carnages reguliers..." Éditions Les Arènes

Les jérémiades et autres niaiseries de Jean Bernard Padaré et d’Hassane Sylla Bakari n‘absoudront jamais les faits qui sont reprochés à Idriss Déby. Sachez, Jean Bernard Padaré et Hassane Sylla Bakari, que ces faits sont têtus. A moins que des villages et des villes entiers, soient rasés pour effacer toute trace de témoins.

Voyez, par exemple, comment Idriss Déby s’y est pris, en 1984, pour massacrer plus de 20 cadres supérieurs civiles, à Sarh (Sud du Tchad), dont David Ngarari, grand-frère de Nagoum Yamassoum, ancien directeur de cabinet d'Idriss Déby, plusieurs fois, ministre, premier ministre, président du Conseil constitutionnel, président de la CENI, etc. Toujours en 1984, à Doba (Sud du Tchad), où après avoir égorgé les cadres dont le maire, Idriss Déby, une fois saoul, s'est mis en dehors de la cabine de sa Toyota, paradant dans toute la ville et tirant sur tout ce qui bougeait, hommes, femmes, enfants, animaux, volailles. Il a procédé à l'arrestation de plus de 180 personnes qu'il a enfermées dans une des prisons de la gendarmerie ; ensuite, il a répandu les graines de coton tout autour du bâtiment de la prison avant d’y mettre le feu pour griller les prisonniers, qui y étaient enfermés. C’est moi qui, de passage, à Doba, ai sauvé une trentaine de rescapés dont certains sont encore vivants.

Rappelez-vous des fosses communes de Mongo et de Déli où Padaré a conduit l’équipe des Chambres africaines extraordinaires dans le but de les localiser, raison, entre autres, pour laquelle ce Padaré a été mis en prison et condamné de manière expéditive. Rappelez-vous également que Padaré est allé en prison pour n’avoir pas su défendre l’article 10 de l’accord entre le Tchad et le Sénégal, qui accorde l’impunité à Idriss Déby puisque le Sénégal n’entend pas accorder à Idriss Déby une telle immunité au risque d’être traité de complice.

En réponse à M. Hassane Sylla Bakari et Jean Bernard Padaré qui sont aussi des victimes d’Idriss Déby, je rappelle tout simplement que Padaré fut le vice-président de la Ligue tchadienne des droits de l’homme, mon avocat dans l’affaire de diffamation pour laquelle Déby avait porté plainte contre moi en 1998, et avocat des victimes dans l'Affaire Hissène Habré avant de devenir l'avocat de Déby. Quel genre de personnage est cet homme de loi sans foi ni loi ?

Pour répondre à ces deux larrons en foire, je recommande mon livre consacré «au bourreau de septembre», nom que j’ai donné à Idriss Déby après ses hauts faits que j’ai dénoncés au cours de la session du Comité central de l’UNIR (Union nationale pour l'indépendance et la révolution). Je rappelle aussi que je me trouvais en mission, en 1982, avec feu Idriss Miskine, ministre des Affaires étrangères, en Libye, au Sommet de l’OUA, quand j’ai été nommé adjoint d'un certain Idriss Déby au sein du Commissariat aux armées. A mon retour de Libye, après un périple qui nous a conduits en France, au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Niger, etc., j’ai réagi violemment contre cette nomination. Beaucoup de parents et amis m’ont déconseillé la démission. Après mûre réflexion, j’ai accepté l’offre en me disant que ça peut me servir dans le cadre de mon projet de débarrasser le Tchad d’Hissène Habré. C’est ainsi que j’ai accepté. Toutefois, j’ai fait savoir à Hissein Habré qu’il cesse de me nommer à un poste sans me demander mon avis. Comme tout parti politique qui a, en son sein, des structures dirigées par des responsables notamment des armées ou de la défense, de l'économie, des finances, etc., en tant que commissaire-adjoint aux armées, adjoint donc d'Idriss Déby, je m’occupais de la réparation des camps des militaires, de la sensibilisation des militaires et des populations civiles. Toutefois, je n’avais jamais accès aux militaires. Mais, chaque fois qu’Hissein Habré décidait d’envoyer une mission au Sud du pays et à l'extérieur pour la réconciliation nationale, il me désignait membre de celle-ci. C’est ainsi que je fais partie de la plupart des missions principalement au Sud et à l'étranger. Donc, je n’ai jamais participé aux réunions militaires, aux missions et campagnes de pacification. Donc, je n’ai rien à me reprocher en tant que commissaire-adjoint aux armées. Idriss Déby doit répondre de ses actes en tant que commandant en chef des Forces armées du Nord (FAN) devenues Forces armées nationales tchadiennes (FANT). Le Commissariat aux armées était une structure d’un parti politique qui n’a rien à voir avec les massacres massifs qu’Idriss Déby a commis tant sous le règne d’Hissein Habré que sous le sien propre.

Tout a été fait par Idriss Déby pour m’incriminer dans l’affaire du tandem Habré-Déby dès l’arrivée au pouvoir de celui-ci. Après la désinformation et la manipulation savamment orchestrées pour convaincre l’opinion nationale et internationale des prétendus faits à moi reprochés, Idriss Déby a envoyé son ministre des Droits de l’homme, un mois, à Bruxelles, avec la complicité d’un ambassadeur pour convaincre les associations européennes notamment belges des droits de l’homme aux fins de m’incriminer dans cette affaire. Mieux, il a tenté de convaincre des Tchadiens et des étrangers supposés être mes victimes, de porter plainte au Tchad puis à Dakar, contre moi. Ces supposées victimes portaient plainte contre moi en me faisant passer pour le directeur général de la DDS (Direction générale de la documentation et de la sécurité) avec laquelle je n’ai rien à voir. Ils me faisaient également passer pour le titulaire du Commissariat aux armées alors qu'Idriss Déby en était le titulaire.

Mais c'était peine perdue puisque certains plaignants dans l’affaire ont dit dans leur déposition que c’est grâce à moi, qu’ils sont aujourd’hui en vie. En effet, alors qu'ils étaient recherchés par la redoutable DDS, je les avais cachés avant d’organiser leur fuite au Cameroun. Combien de prisonniers de DDS, j’ai fait libérer en mettant en jeu ma démission tout en m’adressant directement à Hissène Habré ? En désespoir de cause, Idriss Déby a tenté, en vain de manipuler certaines associations tchadiennes des droits de l’homme, qui n'ont pas accédé à sa demande. Il a, aussi, tenté de manipuler les Chambres africaines extraordinaires d’assises par ses hommes de main qui portent plainte contre moi. Des gesticulations puériles écument les allées de ces Chambres et des plaintes farfelues sont enregistrées par celles-ci.

En outre, Hassane Sylla Bakari dit que je discute, à l’hémicycle, du projet de loi réprimant le terrorisme au Tchad. A cette époque, j’étais en tournée dans ma circonscription électorale de décembre 2014 à début mars 2015, soit quatre mois. Puis, je suis immédiatement allé en tournée dans le Sud du pays deux mois et demi durant. Dès lors, je ne peux pas être en tournée dans ma circonscription électorale au Sud et à la fois, dans l’hémicycle en train de débattre de ce projet de loi. Et même si j’y étais, je n’ai jamais participé à ces genres de débats contraires à mon éthique et à ma logique politiques. D’ordinaire, je fais une déclaration solennelle et puis, je claque la porte de l’hémicycle pour ne pas être comptable de l’adoption de ces genres de lois scélérates. J’ai commencé à écrire ce livre sous le règne du général Félix Malloum et sous celui d’Hissène Habré, livre consacré aux hauts faits que les Tchadiens reprochent personnellement à Idriss Déby. En fait, j’ai transformé une partie du manuscrit de mon livre en déposition écrite devant le Tribunal de grande instance de Paris, dans l’Affaire François-Xavier Verschave, à l'époque, président de l’association Survie, et Laurent Beccaria des éditions, Les Arènes. Comme vous le savez, Idriss Déby avait porté plainte contre ces derniers pour diffamation et outrage à chef de l’Etat, procès qu’il a perdu compte tenu des faits que j’ai allégués. Si Idriss Déby a perdu ce procès en grande partie, grâce à mon témoignage, comme le disait François-Xavier Vershave, cela veut dire qu’Idriss Déby a commis tous ces crimes à lui reprochés. MM. Hassane Sylla Bakari et Jean Bernard Padaré doivent savoir qu’Idriss Déby est un homme sans cœur. Il se trouvait à Paris à l’Ecole de guerre quand le coup d’état initié par un certain Ngarlejy Yorongar et Hassan Djamouss contre Hissène Habré comme je l’ai démontré dans le chapitre II intitulé : «SEPTEMBRE NOIR» ALIAS IDRISS DEBY ITNO : UN GENOCIDAIRE, PSYCHOPATE OU TUEUR INVETERE, sous-chapitre 1 «L’OPERATION KORO» et surtout sous-chapitre 2, «LE TANDEM HABRE-DEBY COUPABLE DES CRIMES CONTRE L’HUMANITE».

En fuyant au Soudan, ce 1er avril 1989 après l’échec du coup d’état contre Hissène Habré par la faute d’Idriss Déby, celui-ci avait abandonné ses deux frères Mahamat Itno aux griffes d’Hissène Habré, tout comme, il a abandonné Hassane Djamouss blessé aux militaires des FANT qui l’ont capturé alors qu’il pouvait l'emmener avec lui. La question que l’on se pose est de savoir si Hassane Djamouss était blessé de face (par des ennemis) ou de dos (par les amis) ?

Sachant que RFI et la Deutsch Welle ne diffuseront pas ce droit de réponse à cause de sa longueur, je suis obligé de passer par le site du bimensuel Afrique Education.

Signé le député fédéraliste Ngarlejy Yorongar

Source: Afriqueducation

NDLR: POUR COMPLETER LA LECTIRE DE NOS LECTEURS, notre blog se permet de publier L'INTEGRALITE DU LIVRE du Député Ngarlejy Yorongar. NOUS VOUS RAPPELONS QU'Idriss Deby A PORTÉ PLAINTE CONTRE FEU FRANCOIS-XAVIER VERSCHAVE, PRESIDENT DE L'ASSOCIATION SURVIE ET AUTEUR DE NOIR SILENCE CUTE PLUS HAT, ET M. LAURENT BECCARIA, DIRECTEUR DES ÉDITIONS LES ARENES POUR DIFFAMATION ET OUTRAGE A CHEF D'ÉTAT DEVANT LE TRIBUNAL DE PREMIERE INSTANCE DE PARIS, PROCES QU'IL A LAMENTABLEMENT PERDU. 

SI Idriss Deby A PERDU CE PROCES, C'EST QUE LES FAITS ALLEGUES ET RETENUS CONTRE LUI PAR NGARLEJY YORONGAR DEPUIS 1984 SONT AVERES. DONC, DEBY EST BEL ET BIEN COUPABLE DE DE CES FAITS TETUS. CERTAINS TÉMOINS SONT ENCORE VIVANTS. EN NIANT CES FAITS SI TETUS, MM. JEAB BERNARD PADARE ET HASSABE SYLLA BAKARY  SE MOQUENT DE LA MÉMOIRE DE TOUTES LES VICTIMES. ILS SALISSENT LA MÉMOIRE DE TOUTES LES VICTIMES DE 'LEUR GENITEUR, IDRISS DEBY POUR EN TIRER DES PITANCES ET AUTRES MIETTES.  BONNE LECTURE

 

Télécharger  le livre: procés d'Idriss Deby

Tribunal grande Instance de Paris : témoignage à charge, ou l’autopsie du régime d’Idriss Déby Itno

Le 6 mars 2001

 

N’Djaména, le 1er mars 2001

Député Fédéraliste Ngarlejy YORONGAR,

BP 4197 N’Djaména (Tchad)

Tél. (00235) 29 49 71 ou (00235) 29 21 41

Tél/Fax. (00235) 51 91 12

E-Mail : yorongar@voila.fr ; yorongar@intnet.td (NB : ces mails sont piratés depuis plusieurs années par le pouvoir ainsi que le mail yorongarn@yahooo.fr et le site www.yorongar.com)

À Monsieur le Président du Tribunal de Grande Instance de Paris

(à l’attention du Président de la 17ème Chambre correctionnelle)

2/4, boulevard du Palais 75001 Paris (France)

 

Objet: Témoignage à charge du plaignant, Idriss Déby, et à décharge des prévenus,

François-Xavier Verschave et Laurent Beccaria

Référence : Procès Déby contre Verschave et Beccaria pour « offense à chef d’État étranger ».

 

Monsieur le Président,

Paralysé par une sciatique invalidante à la suite des tortures que j’ai subies, sur ordre d’Idriss Déby, lors de mon arrestation du 3 au 16 juillet 1996, tortures exécutées notamment par son conseiller spécial, M. Madjimbang Joseph Le Mbaïtelda[1], le sous-préfet de Béboudja (et non Bébédjia), M. Ngarboudjoum Jacob Médeur, des militants du Mouvement Patriotique du Salut (MPS) comme MM. Dabo Pierre, Ndoussou Djingar Dobéhoudou, Loledé Beuré Silas, etc.

J’ai l’honneur de vous faire parvenir, au cas où je ne pourrais pas comparaître physiquement à l’audience publique du 6 mars 2001, ce témoignage écrit par lequel je confirme, point par point, les révélations faites par M. François-Xavier Verschave dans son livre Noir silence. Qui arrêtera la Françafrique ?, édité par Les arènes en 2000, révélations considérées par M. Déby comme étant « une offense à chef d’État étranger », alors que ce dernier a abrogé la loi n° 35/INT/DG/60 du 8 janvier 1960 y relative :

« Sont abrogées toutes les dispositions de la loi n° 35/INT/DG/60 du 8 janvier 1960 portant répression des écrits subversifs, de la loi n° 17-61 de février 1961 sanctionnant les offenses au chef de l’État, de la loi n° 6/PR/67 du 8 mars 1968 portant réglementation de la liberté de la presse, de l’ordonnance n° 7/PR/INFO portant statut des journalistes, et toute autre disposition contraire à la présente loi. [2] »

Pour qui, Idriss Déby prend-il le Tribunal de Paris ? Pour des canards boiteux ou sauvages ?

 

Je m’appelle Ngarlejy Yorongar[3]. Je suis âgé de 53 ans, marié et père de cinq enfants. J’ai, durant ma carrière adminis­trative et politique, occupé successivement les postes : d’adjoint au chef du service des Dépenses engagées au ministère des Finances à N’Djaména ; d’adjoint au sous-préfet de Moundou ; de sous-préfet de Mbaïnarmar ; d'adjoint au préfet, puis préfet a.i. du Guéra ; de consultant de première catégorie à l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) à Paris ; de directeur administratif et financier du Bureau africain des Sciences de l’éducation (BASE) à Kisangani (Zaïre)[4] ; plusieurs fois ministre[5] ; membre du bureau exécutif de l’Union nationale pour l’indépendance et la révolution (UNIR) ; directeur de l’Institut international des assurances de Yaoundé (IIA)[6] ; coordinateur exécutif fédéral de FAR/Parti Fédération[7] ; député fédéraliste à l’Assemblée nationale du Tchad ; président de la Fondation pour le respect des lois et des libertés (FORELLI)[8] ; directeur des publications La Roue et Le Phare Républicain[9], etc.

Mon combat a commencé dès les années 1960 quand j’étais à l’école de Béboudja (et non Bébédjia). D’abord à cause des répressions de mes parents paysans par les autorités politiques, administratives et militaires pour la culture du coton et le recou­vrement des taxes civiques ; ensuite à cause du décès suspect de Jacques Nadingar, député du Logone, décès intervenu à la veille de la motion de censure qu’il avait déposée, début octobre 1960, contre le gouvernement Tombalbaye. Cette motion était sur le point d’être adoptée par une large majorité des députés composant l’Assemblée nationale. Mais, pour éviter le renver­sement du gouvernement Tombalbaye, Jacques Nadingar a, selon un journal parisien de l’époque, été empoisonné au cours d’une invitation[10]. Naturellement, la motion a été retirée de l’ordre du jour, la plupart des signataires ayant retiré leur signature. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, comme le répète souvent un hebdomadaire français.

 

[1]. Joseph Madjimbang Le Mbaïtelda est actuellement ambassadeur du Tchad à Kinshasa (RDC).

[2]. La loi n° 029/PR/94 portant code de la presse a rapporté les dispositions de la loi n° 17-51 relatives à l’offense au chef de l'État… op. cit.

[3]. Sur l’acte de naissance, c’est plutôt Ngarlejy KOJI-YORONGAR LE MOÏBAN.

[4]. Pour avoir dénoncé les méthodes de gestion peu orthodoxes du Directeur général, M. Mungala, j'ai été arrêté à Kinshasa par le Centre national de recherches et d’investigations (CNRI), la terrible police politique zaïroise du temps de Mobutu, avant d’être libéré, mais privé de mon passeport diplomatique et interdit de quitter le territoire comme l’indique l’attestation délivrée le 20 août 1981 par l’administrateur général adjoint du CNRI. Cette attestation remplace mon passeport puisque j’étais interdit de quitter le Zaïre jusqu’à nouvel ordre.

[5]. Secrétaire général adjoint du Gouvernement, ministre de la Fonction pu­blique, secrétaire d’État à l’Inspection générale et au Contrôle d’État (IGCE).

[6]. Pour avoir fait fonctionner l’IIA avec 150 millions de F CFA sur un budget de 350 millions de F CFA que dépensaient chaque année les adminis­trateurs et mes prédécesseurs, soit une économie de 200 millions de F CFA, qui m’ont permis d’apurer les dettes de l’institution, j’ai eu des ennuis avec ces administrateurs, pour la simple raison que j’ai mis en évidence leur mauvaise gestion (cf. International News Hebdo n° 37 du 14 au 20 avril 1989, page 6, et n° 48 du 14 septembre 1989, pages 1 et 4).

[7]. Fédération, Action pour la République, en abrégé : FAR/Parti Fédération.

[8]. Une ong tchadienne des droits de l’Homme et de l’environnement

[9]. Dont l’impression, par les imprimeries de la place, est interdite par Idriss Déby.

[10]. Tombalbaye a commandité l'empoisonnement de Jacques Nadingar à un proche parent de celui-ci, connu pour sa cupidité et son goût immodéré de pouvoir. Ce dernier a été royalement payé (argent, études en France, postes de responsabilité, etc.).

Avant d’être emporté par le poison, Jacques Nadingar dit à ses collègues députés, qui roulent pour Tombalbaye : « Si vous autres Toura, Mangué et Kotoko, vous regardez faire Tombalbaye, un jour, ce sera votre tour… »[1]

Cette déclaration prémonitoire, rapportée dans le journal des débats à l’Assemblée législative lors de la présentation de la motion de censure du 4 octobre 1960, s’est vérifiée par la suite. Jules-Pierre Toura Ngaba, ministre des Travaux Publics, est démis de ses fonctions, arrêté et déporté en 1961 dans les grottes du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti). De retour d’une mission en Europe, Ahmed Mangué, ministre de l’Éducation nationale, est mort dans un accident d’avion le 9 mai 1961, au-dessus du Sahara espagnol, tandis qu’Ahmed Kotoko, président de l’Assemblée législative, est arrêté, assigné à résidence le 30 octobre 1961 à Faya-Largeau (BET), puis expulsé au Cameroun d’où il est présumé être originaire[2].

Après le décès brutal de Jacques Nadingar, une insurrection a éclaté à Béboudja, son fief, et a gagné tout le sud du pays, notamment le Logone[3], le Mayo-Kebbi et le Moyen-Chari, dont est originaire le président Tombalbaye.

Les militaires venus de Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djaména) du Cameroun et de Bouar (Centrafrique) tirent sur les populations civiles sans défense. Combien y a-t-il eu de morts ? On ne le saura jamais.

En revenant de l’école, nous avions, mon oncle Ndilmbang Ésaïe[4] et moi, failli être tués au cours de ces tirs sur le « re­belle » Seid Ngabel Sibeneng et ses hommes pourtant aux mains nues[5]. Il est arrêté et transféré au BET. Sa fille, Baïnmbaye, âgée de 14 ans est également arrêtée, violée et emprisonnée à Moundou pendant plusieurs années.

C’est la première fois que j'ai vu des morts par balles joncher les ruelles des quartiers de Béboudja. Quelques mois plus tard, plusieurs compagnons de Jacques Nadingar – les députés du Logone André Mougnan[6] et Alexis Touri, un militant du PPT-RDA, Charles Abdelkader, et le Révérend Père François Ngahibi – ont été accusés d’avoir incité à la révolte les Ngambaye. Parmi eux, Mme Thérèse Ndilmadji a giflé le président Tombalbaye lors de la levée du corps à la morgue de Fort-Lamy (N’Djaména) pour Miandoum (Béboudja), où il devait être inhumé. Cet affront donne lieu à des arrestations massives à Fort-Lamy notamment : Jean Miantamaré, Luc Nguiratambaou et Nérambaou, qui sont condamnés à trois ans de prison ferme ; Pierre Reoukadji et Daniel Lamngar, à 9 mois ; Marcel Mbaré, Philippe Bembaye, Karteigne, Joseph Ngobelem, Koudja, Joseph Ndoh, etc.

De retour de France en 1962, mon grand frère, Bémadjingar Yorongar, me fait venir auprès de lui à Fort-Lamy en 1963, pour y continuer mes études.

C’est ainsi que, de mars à septembre 1963, j'ai assisté à des vagues d’arrestations de personnalités politiques de premier plan, originaires, pour la plupart, du Nord, de l’Est et de l’Ouest du pays (MM. Abbo Nassour, ministre d’État chargé de la Fonc­tion publique, Djibrine Khérallah, ministre des Affaires étran­gères, Jean Baptiste, député, etc.), des cadres politiques, des hauts cadres administratifs, etc.

Mon voisin, M. Nadoum, de la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT), affecté à la surveillance de ces prisonniers politiques, racontait avec force détails les traitements cruels, humiliants et dégradants que leur infligeaient ses collègues[7]. Ces récits ont blessé profondément ma conscience chrétienne.

La même année, grâce à un ami prêtre, le Révérend Père Henri Coudray, j’ai fait la connaissance de Mme Filleton, secrétaire particulière du président Tombalbaye, par ailleurs militante des droits de l’Homme. Il m’a également fait connaître un autre prêtre, qui assistait régulièrement à nos réunions. Ne pouvant supporter les répressions aveugles qui se sont abattues sur le pays, Mme Filleton mit en place une petite cellule de réflexion composée d’hommes et de femmes résolus à lutter contre les violations des droits de l’Homme. C’est ainsi que j’ai appris à militer par et pour la non-violence, dont les promoteurs mondialement connus s’appellent Mahatma Gandhi, Martin Luther King, etc.

Ce groupe se préparait à devenir la section d’Amnesty International au Tchad, n’eût été l’expulsion de Mme Filleton par Tombalbaye quand il s'est rendu compte des activités de cette dernière.

En 1967, j’entre à l’ENA. Diplômé en 1969, je suis affecté comme adjoint au chef de service des dépenses engagées à la direction du Budget du ministère des Finances. Dans l’exercice de ma fonction, je rejette, pour cause de surfacturation, un bon de caisse de plusieurs dizaines de millions de F CFA présenté par l’Intendant du palais, pour l’achat de piment, gombo et autres condiments. Ce rejet, pourtant régulier, me vaut le jour même ma mutation comme adjoint au sous-préfet de Moundou.

À Moundou aussi, je me heurte à M. Nana Thomas, préfet du Logone Occidental, qui rackette les populations, les chefs tradi­tionnels et pille littéralement les crédits et les matériels de l’État mis à sa disposition pour le fonctionnement des services publics de la Préfecture.

Le sous-préfet de Mbaïnarmar, M. Ahmat Annadif, nommé secrétaire d’État à l’Information, laisse son poste vacant. Le préfet Nana Thomas, qui ne me porte pas sur le cœur, préfère nommer à sa place soit M. André Goldoum, chef du Poste administratif de Krim-Krim, soit M. Jacob Toumar Nayo, son adjoint. Ces deux choix, qui font l’objet d’un rapport tendancieux de sa part, ne sont pas pris en considération. Mieux, le ministre de l’Intérieur, passant outre le rapport du préfet, me nomme sous-préfet a.i. de Mbaïnarmar. Contre toute attente, le préfet est mis en congé d’office et rappelé à N’Djaména.

Deux mois plus tard, je suis muté comme adjoint au sous-préfet du Lac-Tchad parce que j’ai refusé de céder aux injonc­tions de l’adjoint au préfet de Moundou, M. Jacob Toumar Nayo : il m’avait demandé de jouer au proxénète en mettant une des filles du chef de canton, M. Boykoundou, à la disposition du secrétaire d’État à l’Agriculture en tournée dans ma sous-préfecture. Je ne rejoins pas ce poste, car j’obtiens entre-temps une bourse d'études pour l’Institut de Coopération internationale de l’université d’Ottawa (Canada), grâce à un camarade de l’ENA, M. Djibrine Allahissem, chef du bureau des bourses au ministère de l’Éducation nationale. J’ai donc décidé de quitter le Tchad pour le Canada.

À la fin de mes études à Ottawa, j’entreprends des démarches auprès de la direction de l’Institut international d’administration publique (IIAP) à Paris[8] pour parfaire ma formation. Après examen de mon dossier, cet établissement français accepte ma candidature et intercède auprès du ministère français de la Coopération pour l’obtention d’une bourse. Rassuré par cette bourse, je m’apprête à rentrer en vacances au Tchad. J’apprends cependant de mon hôte, M. Jean Dimanche Béramgoto à Paris, que les étudiants et stagiaires tchadiens en France et au Bénélux (Belgique, Nederland, Luxembourg) occupent les ambassades du Tchad à Paris et à Bruxelles pour réclamer le paiement des arriérés de leurs bourses d’études et de stages. Très vite ces revendications, somme toute corporatistes, tournent en revendications politiques. En outre, ces étudiants et stagiaires décident de reconnaître le Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) qui anime la rébellion armée dans le Nord, l’Est, l’Ouest et le Centre du pays. Ils exigent également le départ du président Tombalbaye du pouvoir.

Piqué au vif à un moment où son pouvoir est aux abois, après de vagues d’arrestations et à cause de l’intensification de la guerre civile, le président Tombalbaye décide le retour au Tchad de tous les étudiants d’Europe. C’est dans ces conditions que j’arrive de Paris à N’Djaména.

Jaloux du fait que je puisse obtenir une bourse française pour poursuivre mes études à l’IIAP de Paris, un condisciple du Canada a rapporté au directeur de l’Intérieur, M. Youssouf Joseph Bitangui, à M. Drapeau Simon, directeur de la Documentation, à Madjimbang Joseph Mbaïtelda, responsable de l’une des multiples polices politiques, et à Camille Gourvenec, directeur du Centre de coordination et d’exploitation des renseignements (CCER), que j’ai contacté M. Gabriel Lisette lors de mon séjour au Canada. Il faut souligner que Lisette, compagnon de Jacques Nadingar et d’André Mougnan, est l’ennemi juré de Tombalbaye depuis que celui-ci l’a expulsé du Tchad à la veille de l’indépendance, en août 1960.

Étant moi-même parent de Jacques Nadingar et, de surcroît, gendre de l’opposant André Mougnan, le régime me tenait constamment à l’œil. C’est ainsi qu’à notre arrivée à l’aéroport, ma femme et moi sommes minutieusement fouillés, plusieurs heures durant, par la police politique sous l’œil vigilant du directeur de la Sûreté en personne. Tous les documents, cassettes, lettres, passeports, etc. sont arrachés et confisqués par la police.

En plus de mon promotionnaire du Canada, cité ci-dessus,

M. Madjimbang Joseph Le Mbaïtelda a été l’un des artisans de mon maintien au Tchad. Arrêté et jeté en prison par le tandem Malloum-Kamougué après le coup d’État de 1975, il me vouera une haine féroce, au point de m’infliger, vingt et un ans plus tard, des tortures qui me paralysent aujourd’hui les deux jambes.

Pour m’empêcher de retourner en France, où réside M. Gabriel Lisette, je suis affecté comme adjoint au préfet du Guéra, à Mongo. Quelques mois plus tard, le préfet titulaire, M. Mahamat Yakouma, est nommé secrétaire d’État aux Affaires intérieures. Il me charge d’assurer son intérim. Il remplace M. Mahamat Douba Alifa, ministre de l’Intérieur, qui m’avait empêché d’aller parfaire ma formation à l’IIAP en France.

Au Guéra, je mets à profit mon séjour pour concocter, avec deux jeunes lieutenants, un coup d’État militaire contre le régime de Tombalbaye. Il faut préciser que la garnison militaire du Guéra est la plus importante du pays. Voici comment s’est déroulée cette opération.

 

[1]. Les propos de Jacques Nadingar sont consignés dans le journal des débats de l’Assemblée législative, et rapportés par Ahmed Kotoko dans son livre : Le destin de Hamaï ou le long chemin vers l’indépendance du Tchad, L’Harmattan, 1989, 226 pages. Un livre à lire et relire.

[2]. Ne se doutant de rien lors de l’adoption de la loi n° 31/60 d’octobre 1960 portant code de la nationalité, Ahmed Kotoko est victime de sa propre loi. C’est sur la base de celle-ci que Tombalbaye l’a expulsé au Cameroun.

[3]. À la suite de cette insurrection, le Logone est divisé par l’ordonnance n° 4 du 29 janvier 1962 en trois préfectures : le Logone Oriental, le Logone Occidental et la Tandjilé (JORT, page 138).

[4]. Aujourd’hui, Ésaïe Ndilmbang est élu chef de village de Békia, canton Miandoum (sous-préfecture de Béboudja).

[5]. Premier chef de Poste administratif à Béboudja, M.Kaïfina a fui pour se cacher à Doba. Il est remplacé par un gendarme nommé Blaise Ngaro.

[6]. Le député André Mougnan est le plus célèbre opposant et prisonnier du Tchad. Arrêté pour la première fois en janvier 1961, il est déporté dans les grottes du BET et libéré en 1965. Arrêté de nouveau le 30 mars 1967, il est libéré en mai 1971. Un an plus tardn, il est de nouveau arrêté en 1972, torturé, passé à tabac et battu personnellement par Tombalbaye et les membres du comité d’action jusqu’à ce qu’il sombre dans le coma. Ramené de la cité de l’OCAM (résidence, bureau et laboratoire de tortures de Tombalbaye) jusque dans sa cellule, au domicile du Sultan Tchonko de N’Djaména, il y meurt. Il serait enterré dans la forêt qui jouxte le camp de la compagnie tchadienne de sécurité (CTS) au quartier Moursal.

[7]. Pour ses bienfaits, le garde national Antoine Nadoum deviendra le garde du corps de M. Abbo Nassour quand celui-ci, à sa sortie de prison, est nommé président de l’Assemblée nationale et président de la commission d’enquête parlementaire (sur la création et les pouvoirs de cette dernière, cf. les décrets n° 324/PR/SGG du 20 décembre 1972 et n° 31/PR/SGG, ainsi que l’ordonnance n° 10/PR/SGG du 4 juin 1973).

[8]. Sis au 2 avenue de l’Observatoire, à Paris.

I. De Tombalbaye a Habré (1960-1990)

 

Tout commence donc en 1973. Muni d’une bourse de la coopération française et d’un billet d’avion N’Djaména-Paris, comme rapporté plus haut, je tiens à honorer durant mes vacances au Tchad l'engagement que j’ai pris envers mes cama­rades étudiants et stagiaires restés en Amérique du Nord (USA et Canada) : les représenter et les défendre à la session annuelle de la Commission nationale des bourses, qui devait se tenir à N’Djaména.

Un jour, M. Mahamat Djibert, adjoint au directeur de l’Inté­rieur, fait irruption dans la salle de réunion de cette Commission, au Palais du gouvernement, pour m’intimer l’ordre de le suivre au bureau de M. Douba Alifa, ministre de l’Intérieur, qui me réclame de toute urgence. Dès lors, la première idée qui me vient à l’esprit est que M. Douba Alifa, connu pour ses méthodes fortes, va me faire arrêter et jeter en prison : dès mon arrivée à N’Djaména, des amis et parents m'avaient fait savoir que j’étais, tous les jours, sous étroite surveillance de la police politique. De plus, la terreur d’État érigée en système d’administration par le ministre de l’Intérieur ne me rassure pas et m’ôte tout espoir.
M. Djibert me conduit manu militari au domicile – et non au bureau – de M. Douba Alifa, qui me reçoit aussitôt et me notifie vertement que je suis affecté au Guéra comme adjoint au préfet, avant d’ajouter sans ménagement que l’avion m’attend le lende­main très tôt à 4 heures du matin pour m’emmener à Mongo. J'ai beau tenter de lui expliquer que je suis en vacances au Tchad et que je dois repartir en France pour y poursuivre mes études, rien n’y fait. Il me tend la copie du message par lequel il a annoncé au préfet du Guéra, M. Mahamat Yakouma, ma nomination et mon arrivée par le vol de l'escadrille militaire tchadienne. Puis, il retourne dans sa chambre sans plus de formalité.

M. Djibert, qui me ramène chez moi tente, de me donner quelques conseils avant de m’expliquer les raisons de ma relégation dans une zone comme le Guéra, infestée par la rébellion armée dirigée depuis Alger ou Tripoli par Dr Abba Sidick, Secré­taire général du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat).

Le lendemain, à l’heure dite, me voici embarqué à bord d’un avion militaire DC-3 pour Mongo. Sont aussi à bord le chef de bataillon Abdoulaye, dit « Abdoulaye 44 »[1], nouveau commandant du Groupement militaire n° 1, le lieutenant Gouara Lassou, officier des renseignements militaires (B2), et M. Ahmat Dadji, sous-préfet de Mongo.

Le voyage se passe mal, puisque nous avons failli nous écraser à Bokoro. C’est dans ces conditions que j’arrive à mon poste, et que je vais y être impliqué dans le renversement du président Tombalbaye.

 

1. Pourquoi renverser Tombalbaye ?

J'ai relaté plus haut les massacres collectifs dont j'ai été le témoin en 1960-1961, lors des événements de Béboudja. Des arrestations massives en ont découlé dans la région du Logone, le Mayo-Kebbi et le Moyen-Chari, parmi lesquelles celle de mon beau-père, le député André Mougnan – dont l’immunité n’a pas été levée –, celles des parlementaires Jean Nadji et Alexis Touri, du Révérend Père François Ngahibi[2], de Seid Ngabel Sibéneng, ancien combattant de l’armée française, etc.

Il y a lieu de relever d’autres arrestations, toutes aussi massives, entre mars et septembre 1963 : des personnalités et cadres politiques originaires du Moyen-Chari (le ministre Toura Ngaba, le Dr Outel Bono, etc.), du Mayo-Kebbi (les ministres Paul Djibrine, Robert Delsia Soussia, etc.), du Kanem (les ministres Ali Kosso, Hassan Bagueri, etc.), du Batha (le ministre Djibrine Khérallah et bien d’autres), du Borkou-Ennedi-Tibesti (le ministre Issa Allachimi et tant d’autres), du Ouaddaï (Mahamat Abdelkérim, président de l’Assemblée, le ministre d’État Abbo Nassour, le ministre Baba Hassan et bien d’autres), du Chari-Baguirmi (l’ancien Premier ministre Ahmed Koulamallah et tant d’autres), du Salamat (le ministre Mahamat Gamar Sileck, etc.).

Je suis bouleversé par toutes ces arrestations ordonnées par le président Tombalbaye. Elles se poursuivent et jalonnent la période de 1965 à 1975. Celles de 1972 ont envoyé en prison
M. Antoine Bangui, plusieurs fois ministre de Tombalbaye avant d’être nommé ministre de la Coordination à la présidence de la République (sorte de Premier ministre de fait[3]) ; M. Marc Dounia, plusieurs fois ministre, ancien président de l’Assemblée Nationale ; de nouveau Ahmed Koulamallah, plusieurs fois ministre, ex-parlementaire et ancien Premier ministre, à qui Tombalbaye a succédé en 1959.

Ces arrestations sont autant de faits insupportables. Tout comme me choquent profondément, m’écœurent et me renforcent dans mon combat de militant des droits de l’Homme les séances de bastonnade que Tombalbaye en personne fait subir à ces détenus politiques par un comité dit « d’action », composé de courtisans, qui se disputent le zèle ; les pires humiliations infligées à Ahmed Koulamallah dans son village à Massénia[4], Antoine Bangui chez lui à Doba, Marc Dounia, de nouveau, à Koumra, etc. Tout ceci me transforme en un homme révolté contre les institutions et tous ceux qui les incarnent. D’où l’idée d’un coup d’État militaire.

Pour ce faire, je me remets à dévorer, plusieurs fois, le livre de Curzio Malaparte, de son vrai nom Kurt Enrich Sukert, intitulé Technique du coup d’État[5]. Comme on peut l’imaginer, l’auteur de ce célèbre livre a été persécuté en Europe et envoyé en prison en Italie. Je prête ensuite l’ouvrage aux lieutenants Daoudingadé et à Béndodji, que je connais depuis le collège, pour susciter en eux une révolte et surtout l’intérêt pour les techniques qui y sont décrites.

Un militant des droits de l’Homme est-il autorisé à utiliser la violence pour mettre un terme à un régime dictatorial ?

La réponse est apportée par l’un des célèbres promoteurs de la lutte par la non-violence, Mahatma Gandhi, qui disait en 1945 qu’entre la lâcheté et la violence, il choisirait la violence pour garantir et préserver les droits humains : « Ma non-violence, dit-il, n’admet pas qu’on fuie le danger en laissant les siens sans aucune protection. Je ne peux que préférer la violence à l’attitude de celui qui s’enfuit par lâcheté. Il est tout aussi impossible de prêcher la non-violence à un lâche que de faire admirer un beau spectacle à un aveugle. La non-violence est le summum du courage »[6].

« Je n’hésite pas à dire que, là où existe le choix entre la lâcheté et la violence, il faut décider pour la solution violente. Ainsi, mon fils aîné m’a demandé ce qu’il aurait dû faire s’il avait été témoin de l’attentat qui a failli me coûter la vie en 1908 : faut-il s’enfuir et me laisser assassiner ou recourir à la force physique pour me venir à l’aide ? Je lui réponds qu’il eut été de son devoir de me défendre, au besoin par la violence. Cette explication n’est pas sans rapport avec ma participation à la guerre des Boers puis à ce qu’on a appelé la révolte des Zoulous et enfin à la première guerre mondiale. C’est pour la même raison que je recommande l’entraînement militaire à ceux qui ne croient qu’à la violence. J’aimerais mieux que l’Inde défendit son honneur par la force des armes plutôt que de voir assister lâchement et sans se défendre à sa défaite… »[7]

Dès lors, pourquoi pas le renversement du régime de Ngarta Tombalbaye par un coup d’État militaire pour mettre un terme aux violations des droits humains au Tchad ?

Résumons les faits marquant le passage de la démocratie plurielle à la dictature du parti unique, le PPT-RDA.

 

La période de démocratie plurielle (1946-1960) :

1945 : création du parti progressiste tchadien (PPT) par Gabriel Lisette.

18 octobre 1946 : création du Rassemblement démocratique africain (RDA) à Bamako. Le Tchad y est représenté par Sou­leyman Naye, militant du PPT. En adhérant au RDA, le PPT en est devenu la section tchadienne.

1946 : création de l’union démocratique tchadienne (UDT), section tchadienne du Rassemblement du peuple français (RPF) dirigée par Jean Baptiste.

Février 1947 : premier congrès du PPT.

1947 : création du Mouvement socialiste africain (MSA) par Ahmed Koulamallah.

1952 : Jean Baptiste quitte l’UDT pour créer le Parti socialiste indépendant du Tchad (PSIT).

1952 : massacres des populations civiles de Bébalem (Logone Occidental), perpétrés par les autorités coloniales.

1956-1960 : la loi Defferre, dite loi-cadre, institue l’organisation des élections plurielles dans les colonies françaises.

Novembre 1956 : élections municipales.

Mars 1957 : élections territoriales.

1958 : création du Groupement des indépendants et ruraux du Tchad (GIRT).

1958 : référendum constitutionnel en France, instituant la cinquième République.

1958 : proclamation de la République du Tchad.

1958 : Dounia Marc, Mahamat Abba, Ibrahim Abatcha et Adoum Moussa quittent le MSA pour créer l’Union nationale tchadienne (UNT), ancêtre de Frolinat.

24 mars 1959 : Tombalbaye est élu Premier ministre par l’Assemblée législative (52 députés) : 42 voix pour, 4 abstentions et 6 bulletins nuls.

31 mars 1959 : élections législatives et épuration des chefs de canton dans les régions du Logone et du Mayo-Kebbi.

16 juin 1959 : Tombalbaye forme son deuxième gouver­nement[8].

11 août 1960 : proclamation de l’indépendance.

 

L’instauration sanglante de la dictature du parti unique PPT-RDA et l’inévitable déclin du régime Tombalbaye (1961-1975) :

24 août 1960 : Gabriel Lisette, en mission en Israël, est interdit de retourner au Tchad par Tombalbaye, dont il est le vice-Premier ministre.

Octobre 1960 : convocation de l’Assemblée législative pour la session budgétaire.

4 octobre 1960 : dépôt de la motion de censure contre le gouvernement Tombalbaye par le député Jacques Nadingar[9]. Celui-ci est empoisonné le jour même.

[1]. Le sobriquet Abdoulaye « 44 » vient du fait qu’il porte la pointure 44.

[2]. « J’irai à Moundou, dit Tombalbaye dans un discours musclé, j’irai à Moundou. Les coupables seront punis. Impitoyablement punis. Ce n’est pas parce que l’ex-président de la République centrafricaine, Barthélémy Boganda, est un abbé, ce n’est parce que l’actuel président de la Répu­blique du Congo-Brazzaville, Fulbert Youlou, est un abbé, qu’un Ngahibi prétend aussi être Président. C’est zéro ! C’est zéro ! Les choses sont claires, crie-t-il avec force. Ou Ngahibi François reste abbé et s’occupe de son Dieu, ou Ngahibi fait la politique et on l’arrête comme tout autre citoyen. La Bible sous la main, Ngahibi, au lieu de prêcher l’évangile, prêche la politique. Certaines mauvaises langues disent que j’ai peur d’aller à Moundou, ce n’est pas vrai. Bien au contraire, à Moundou, je me trouve dans mon mirador », conclut-il.

[3]. À sa sortie de prison, M. Antoine Bangui a écrit un livre intitulé Prisonnier de Tombalbaye, Éditions Hatier, Paris, 1980.

[4]. Le nom initial est Mass-Yan. Nombre de noms des villes tchadiennes sont déformés.

[5]. Les Ecrits, Éditions Bernard Grasset, 1931.

[6]. MM (The Mind of Mahatma Gandhi, Oxford Press, Bombay, 1945).

[7]. THF (All Men are Brothers, UNESCO, 1958).

[8]. Parmi les ministres de ce gouvernement encore en vie, il y a MM. Adoum Tchéré, ministre de l’Élevage, de la Production animale et de l’Hydraulique pastorale, et Thomas Keiro Abdou, ministre de la Production, de la Coopé­ration rurale, des Eaux, Forêts et de la Mutualité.

[9]. De la même lignée par Koullel que ma mère, feu Jacques Nadingar est,
du côté de son père, originaire de Komé dans le canton Mbikou (sous-préfecture de Béboudja). En conséquence, beaucoup de ressortissants de Komé sont tués. La mère de Jacques Nadingar est de Kaïra, dans le can­ton Miandoum (sous-préfecture de Béboudja). Il est inhumé à Miandoum, où il a grandi. Le parallèle relevé par la presse locale entre la lutte menée par le député Nadingar et la mienne résulte de ce lien de parenté.

5 octobre 1960 : la motion de censure est naturellement rejetée. La mort tragique de l’auteur de cette motion sonne le glas et constitue un avertissement pour les députés vivants.

28 novembre 1960 : adoption de la constitution de la première République du Tchad.

1960 : regroupement, au sein du parti national africain (PNA), de l’UNT, le MSA, l’AST[1], le GIRT, l’UDIT[2]. Ce regroupement est dirigé par Jean Baptiste.

11-13 avril 1961 : congrès du PNA à Abéché.

11-13 avril 1961 : congrès du PPT-RDA à Abéché. Le PPT-RDA et le PNA s’accordent pour créer l’Union pour le progrès du Tchad (UPT), qui tient à son tour son premier congrès à Abéché. Puis le gouvernement Tombalbaye annule les listes du PNA aux élections municipales.

3 octobre 1961 : Ahmed Kotoko, président de l’Assemblée nationale est démis de ses fonctions, arrêté, assigné à résidence obligatoire à Faya et expulsé au Cameroun par un arrêté manuscrit sans en-tête, commençant directement par le n° 4327, rédigé par M. Bernard Lanne, directeur de cabinet de Tombalbaye.

20 janvier 1962 : dissolution de l’Assemblée nationale issue des élections du 31 mars 1959.

29 janvier 1962 : Jean Baptiste, chef du Parti socialiste indépendant du Tchad (PSIT), est arrêté, démis de ses fonctions de maire de Fort-Lamy et jeté en prison à Fort-Archambault pour complot. Il y est sommairement exécuté par le préfet Moussa Idriss et le directeur de la police[3]. Plusieurs autres personnes sont également arrêtées, jugées et condamnées à de lourdes peines.

4 mars 1962 : élections législatives sur liste unique de PPT-RDA de Tombalbaye. Les autres partis politiques sont exclus de cette consultation, qui consacre ainsi le régime de parti unique.

14 avril 1962 : adoption de la constitution de la deuxième République du Tchad. Cette pâle copie de la constitution de la cin­quième République française instaure de fait la dictature.

Mai 1962 : après avoir purgé sa peine pour détournements des deniers publics, Ibrahim Abatcha, qui participe à la confé­rence panafricaine d’Accra, décide de s’exiler au Ghana puis au Soudan, où il créera en juin 1965 le Front de libération du Tchad (Frolinat).

Juillet 1962 : arrestation et déportation au BET de Jules-Pierre Toura Ngaba. Il est accusé d’avoir voulu empoisonner Tombalbaye avec la complicité de Marc Dounia et de l’imam de la grande Mosquée de N’Djaména, Hassan Attom. Celui-ci est révoqué et remplacé par l’imam Moussa Brahim.

1963 : création du Comité du Nord, présidé par Marc Dounia. Le Français Marcel Lalia est membre fondateur de ce comité.

15-20 janvier 1963 : congrès du PPT-RDA à Doyaba (Fort-Archambault, aujourd’hui Sarh). À l’issue de ce congrès, les Drs Outel Bono et Jacques Baroum, MM. Pierre Djimet, Maurice Adoum Hel-Bongo[4], Georges Diguimbaye, Abdoulaye Lamana, etc. font leur entrée au bureau politique national du PPT-RDA. Seul le ministre des Affaires étrangères Djibrine Khérallah refuse de se rallier[5].

6 mars 1963 : Tombalbaye remanie son gouvernement – sans Djibrine Khérallah. Abbo Nassour, chantre du parti unique, devient ministre d’État à la Fonction publique.

22 mars 1963 : contestation de la répartition des ministères, ceux accordés aux cadres politiques du PPT-RDA originaires du Nord étant considérés comme de seconde main. Les participants à une réunion interdite par le ministre de l’Intérieur sont arrêtés : Mahamat Abdelkérim, président de l’Assemblée nationale, Ali Kosso, ministre de la Justice, Issa Allachimi, secrétaire d’État à la présidence de la République, les ministres Hassan Bagueri, Hassan Gogo, les députés Bourma Mahdi, Issa Mbodou, etc.

28 mars 1963 : de retour d’un braconnage, le Dr Outel Bono est interpellé par les agents des Eaux et Forêts. Il refuse aux gendarmes le contrôle du coffre de sa voiture, où se trouvent les gibiers, en faisant valoir comme tant d’autres son appartenance au bureau politique du PPT-RDA. L’un des gendarmes demande des instructions au ministre de l’Intérieur, lequel en réfère à Tombalbaye. Celui-ci ordonne de perquisitionner le domicile du médecin, avec consigne de retrouver les lettres qu’adressent à Outel Bono le président ghanéen Kwamé N'Krumah et l’oppo­sant Ibrahim Abatcha, exilé à Accra. Les gendarmes découvrent naturellement ces courriers, d’ailleurs déjà lus à la poste par le commissaire Békoutou, chargé de la censure. Comme on pou­vait s’en douter, ces lettres « ont mis en évidence la complicité du Dr Outel Bono avec les ennemis intérieurs et extérieurs du pays et constitué de ce fait les preuves d’un vaste complot ten­dant à l’atteinte à la sûreté de l’État » – selon le réquisitoire du Parquet devant la Cour criminelle spéciale appelée à en juger. Baba Hassan, ancien ministre-résident à Moundou, et Barka Mahamat Scoa, maire de Fort-Lamy, sont également arrêtés ce 28 mars 1963. Deux ans plus tard, le ministre de l’Intérieur au moment des faits, Marc Dounia, est à son tour arrêté, traîné dans la boue et assigné à résidence à Koumra, son village natal – avant d’être réhabilité par la suite.

7 juin - 24juillet 1963 : Une Cour criminelle spéciale, présidée par Kodbiri Nagué, juge « les conjurés du 22 mars 1963 ». Le Dr Outel Bono et M. Abbo Nassour sont condamnés à mort, tandis que leurs « complices » écopent de condamnations à temps (5 à 20 ans). Les peines de mort sont commuées en travaux forcés à perpétuité. Reclus à Mbaïbokoum, puis à Doba, Outel Bono est obligé de piler le mil pour préparer à manger aux prisonniers de droit commun[6]. Il recouvrera la liberté par étapes à partir de 1965.

16 septembre 1963 : Djibrine Khérallah est arrêté à son domicile, avec d’autres leaders tels que Jean Baptiste[7], ancien ministre de la Santé Publique et maire de Fort-Lamy. Ahmed Koulamallah est, quant à lui, arrêté au Cameroun par le sultan de Kousseri, contre un million de F CFA offerts par Tombalbaye.

6 janvier 1964 : une centaine de rebelles investissent la ville d’Amtiman. Sont arrêtés à la suite de cet affrontement : Cheik Ali Fadil, Mahamat Zène Ali Fadil, Abdeldjélil Yaya, Hissein Yaya, Abdoulaye Adam, Hassan Yaya, Youssouf Oumar, Adef Adanao, Mahamat Salet Alkhali, Algoni Atambor, etc.

14 mars 1964 : le Comité du Nord de Marc Dounia et Marcel Lalia écrit au général De Gaulle pour critiquer les pratiques ré­pressives du gouvernement tchadien.

Avril 1964 : proclamation au Soudan, par Ibrahim Abatcha, du gouvernement de la République islamique du Tchad en exil.

 

[1]. Action sociale tchadienne (AST).

[2]. Union des indépendants du Tchad (UDIT).

[3]. Comme la plupart des enfants des anciens prisonniers et victimes de Tombalbaye, le fils de Jean Baptiste profitera du génocide de 1979 pra­tiqué par le tandem Habré-Déby pour venger son père en massacrant les hommes, femmes et enfants originaires du sud du Chari qui lui tombent sous la main. D’autres, comme Adjib Koulamallah, profiteront de leurs fonctions pour régler leurs comptes

[4]. Ministre de la Santé publique, il s’était laissé éclater devant les congres­sistes : « Fort-Archambault, capitale des calmes et sérieux Tchadiens, ville aux mille beautés encore invisibles… »

[5]. Il y a lieu ici de rendre hommage à celui qui a refusé très tôt le parti unique, fossoyeur du Tchad. Djibrine Khérallah n’a pas voulu saborder son parti, le PNA, au cours de ce congrès du PPT-RDA. D’où la rancune de Tombal­baye à son égard. Le PNA est quand même dissout, comme les autres partis, le 19 janvier 1963. Courageusement, Djibrine Khérallah continue de le réunir à son domicile, ouvrant les discussions à d’autres leaders (Jean Baptiste, Ahmed Koulamallah, etc.). Un membre de sa famille et du PNA, et non moins taupe comme il en existe partout, vend la mèche au ministre de l’Intérieur, M. Marc Dounia. Celui-ci envoie le gendarme Izzo signifier à Djibrine Khérallah que la réunion est interdite, puisque les partis politiques sont dissous. À peine entré, le gendarme est pris à partie par les militants surexcités et mis à mort. Ces militants armés tirent sur des innocents, qui passent par là. Il y a des tués et des blessés. Le colonel français Saint-Laurent, commandant la Gendarmerie nationale, est sollicité pour ramener l’ordre par le ministre de l’Intérieur. Il exige, pour se couvrir, une réquisition en bonne et due forme. Tombalbaye préfère alors demander au colonel Doumro de faire intervenir l’armée. Ce qui est fait. Plusieurs morts et blessés sont dénombrés parmi les soldats et les insurgés.

[6]. Mon défunt frère Rimorbé Kodengar, arbitrairement arrêté et jeté en prison à Doba pendant cette période, a rapporté des anecdotes sur les faits et gestes de son codétenu, le Dr Outel Bono.

[7]. Comme le ministre Jean Baptiste, le ministre Silas Sélingar serait som­mairement exécuté aux alentours de Bédaya (Koumra) par le directeur de la police qui, du reste, est un de ses proches parents.

28 novembre 1964 : Tombalbaye réclame le départ des trou­pes françaises du Tchad, pour avoir refusé de l’aider à mater la rébellion.

13 décembre 1964 : le Tchad et le Soudan sont sur le pied de guerre.

Décembre 1964 : Tombalbaye dénonce l’accord qui permet aux troupes françaises d’administrer directement le BET. Celles-ci s’en retirent.

Juin 1965 : trois insurrections sont délibérément provoquées à Mangalmé (préfecture du Batha) par le chef de canton, Bachar Gadaya, qui maltraite et pille la population de deux villages, Kouka-Marnié et Bitchoutchi. Celle-ci décide de se soustraire à l’autorité du chef de canton et refuse de lui payer les impôts. Informé par le chef de Poste administratif, M. Paul Nodjioudou, le préfet du Batha, M. Ndoungar Ngarbaroum, se rend sur les lieux. Au moment où il écoute la version des représentants de la population, Bachar Gadaya fait ouvrir le feu, provoquant plusieurs morts et blessés parmi les villageois – qui répliquent. Le préfet prend une flèche à la cuisse. Les militaires qui l’accompagnent tirent à leur tour sur la foule, faisant d’autres morts et blessés.

Le gouvernement réagit. M. Silas Sélingar, ministre des Tra­vaux publics assurant l’intérim du ministre de l’Intérieur, dépêche auprès des protagonistes une délégation menée par son direc­teur de cabinet, M. François Titinabaye, et le député Moussa Sénoussi. Elle rencontre la population. Mais le chef de canton fait à nouveau ouvrir le feu sur cette dernière par les goumiers de sa garde prétorienne – faisant, cette fois, près d’une trentaine de tués. M. François Titinabaye est l’une des victimes. Créé la même année, le Frolinat se saisira de cette triste affaire pour diaboliser l’administration, qualifiée de « kirdi » (sudiste) – en travestissant les faits[1].

Octobre 1965 : l’OUA adopte la résolution relative « au prin­cipe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation ».

19 novembre 1965 : arrestation des ministres originaires du Mayo-Kebbi : Robert Delsia Soussia, Paul Djibrine, etc.

Décembre 1965 : l’ONU consacre le respect de l’indépen­dance, la souveraineté et l’inadmissibilité de l’ingérence dans les affaires intérieures des pays membres.

Décembre 1965 : assassinat du militaire Abdoulaye au cours d’un bal. Fuite de Derdeï Kichidmi en Libye parce que Rodaï, commandant de poste à Bardaï, lui demande de se décoiffer avant d’entrer dans son bureau[2]. « Même le général Leclerc, de passage à Bardaï pour la libération de la France, ne m’a pas de­mandé de me décoiffer… », dira Derdei avant de quitter Bardaï.

Décembre 1965 : Le PPT-RDA a le monopole de présen­tation des candidatures aux élections. Tombalbaye déclare : « Tout mouvement contre l’autorité sera réprimé avec une vigueur jusqu’alors inconnue. »

19-22 juin 1966 : l’UNT, dirigée par Ibrahim Abatcha depuis le Soudan, se transforme en Frolinat au congrès de Nyala. Le Front de libération du Tchad (FLT) d’Ahmed Moussa participe à ce congrès. Il adhère au Frolinat, puis le quitte peu après.

4 septembre 1966 : Tombalbaye à l’hebdomadaire Jeune Afrique : « Certains pays du Moyen Orient, connus pour leur obscurantisme et leur esclavagisme, veulent utiliser la religion pour briser la nation tchadienne, d’abord sur le mot d’ordre de panarabisme et maintenant sur celui du panislamisme. »

11-15 octobre 1966 : rencontre et réconciliation à Niamey (Niger) entre les présidents tchadien et soudanais Tombalbaye et Nimeiry, sous l’égide du Président nigérien Hamani Diori. Un accord d’extradition est signé entre les deux pays.

Décembre 1966 : arrestation puis assassinat du ministre des Travaux publics Silas Sélingar[3].

Février 1967 : congrès du PPT-RDA à Fort-Lamy. Désormais, la jeunesse, les femmes et les syndicats sont soumis au parti. Le bureau politique compte 7 membres : Outel Bono, Jacques Baroum, Pierre Djimet, Maurice Adoum Hel-Bongo, Georges Diguimbaye, Abdoulaye Lamana et François Tombalbaye.

21 février 1967 : le député Mahamat Kaskanaye, le préfet du Salamat, Kadre Alio, MM. Gamar Sileck, Chérif Djouman, Rakhis Badaye, etc. sont tués à Aldjamanis près de Siref (Salamat) par les rebelles du Frolinat.

Septembre 1967 : réunie à Kinshasa (Zaïre), l’OUA condamne sans équivoque la sécession dans les États membres.

Novembre 1967 : toutes les centrales syndicales sont regrou­pées dans l’Union nationale des travailleurs du Tchad (Unatrat).

11 février 1968 : Ibrahim Abatcha est tué à Saraf-Diguine-Det dans le canton Kibet (sous-préfecture d’Amtiman). Sa tête est exposée au public, le 24 février, au Palais des congrès de Fort-Lamy. Il est remplacé à la tête du Frolinat par le Dr Abba Sidick.

Mars 1968 : le Frolinat dénonce les atteintes aux libertés individuelles au Tchad, la division du pays, les arrestations des responsables syndicaux tels que Dombal, Daniel Kaïnodji, etc.

Mars 1968 : création d’une rébellion armée au BET, appelée deuxième armée.

2 mai 1968 : rapport du capitaine Galopin sur la situation poli­tique au Tchad.

29 février 1968 : congrès constitutif de la jeunesse du PPT (JEPPT).

28 août 1968 : Tombalbaye fait appel aux troupes françaises dans le but de combattre la rébellion du BET.

29 août 1968 : le ministre français de la Défense, M. Michel Debré donne une suite favorable à la demande de Tombalbaye.

13 septembre 1968 : des militaires tchadiens sont bloqués dans une grotte par les rebelles Toubou.

24 octobre 1968 : l’ONU consacre la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays par un autre État membre. Quel­ques semaines plus tard, la Pravda de Moscou écrit dans ses colonnes qu’elle est favorable à l’intervention des militaires fran­çais au Tchad, qui garantit la stabilité de la jeune République et le renforcement de l’unité nationale.

17 décembre 1968 : accord tchado-soviétique de coopération économique et technique

5 mars 1969 : arrivée au Tchad de Jacques Foccart, conseil­ler élyséen aux affaires africaines et malgaches, et d’Yvon Bourges, secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

12-16 mars 1969 : arrivée au Tchad des légionnaires français commandés par le général Arnaud. Cette intervention est ac­compagnée de la Mission pour la réorganisation administrative (MRA), dirigée par Pierre Lami.

13 juin 1969 : nouveau procès du Dr Outel Bono. Avec Michel Ngangbet, il est condamné à 5 ans de travaux forcés pour avoir tenu une conférence-débat sur la culture du coton. Salet Kebzabo et Sabit sont relaxés.

15 juin 1969 : réélection de Tombalbaye, candidat unique, à 93 % des voix.

8 septembre 1968 et 10 octobre 1969 : un permis de pros­pection pétrolière pour 5 ans, sur une superficie de 463 000 km², est accordé à la société américaine Continental Oil Company (Conoco). Un autre est accordé à la compagnie Abdullahad.

Septembre-octobre 1969 : le général Cortadellas remplace le général Arnaud à la tête des troupes françaises au Tchad.

15 octobre 1969 : le Secrétaire général par intérim du Frolinat est tué à Fodjo, au Salamat.

Octobre-novembre 1969 : le gouvernement français annonce « l’envoi des contingents militaires français au Tchad pour éviter une autre immixtion étrangère, qui serait à coup sûr beaucoup moins désintéressée… ». Yvon Bourges, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, qualifie les rebelles tchadiens de bandits.

Décembre 1969 : la Libye offre sa médiation au Tchad et à la rébellion, médiation rejetée par le Tchad.

14 décembre 1969 : élection des 105 députés (dont 56 « mu­sulmans »[4]) sur une liste unique présentée par le PPT-RDA (un député pour 40 000 habitants).

20 mai 1970 : Dr Abba Sidick accuse Tombalbaye au journal AfricAsia d’être « le président d’une partie du Tchad et de pra­tiquer une politique de discrimination vis-à-vis du Nord. Il faut abattre ce régime par la violence, ensuite mettre à sa place un régime populaire, progressiste et laïc… »[5]

Juin 1970 : Henri Paillard remplace Pierre Lami à la tête de la MRA.

Octobre 1970 : tentative de négociation entre le gouver­nement tchadien et le Derdeï.

Décembre 1970 : la Légion est rapatriée en France.

19 janvier 1971 : mort au combat de Bertrand Cortadellas, fils du général du même nom.

Mars-avril 1971 : 7e congrès du PPT-RDA, dit « congrès de réconciliation nationale », à Fort-Archambault. Quelque 140 pri­sonniers politiques sont libérés, dont Djibrine Khérallah, Baba Hassan, Ahmed Koulamallah et André Mougnan. Les deux pre­miers entrent au bureau politique national du PPT-RDA (ainsi qu’un représentant des rebelles) et au gouvernement.

19 avril 1971 : Tombalbaye annonce officiellement la mort de Jean Baptiste et de Silas Sélingar.

Mai-juin 1971 : une épidémie de choléra fait 2 500 morts dans la région du Lac.

Juin 1971 : l’intervention militaire sous le commandement du général Cortadellas, qui devait prendre officiellement fin le 31 août 1971, est prorogée.

27 août 1971 : annonce par Tombalbaye d’une tentative de coup d’État qu’aurait perpétrée un certain Abdallah. Ce dernier est mort dans le bureau du ministre de l’Intérieur, M. Mahamat Douba Alifa. Rupture des relations diplomatiques avec la Libye, supposée avoir financé ce coup d’État.

Septembre 1971 : la Libye reconnaît le Frolinat.

Novembre 1971 : distribution d’armes aux arabes Missérié du Batha, présidée par Tombalbaye en personne.

Novembre 1971 : vaste opération militaire menée conjoin­tement par les parachutistes français et les unités tchadiennes du groupement militaire n° 3 basés au BET.

29 novembre 1971 : violente manifestation des élèves du Lycée aux cris de : « À bas la CTS [Compagnie tchadienne de sécurité], vive l’armée, vive le général Doumro… ». Celui-ci est arrêté, dégradé et assigné à résidence dans son village natal.

13 décembre 1971 : les ambassades du Tchad à Paris et à Bruxelles sont occupées par les étudiants tchadiens résidant en France et au Bénélux.

22-23 décembre 1971 : reconnaissance du Frolinat par le congrès de l’Association des étudiants tchadiens.

2- janvier 1972 : « Je n’ai pas vu un seul rebelle au Tchad », déclare le président Georges Pompidou à son retour à Paris…

Janvier-avril 1972 : le président Pompidou est démenti de manière cinglante sur le terrain. Les rebelles abattent un avion de combat français au bord duquel se trouve le commandant Le Pulloch, fils du général Le Pulloch, qui y trouve la mort.

Février 1972 : le Tchad boude les présidents Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, Léopold Sédar Senghor du Sénégal et Hamani Diori du Niger en se retirant de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) et de la compagnie multinationale aérienne Air-Afrique. Antoine Bangui, qui a représenté le Tchad au sommet d’Air-Afrique, est accusé de tous les noms par Tom­balbaye, démis de ses fonctions de ministre du Plan, arrêté et jeté en prison. En réalité, Tombalbaye lui reproche d’avoir une femme française – ce qui lui est insupportable – et d’avoir acheté la propriété d’une société française (NSKN) à Doba, sa région natale. Antoine Bangui comploterait contre le régime avec le directeur de cette société… Une fois Bangui arrêté, Tombalbaye ordonne la réintégration du Tchad dans l’OCAM et Air-Afrique.

Février 1972 : normalisation des relations tchado-soudanaises grâce à un voyage de Tombalbaye à Khartoum.

Avril 1972 : rétablissement des relations diplomatiques avec la Libye.

5 juin 1972 : arrestation à Milézi (un quartier de Fort-Lamy) de 9 personnes chargées par le Frolinat de plastiquer des points stratégiques. S’en suit une série d’arrestations et d’exécutions sommaires – dont celle de mon promotionnaire de l’ENA, M. Issa Talaf. André Mougnan, Mahamat Térap, Ali Idrisa, Ali Djalal, Taher Tunis et le syndicaliste Mallah Pleven sont eux aussi raflés.

Juillet 1972 : création d’un Comité d’action, présidé par Tombalbaye, chargé d’infliger des sévices corporels aux prison­niers. MM. Daniel Béguy[6] et André Mougnan mourront des suites des bastonnades subies de la part de Tombalbaye en personne et des membres de ce Comité.

1er septembre 1972 : départ définitif du général Cortadellas après celui des troupes françaises, le 1er juillet 1972.

21 septembre 1972 : suppression de la préfecture du BET. Décriée par les ressortissants, cette mesure est rapportée une semaine plus tard.

2 octobre 1972 : le haut commandement des forces armées tchadiennes est confié au colonel Félix Malloum à la place du général Jacques Doumro. Le colonel Noé Odingar est nommé chef d’État-major de l’armée de terre et le colonel Djogo aide de camp de Tombalbaye. Malloum, Djogo et Odingar sont promus généraux en janvier 1973.

17-21 novembre 1972, pour couper l’herbe sous les pieds du Frolinat, le roi Fayçal d’Arabie Saoudite effectue un voyage offi­ciel au Tchad.

28 novembre 1972 : pour faire plaisir aux pays arabes, Tombalbaye rompt les relations diplomatiques avec l’État d’Israël. Par ailleurs, le Tchad renoue ses relations diplomatiques avec la Chine populaire et rompt avec Taiwan.

7-11 décembre 1972 : voyage officiel au Tchad du général-président nigérian Gowon. Il vient remercier le peuple tchadien de son soutien lors de la guerre de sécession biafraise. Plusieurs centaines de Tchadiens s’étaient engagés aux côtés du gouver­nement nigérian.

13-16 décembre 1972 : grève des lycéens et élèves tcha­diens pour protester contre la session unique du baccalauréat.

23 décembre 1972 : voyage de Tombalbaye à Tripoli. Il signe avec Kadhafi un accord d’amitié et de coopération économique d’une valeur de 23 milliards de F CFA. Selon les mauvaises langues, cet argent aurait été remis en partie à M. Djily Mbaye, homme d’affaires sénégalais mandaté par Tombalbaye. Rentré de Tripoli à N’Djaména avec l’argent, Djily Mbaye aurait été logé à l’hôtel Novotel. Surpris par le coup d’État militaire du 13 avril 1975, il aurait pu s’enfuir grâce au commissaire Abdoulaye Mallah, vers le Cameroun puis le Sénégal. En ce cas, Djily Mbaye a-t-il ou non rencontré Tombalbaye avant le coup d’État du 13 avril ? Si oui, lui a-t-il ou non remis l’argent ?

Si Tombalbaye s’est rendu à Tripoli en 1973, c’est pour noti­fier à Kadhafi que l’occupation de la bande d’Aozou par les trou­pes libyennes avec la complicité de Hissein Habré et Goukouni Oueddeï, du Frolinat, était illégale. Au cours de cette rencontre, Kadhafi demande à Tombalbaye de lui présenter des projets de développement à concurrence de 23 milliards. Ce qui fut fait. Une fois au pouvoir, les militaires, qui cherchent à salir la mé­moire de Tombalbaye, l’accusent sans aucune preuve d’avoir vendu la bande d’Aozou à Kadhafi.

19-26 janvier 1973 : Tombalbaye en Égypte et au Liban[7].

6 mars 1973 : arrestation puis exécution en prison, le 24 mars, du Français Marcel Lalia, accusé de complot contre le régime.

9 mars1973 : arrestation d’Élie Roumba, ministre des Fi­nances, et de M. Bicket, directeur de la Radiodiffusion nationale (RNT), accusés de détournements des deniers publics par une commission d’enquête parlementaire présidée par M. Abbo Nassour, président de l’Assemblée nationale.

15 mars1973 : 3,2 milliards de F CFA sont collectés au profit de Tombalbaye par un comité de soutien. Cet argent est destiné au retrait de deuil de son grand frère, mort un an plus tôt.

24 mars1973 : cérémonie de retrait de deuil dudit grand frère à Bessada.

30 mars 1973 : inauguration à Fort-Lamy par Tombalbaye des bureaux de la compagnie pétrolière américaine Conoco, chargée de la prospection du pétrole dans la région de Béboudja.

21 avril 1973 :Tombalbaye en Arabie Saoudite, en Irak, à Abu-Dhabi, au Qatar et au Koweït.

 

[1]. Encore de nos jours, certes, les préfets, sous-préfets et autres autorités administratives ou militaires vivent sur le dos des paysans ignorants et sans défense. Toutefois, dans le cas d’espèce, c’est l’autorité du chef de canton Bachar Gadaya qui était remise en cause par une frange de sa population – l’un et l’autre musulmans d’ethnie Moubi.

[2]. Il faut faire la différence entre un chef traditionnel doté de pouvoirs propres et un chef spirituel comme Derdei, qui n’est qu’un symbole.

[3]. Avant de l’arrêter, Tombalbaye envoie des Sara du sérail – tels que Martin Mahamat, Philippe Moustapha et Rarikingar – dire à Sélingar d’accepter un poste d’ambassadeur à l’étranger. Le ministre commençait à porter ombrage à Tombalbaye. Sélingar refuse cette offre. Il est arrêté puis som­mairement exécuté aux alentours de Bédaya, par un de ses propres pa­rents chargé de la sécurité.

[4]. Il y a des musulmans tant au Nord qu’au Sud du pays.

[5]. Une fois le Frolinat au pouvoir, les massacres, génocides, répressions, vols, viols, pillage… sont, sans commune mesure, avec le régime Tombalbaye tant décrié.

[6]. Daniel Béguy est arrêté pour avoir écrit des lettres, somme toute banales, à M. Jules-Pierre Toura Ngaba en Allemagne. Ce dernier a démissionné de son poste d’ambassadeur du Tchad à Bonn pour « entrer dans l’oppo­sition active contre le régime Tombalbaye ». Comme André Mougnan, Daniel Béguy a été tabassé par Tombalbaye jusqu’à ce que mort s’en suive. Bien que menotté, il aurait asséné un coup violent à Tombalbaye, qui aurait effectué un vol plané.

[7]. De retour du Liban, l’avion de Tombalbaye a été pris en chasse par deux avions israéliens. C’est grâce à l’écoute par le pilote présidentiel des conversations entre les deux pilotes israéliens que le complot a été déjoué. Avant de lancer ses deux pilotes à la poursuite de l’avion présidentiel, Israël a envoyé un message à l’Agence de sécurité et de navigation aérienne (ASECNA), à N’Djaména, signalant la présence d’une bombe dans l’avion de Tombalbaye afin, dit-on, de justifier le coup. M. Douba Alifa, ministre de l’Intérieur, a été informé de la présence de cette bombe par le représentant de l’ASECNA.

1er juin 1973 : le bureau politique national (BPN) du PPT-RDA supprime les bourses des étudiants et stagiaires tchadiens en Europe, accusés d’avoir occupé les ambassades du Tchad à Paris et à Bruxelles et reconnu le Frolinat. Le BPN les rappelle au Tchad. Pour avoir demandé la clémence en faveur de ces étudiants, plusieurs femmes, dont Mme Kaltouma Nguembang, se retrouvent en prison. Elles sont accusées de s’être rendues coupables de magie noire afin d’éliminer Tombalbaye au profit du général Malloum.

7 juin 1973 : sont arrêtés, torturés et jetés dans la cellule n° 1 de la brigade spéciale d’intervention MM. Ngarondé Djarma, Ramadan Andjou, Souleyman Fadoul, Abdoulaye Acyl, Abakar Abdelkérim, Faki Koko Zagalo, Faki Andéré Issa, Faki Moussa, Bourkou Bichara, Bara Atitala, Minallah Jacques, etc.

24 juin 1973 : Tombalbaye téléphone au général Malloum, commandant en chef des Forces armées nationales tchadiennes, de venir le voir. Dès que ce dernier fait son entrée dans le bureau de Tombalbaye, il est arrêté par les gardes de corps et conduit dans une des cellules aménagées à la cité de l’OCAM où le Président réside. Accusé de vouloir liquider Tombalbaye et les membres de sa famille par la magie noire, via Mme Kaltouma Nguembang, Malloum ne quittera cette cellule que grâce au coup d’État du 13 avril 1975.

3 juin 1973 : retrait définitif du Tchad de l’OCAM, après les brouilles de Tombalbaye avec les présidents ivoirien et nigérien Houphouët-Boigny et Diori, accusés respectivement d’avoir reçu Dr Abba Sidick, secrétaire général du Frolinat, et d’empêcher le Tchad d’accueillir le sommet de l’OCAM.

7 juillet 1973 : marche de protestation contre M. Jacques Foccart et à travers lui la France. Cette manifestation est dirigée par le maire de N’Djaména, M. Mahamat Djarma. Les ministres, les membres du Bureau politique national du PPT-RDA, les membres du comité d’action, les parlementaires, etc. prennent part à cette manifestation.

11 août 1973 : Le Canard Déchaîné, journal du PPT-RDA dirigé par Me Luben (Antillais) et Mabé Ma Gweth (Camerounais) se déchaîne contre les fonctionnaires, les militaires, les oppo­sants, la France, etc.

27-30 août 1973 : congrès du PPT-RDA, transformé en congrès constitutif de Mouvement national pour la révolution culturelle et sociale (MNRCS) afin de se débarrasser de la tutelle du Rassemblement démocratique africain (RDA) dirigé depuis 1945 par Houphouët-Boigny. François Tombalbaye devient Ngarta Tombalbaye. Tous les « compatriotes » tchadiens sont invités à imiter « le Grand compatriote » (nouvelle formule d’appel instituée). Fort-Lamy et Fort-Archambault deviennent respec­tivement N’Djaména et Sarh, etc.

26 août 1973 : le Dr Outel Bono, qui s’apprêtait à annoncer lors d’une conférence de presse la création de son parti poli­tique, le Mouvement démocratique de la révolution tchadienne (MDRT), est assassiné rue de la Roquette à Paris, non loin de son domicile[1].

4 septembre 1973 : l’Assemblée nationale vote une motion contre MM. Jacques Foccart et Gabriel Lisette.

11 septembre 1973 : des pasteurs étrangers sont expulsés du Tchad pour s’être opposés à la campagne d’initiation au « yondo » déclenchée au Moyen-Chari par Tombalbaye.

24 septembre 1973 : Tombalbaye accuse Jacques Foccart de vouloir perpétrer un coup d’État contre son régime grâce à un contingent militaire français.

30 octobre 1973 :Tombalbaye annonce la trêve avec le gou­vernement français au moment de la révision des accords de 1960.

Novembre 1973 : le gouvernement menace de destituer de leurs droits civiques et d’assigner à résidence dans leurs villages tous les Tchadiens du Sud du Chari qui refusent d’aller à l’initia­tion au « yondo ».

13 novembre 1973 : Tombalbaye boycotte le sommet France-Afrique tenu à Paris.

19-26 novembre 1973 : 23 missionnaires protestants amé­ricains des églises baptistes sont expulsés du Tchad à cause de leur hostilité au « yondo ».

6 décembre 1973 : le Père Pérez, prêtre catholique, et ses employés sont brûles vifs par les rebelles du Frolinat entre Mongo et Bitkine (Guéra).

18 décembre 1973 : Tombalbaye inaugure le premier puits de pétrole à Maïnkéri dans le canton de Miandoum (sous-préfecture de Béboudja).

30 décembre 1973 : Jules Toura Ngaba, ambassadeur du Tchad en Allemagne, annonce sa démission « pour prendre une part active à l’opposition contre le régime de Tombalbaye… »

 

La descente aux enfers du régime Tombalbaye (1974-1975) :

22 janvier 1974 : Tombalbaye accuse la France de violer les accords de coopération de 1960 selon lesquels Paris s’interdit de donner l'asile politique à des Tchadiens menant des activités subversives contre leur gouvernement.

14 février 1974 : M. Abbo Nassour, président de l’Assemblée nationale, dénonce les activités de Jules Pierre Toura Ngaba et de ses complices de l’intérieur – dont MM. Gabdou, directeur du Commerce, et Raymond Laguerre, alias Ngrabé Ndoh, directeur de l’Aménagement du territoire. Ceux-ci sont arrêtés et jetés en prison parce qu’ils ont échangé des lettres avec Jules-Pierre Toura Ngaba.

15 février 1974 : Tombalbaye annonce le procès du général Félix Malloum pour complot contre la sûreté de l’État par la magie noire.

5-6 mars 1974 : Kadhafi effectue un voyage officiel au Tchad.

14 avril 1974 : Tombalbaye lance un défi aux militaires en déclarant à l’école des cadres du MNRCS : « moi vivant, jamais les militaires n’accéderont au pouvoir »

21 avril 1974 : enlèvement à Bardaï, par Hissein Habré et Goukouni Oueddeï, de Mme Françoise Claustre, en mission archéologique pour le CNRS, M. Combes de la MRA (dirigée par Pierre Claustre, le mari de Françoise) et le Dr Steawan, coopé­rant allemand. L’épouse de ce dernier, blessée au cours de l’attaque des rebelles, a succombé.

23 avril 1974 : Hissein Habré diffuse le manifeste politique du CCFAN-Frolinat.

4 juin 1974 : la France envoie Robert Puissant à N’Djaména pour négocier avec le gouvernement tchadien des conditions émises pour la libération des otages.

12 juin 1974 : rupture des relations diplomatiques avec la République fédérale allemande. Elle a négocié directement avec les rebelles, obtenant la libération du Dr Steawan contre une rançon de 4 millions de F CFA et la diffusion du manifeste d’Hissein Habré sur les antennes de la Voix de l’Allemagne.

18 juin 1974 : en recevant les lettres de créance du nouvel ambassadeur du Tchad, M. Louis Vertu alias Dagache Tobio, le président Valéry Giscard d’Estaing répond aux différentes décla­rations de Tombalbaye à propos de la coopération franco-tchadienne : « la France n’entend pas imposer une coopération, qui ne serait pas souhaitée… »

27 août 1974 : signature avec l’Arabie Saoudite d’un contrat de construction de la Mosquée Fayçal à N’Djaména, d’une valeur de 3 milliards de F CFA.

27 août 1974 : libération par Tombalbaye de 106 prisonniers politiques à l’occasion du premier anniversaire du MNRCS. À cette occasion, Tombalbaye exige la production de 750 000 tonnes de coton (contre 150 000 tonnes en 1973-1974).

Octobre 1974 : Jules Pierre Toura Ngaba rend public un document intitulé « Non à Tombalbaye ».

18 octobre 1974 : la Conoco découvre du pétrole au Lac-Tchad (Sédigui).

20-23 novembre 1974 : Tombalbaye est à Paris.

24-26 février 1974 : Tombalbaye annonce le procès de Mme Kaltouma Nguembang.

6-8 mars 1974 : en dépit des voyages au Tchad de M. Jean-François Deniau, secrétaire d’État français aux Affaires étran­gères, et de Tombalbaye en France, ce dernier boycotte le sommet France-Afrique de Bangui.

11-15 mars 1974 : Tombalbaye déclare qu’il est déçu par le verdict des juges dans l’affaire du « mouton noir » de Kaltouma Nguembang : « …le procès Kaltouma Nguembang est un échec dit-il. Après une telle sentence, il serait inadmissible que le géné­ral Malloum soit condamné à une peine supérieure car il n’a été qu’un complice... » Et Tombalbaye d’accuser M. Georges Ndiguimbaye, alors ministre de la Coopération, d’être le com­manditaire de l’assassinat du Dr Outel Bono, à Paris, avec le concours d’un M. Bayonne.

 

Voici la chronologie et le film, tel qu’il s’est déroulé, du coup d’État militaire qui a renversé Tombalbaye le 13 avril 1975.

"Koro", nom d’un village montagneux situé dans la Tandjilé, fut notre code pour désigner ce coup.

 

Le déroulement de l’opération

L’idée d’un coup d’État est née de la conjugaison des faits révoltants tels que les violations massives des droits de l’Hom­me, les traitements cruels, humiliants et dégradants infligés aux hommes politiques en détention[3] ; de la lecture des livres dans lesquels sont rapportés les vécus des rescapés des déportations et des camps de concentration de la deuxième guerre mondiale, des prisons (camp Boiro) de la Guinée de Sékou Touré, des hôpitaux psychiatriques et des goulags de l’ex-URSS et ses satellites de l’Est ; de la lecture des livres et journaux relatifs aux guerres et maquis d’Amérique latine, du Congo (Zaïre), d’Afrique du Sud, de Mozambique, de la Rhodésie, d’Algérie, de la Guinée Bissau ; de la lecture des livres sur le mouvement québécois, etc.

Mais c’est l’importance du Groupement militaire n° 1, à Mongo, et la position des lieutenants Béndodji et Daoudingadé, qui ont été déterminantes et décisives dans « l’opération Koro ».

Ce groupement comprend les préfectures du Guéra, du Salamat et une partie du Chari-Baguirmi (Bokoro) proche de N’Djaména et du Moyen-Chari. Il est, de loin, le mieux doté en moyens humains et matériels. C’est au cours des discussions banales avec ces deux lieutenants que l’idée de renverser le régime de Tombalbaye surgit. La situation politique, économique, militaire et sociale était devenue catastrophique. Les officiers étaient traités de « bœufs ruminants habillés en uniforme... », les fonctionnaires insultés à longueur de journée par la Radio­diffusion nationale tchadienne (RNT) devenue, en août 1973, la Voix de la Révolution culturelle et sociale (VRCS). Comment croiser les bras devant une telle dégradation de la situation politique qui avilit tout le pays ? Cette situation provoque une prise de conscience de beaucoup de Tchadiens, y compris chez certains jeunes militaires, mais personne ne peut agir. La police politique sévit.

Une femme peut trahir son mari tout comme un enfant peut dénoncer ses parents. La délation était telle que discuter d’un éventuel renversement du régime est un parcours de combattant. Je tente, un jour, de parler au commandant Abdoulaye « 44 » de cette situation politique du pays sans lui arracher un seul mot[4]. La terreur d’État est telle qu’il a peur[5].

Par contre, les deux jeunes officiers, en l’occurrence les lieu­tenants Daoudingadé et Béndodji, sont réceptifs voire exaltés et excités à l’idée d’une telle opération pouvant débarrasser le pays d’un tel régime. Nous créons, à plusieurs reprises, des occasions pour parler du projet bien que l’éloignement de Daoudingadé, commandant de la garnison de Sarh, et de Moïse Béndodji, commandant de la compagnie para-commando n° 4 de la Loumia, près de N’Djaména, pose problème. Pour résoudre ce problème, je réussis à faire muter Daoudingadé à Mongo, comme officier du Renseignement militaire (B2) et commandant des opérations (Com-Ops) du groupement, en lieu et place du lieutenant Gouara Lassou affecté, lui, à Sarh. Le lieutenant Béndodji est également affecté à Mongo avec sa compagnie para-commando (Compara 4), en remplacement du lieutenant Randjita muté avec sa com­pagnie à la Loumia. Pour parvenir à ces permutations, il a suffi d'un repas bien arrosé de bon vin offert au commandant Roassengar, chef de bureau à l’État-major, chargé des mouve­ments et de l’emploi des militaires.

Une fois réunis à Mongo, nous décidons, en 1974, d’envoyer à N’Djaména le lieutenant Béndodji pour des contacts discrets avec d'autres jeunes lieutenants triés sur le volet. Le premier est le lieutenant Galgal, appelé Galiam, que Béndodji et moi avions connu au collège d’enseignement général à Fort-Lamy (N’Djaména). Celui-ci accepte sans hésitation de prendre le risque. Puis il accompagne Béndodji chez le commandant Kamougué Waddal Abdelkader, chef du bureau des opérations (B2-Ops) pour lui faire part du projet et lui demander de coordonner l’opération, compte tenu de sa position stratégique à l’État-major de l’Armée nationale tchadienne. Mais Kamougué décline l’offre avec dédain en prétextant qu’il a des femmes et des enfants à nourrir : « Je ne mange pas de ce pain-là, dit-il. Fichez-moi le camp ! J'ai une femme et des enfants à nourrir... Est-ce clair…. ? Bande d’ambitieux… »

Qu’à cela ne tienne ! Nous pouvons, de toutes les façons, le faire sans lui. Si nous avons pensé à Kamougué, c’est en sa qualité de chef de B2-Ops. Cette position peut lui permettre de mobiliser, concentrer, déplacer les militaires en vue de les lancer contre des objectifs précis. Avec ou sans lui, l’opération "Koro" prendra corps.

Malheureusement, au cours de l’année 1974, des événe­ments indépendants de notre volonté retardent le putsch. Alors que la date de l’opération "Koro" était fixée, le lancement d’une vaste session d’initiation au « yondo »[6] est décidé par le président Tombalbaye dans le cadre de la Révolution culturelle. À cela s’ajoute une grande offensive des rebelles dans la zone de Berdoba (Biltine). Tout ceci vient contrarier quelque peu le programme. Car des militaires du groupement n° 1 sont mobi­lisés pour contenir cette offensive. Aussi décidons-nous de remettre l’opération "Koro" à plus tard.

Le lieutenant Daoudingadé et moi décidons d’aller au village (Koro) pour la session d’initiation au yondo afin de mieux y affiner notre plan en toute quiétude.

 

[1]. Selon des renseignements que j’ai recueillis auprès des responsables de la police politique de l’époque, c’est un certain Bocquel, né en Algérie, garde du corps du président centrafricain Bokassa, qui a tué le Dr Outel Bono. Après un différend avec Bokassa, Bocquel est expulsé de la Centrafrique. Arrivé à l’aéroport de N’Djaména, en transit pour Paris, il est approché par Gourvenec. Ce dernier le conduit à Tombalbaye, qui lui propose un marché : liquider physiquement Bokassa. En effet, depuis leur brouille à propos du retrait de la Centrafrique de l’Union des États de l’Afrique centrale (UEAC, composée, à l’origine, du Zaïre, de la Centrafrique et du Tchad), les deux Présidents se haïssent mutuellement au point que chacun d’eux envisage l’élimination physique de l’autre par barbouzes interposés : Gourvenec doit tout mettre en œuvre pour éliminer Bokassa, tandis que Bocquel doit liqui­der Tombalbaye. Frustré par son expulsion, Bocquel accepte le marché proposé par ce dernier. Il doit préalablement prouver sa bonne foi, sa ténacité et sa détermination en exécutant le Dr Outel Bono. Une impor­tante avance sur le prix lui a été consentie. C’est ainsi que Bocquel serait allé exécuter de sang froid le Dr Outel Bono à Paris.

[2]. "Koro", du nom du chef-lieu de canton du même nom (préfecture de la Tandjilé) situé entre Madana (préfecture du Logone Oriental) et Gama (préfecture de la Tandjilé) n’est pas choisi au hasard : le lieutenant Daoudingadé et moi-même sommes originaires de Koro, tandis que le lieutenant Béndodji est de Gama, à 5 km de là. Mes attaches familiales sont aussi à Madana, dans la sous-préfecture de Doba (Logone Oriental), à Komé et Békia dans le sous-préfecture de Béboudja, à Donia dans la sous-préfecture de Goré (Logone Oriental), à Béladjia dans la sous-préfecture de Bénoye (Logone Occidental). Je suis à cheval sur les trois préfectures (Tandjilé, Logone Oriental et Logone Occidental).

[3]. Pour faire la comparaison avec les prisons d’Afrique, j’ai exigé et obtenu la visite guidée de la prison de Fleury-Mérogis (France) quand j’étais en stage auprès du préfet de l’Oise à Beauvais en 1976.

[4]. Après avoir traversé le désert plusieurs années durant, le commandant Abdoulaye « 44 » venait d’être réhabilité par son affectation à Mongo. Accusé par le régime Tombalbaye de vouloir le renverser, on comprend la méfiance de l’intéressé. D’ailleurs, il sera relevé de Mongo et affecté à N’Djaména.

[5] Selon la Radiodiffusion nationale tchadienne, Le Canard Déchaîné et Moalbaye, symboles de la délation, « veillent aux fenêtres et aux portes de chaque Tchadien et de chaque Tchadienne… »

[6]. "Yondo" : une initiation traditionnelle qui intègre les jeunes, quel que soit leur âge, dans la classe des adultes. Tombalbaye voulait récupérer cette initiation pour un embrigadement politique.

Pendant mon absence, le préfet du Guéra, M. Seid Bauche, qui n’apprécie pas mes rapports étroits avec les militaires, dresse contre moi, un rapport accusateur à l’attention de M. Mahamat Yakouma, secrétaire d’État aux Affaires intérieures. Il exige mon départ de Mongo, concluant en ces termes :

« Je crains que Yorongar n'entraîne dans son sillage un groupe d’officiers dans une opération de déstabilisation du régime. À mon avis, il faut l’éloigner de Mongo, quartier général du Groupement n° 1 qui, de loin, reste le plus important de tous les groupements militaires au Tchad. Je vous aurai prévenu… »[1]

Accédant à cette demande, M. Mahamat Yakouma décide de me permuter avec M. René Yo, adjoint au préfet du Batha à Ati[2]. Mais, dès mon retour du yondo de Koro à N’Djaména, je réussis à faire annuler le décret présidentiel pour pouvoir conserver mon poste à Mongo[3]. Un ministre, fut-il Mahamat Yakouma, ne peut pas refuser une telle demande à un nouvel initié au yondo. Et puis M. Seid Bauche est connu pour ses complexes et ses querelles avec ses adjoints, partout où il passe. Ses arguments n’ont pas pesé lourd devant les miens.

De plus, bien avant d’aller à l’initiation au yondo à Koro, j’avais fait un long rapport à M. Mahamat Yakouma sur la pas­sation de service entre M. Seid Bauche et moi. J’y relatais les malversations dont se rend coupable M. Seid Bauche.

En effet, l’exercice budgétaire est clos le 31 décembre de chaque année. Par conséquent, tous les crédits sont clos. Or, M. Seid Bauche détourne systématiquement ces crédits grâce à des fausses factures antidatées. Mon rapport est étayé de preuves irréfutables sur de telles opérations – des dépenses ordonnées en janvier 1994 et imputées sur l’exercice 1993. Ainsi, contre l’avis du préfet Seid Bauche, je suis maintenu à Mongo.

La situation politique est des plus dramatiques. De retour de Koro, nous mandatons Béndodji pour élargir le contact à d’autres jeunes officiers minutieusement choisis, considérés par nous comme moins ambitieux et moins cupides, afin qu’ils ne soient pas tentés d’échanger l’information contre un poste ou de l’argent. Ce sont les lieutenants Togui, Gouara, Badjé, Djimtoloum et Randjita. Du coup, ils acceptent de prendre le risque avec nous.

Selon les renseignements qui nous parviennent, c’est au tour du commandant Kamougué d’être arrêté – après les géné­raux Malloum et Djogo, le colonel Djimet et le commandant Kotiga. Lorsqu’il apprend que le lieutenant Béndodji est à N’Djaména, Kamougué se met à sa recherche, le trouve et lui donne son accord. Dès lors, c’est de sa part un véritable harcè­lement dont Daoudingadé fait l’objet.

Ces tribulations politico-militaires, ajoutées au raidissement du régime, nous motivent de plus en plus pour l’action à entre­prendre. Le raidissement se traduit par la révision du procès de Mme Kaltouma Nguémbang. Présidente des femmes du PPT-RDA, elle avait été mise en prison un an auparavant. Le prési­dent Tombalbaye l’accusait d’avoir incité son gendre, le général Malloum, à prendre le pouvoir – grâce à une séance de "magie noire" organisée chez un marabout de Kousseri[4], en compagnie d’autres femmes du parti[5]. Parmi ces femmes, Mme Ketkéré se retrouve sur le banc des accusés. La révision du procès est opérée à la demande expresse du président, parce que Mme Nguémbang n’a pas été condamnée à mort comme il le souhaitait !

Le procès à sensation du général Malloum, annoncé à cor et à cri par le président Tombalbaye lui-même sur les antennes de la Radiodiffusion nationale (RNT) ; les incendies des dépôts d’armes de la Compagnie tchadienne de sécurité (CTS)[6] et de la gendarmerie ; les arrestations successives des officiers supé­rieurs de l’armée : autant de faits qui, ensemble, dénotaient la pourriture du régime. Et par conséquent en sonnaient le glas.

Avant le départ de Moise Béndodji pour N’Djaména, nous avons décidé d’arrêter la date du 11 avril 1975 pour le déclen­chement de l’opération "Koro". Arrivé à N’Djaména pour informer les lieutenants Galiam et Randjita, le lieutenant Béndodji est kidnappé et conduit à l’initiation au yondo à Gama (Tandjilé). Le 10 avril, l’arrivée imprévue du Président mauritanien, M. Mokhtar Ould Daddah, nous oblige à reporter la date fatidique au 13 avril.

 

Voici donc l’opération telle qu’elle s’est déroulée du 1er au 13 avril 1975. Pour preuve, je produis les pièces à conviction dont les originaux sont en lieu sûr.

Le 30 mars, les dépôts d’armes de la compagnie tchadienne de sécurité (CTS) de N’Djaména et de Sarh sont incendiés.

Le 2 avril 1975 :

  • le tandem Habré-Goukouni menace d’exécuter, le 4 avril, le colonel Galopin qualifié d’agent de la Gestapo (la CCER de Gourvenec) ;
  • l’adjudant Gélinot et ses collaborateurs (Levasseur et Rochard) sont victimes d’un attentat perpétré par leur prisonnier Youssouf Togoïmi. Gélinot mourra des suites de ses blessures ;
  • le général Négué Djogo, les colonels Djimet Mamari et Kotiga Guérina sont arrêtés.

Les 1er et 2 avril 1975, le lieutenant Daoudingadé effectue un déplacement à Bokoro, Melfi et Amtiman pour annoncer aux lieutenants Djimtoloum, Togui et Badjé l’arrivée de Kamougué à Mongo, le 7 avril, pour les derniers préparatifs.

Le 2 avril 1975, Djibrine Khérallah est à Bardaï pour tenter de négocier avec le couple Habré-Goukouni.

Le 3 avril 1975, diffusion durant plusieurs jours et ce, sans arrêt, des éditoriaux de Moalbaye, planton du ministère du Plan, et du Canard Déchaîné traitant les militaires de « bœufs habillés en uniforme… ». Il en de même du discours de Tombalbaye sur le fameux coup d’État militaire imputé aux officiers supérieurs : « Ce n’est pas parce qu’un coup d’État militaire a réussi dans tel ou tel pays d’Afrique qu’un coup d’État militaire va réussir au Tchad…. »[7]

Le même jour, sous prétexte que des rebelles sillonnent la région qui sépare les sous-préfectures de Melfi (Guéra) et de Bokoro (Chari-Baguirmi), j’envoie un message chiffré au sous-préfet de Melfi, pour lui demander de me renseigner, de toute urgence, sur leur présence signalée autour du petit village de Djaména, situé dans sa circonscription aux confins des sous-préfectures de Bitkine, Melfi (Guéra) et Bokoro (Chari-Baguirmi). Ce renseignement me permet de demander à l’État-major gé­néral à N’Djaména une intervention militaire sous prétexte de chasser ces rebelles de ladite zone de Djaména, devenue pré­tendument leur quartier général. Notre stratégie est désormais bâtie autour de cette confusion des noms : N’Djaména, la capitale, et une localité dénommée, comme par hasard, Djaména[8].

Les 3, 4 et 5 avril 1975, le lieutenant Daoudingadé et moi-même allons à bord d’un avion militaire vérifier personnellement sur place, à Melfi et à Bokoro, la crédibilité de cet alibi appa­remment insoupçonnable en dépit de mon message pour lequel j’ai exigé du sous-préfet Bakari Mana une réponse par message radio.

Le 5 avril 1975, le sous-préfet de Melfi, M. Bakari Mana, répond à mon message pour me demander l’envoi immédiat des militaires pour ratisser la zone de Djaména : « Selon les rensei­gnements obtenus ce matin, j’ai l’honneur de vous signaler que la bande de hors-la-loi prend la direction des villages de Magnam, Goboro-I, Goboro-II et Bodoum. Une autre bande prend la direction de Temki, et Baïkatte. Les villages Baïkatte et Djaména (sous-préfecture de Melfi) sont considérés comme leur PC. »[9]

Le sous-préfet Bakari Mana vient de nous rendre un énorme service par le contenu de son message. Mais, à quel prix, si le coup ne réussit pas soit par dénonciation d’un tiers, soit par indiscrétion d’un d’entre nous. En tout cas, personne ne soupçonne notre projet, sauf le sous-préfet de Bitkine, M. Saïd Youssouf, qui a du flair, et sur qui je reviendrai plus loin.

Le 7 avril 1975, arrivée de Kamougué à Mongo pour une réunion d’État-major mixte, convoquée pour le 9 avril, par mes soins, en l’absence du préfet Seid Bauche en mission à N’Djaména, la capitale. Je convoque à cette réunion tous les sous-préfets du Guéra – ceux de Mongo, Melfi, Bitkine et Mangalmé – afin d’entériner les décisions prises avec le sous-préfet de Melfi pour le ratissage de la zone infectée par la rébellion armée.

Ce même 7 avril, après m’être assuré que Kamougué est bel et bien arrivé à Mongo, je réponds au message du sous-préfet de Melfi en ces termes : « Vers vous demain 8 courant pour une réunion d’Équipe-Major mixte restreinte. Je serai accompagné du commandant du Groupement n° 1, le chef de bataillon Mandang, du chef de bataillon Kamougué (B2-Ops), et de l’officier des ren­seignements militaires, le lieutenant Daoudingadé. Je vous de­mande de vous munir des renseignements détaillés concernant les rebelles de votre circonscription de Djaména en particulier afin que la réunion ait lieu dès notre arrivée à Melfi, car nous devons revenir aussitôt à Mongo » pour une autre réunion d’État-major mixte prévue pour le 9 avril.[10]

Le 8 avril 1975, à bord d'un petit avion militaire dénommé communément Broussard, les deux chefs de bataillon Kamougué et Madang, le lieutenant Daoudingadé et moi-même avions quitté Mongo pour Melfi, avec escale à Bokoro. Le même jour, avant de quitter Mongo, je rappelle, par message radio aux sous-préfets, autorités militaires et de police membres de cet état-major mixte, l’importance de la réunion du 9 avril 1975 à Mongo en vue de prendre des décisions susceptibles de chasser les rebelles de cette zone de Djaména (sous-préfecture de Melfi). Mais, en fait, c’est pour couvrir l’opération "Koro". En effet, le village de Djaména est au centre de l’opération "Koro". Tous les prétextes sont bons pour regrouper les troupes à Bokoro en vue de les lancer sur N’Djaména, la capitale, afin de renverser le pouvoir du président Tombalbaye. Arrivé à Bokoro, je suis obligé de maintenir, par des malices, le commandant Madang au domicile du lieutenant Djimtoloum, commandant la compagnie para-commando de la place, pour permettre à Daoudingadé, Djimtoloum et Kamougué de mettre la dernière main à l’opération "Koro

 

[1]. Correspondance de 1974 adressée au secrétaire d’État aux Affaires intérieures, M. Mahamat Yakouma.

[2]. Décret n° 224/PR/74 d'août 1974.

[3]. Décret n° 0324/PR/74 du 7 décembre 1974.

[4]. Kousseri est une ville camerounaise séparée de N’Djaména par les fleuves Logone et Chari.

[5]. Le PPT-RDA, parti unique du président Tombalbaye.

[6]. La CTS est l’équivalente de la CRS française.

[7]. L’annonce de l’exécution du colonel Galopin par ses ravisseurs.

[8]. Il y a plusieurs localités, qui portent le même nom. Entre autres N’Djaména, la capitale, et le village Djaména, dans la sous-préfecture de Melfi (Guéra).

[9]. Message chiffré n° 186/SPM/75 du 5 avril 1975 du sous-préfet de Melfi.

[10]. Mon message n° 146/PG/75 du 7 avril 1975 au sous-préfet de Melfi.

Une fois à Melfi, je préside immédiatement la réunion d’Equipe-major mixte[1] au cours de laquelle sont prises des déci­sions consistant officiellement à déloger les rebelles de la zone de Djaména (sous-préfecture de Melfi). Le prétexte cache tou­jours le même objectif, attaquer et renverser le régime. Nous revenons à Mongo le même jour en emmenant avec nous le sous-préfet de Melfi pour la réunion de l’État-major. Entre temps, celui-ci a répondu par écrit à mon message, comme souhaité.

Le même jour, 8 avril 1975, je contacte, par message radio, le préfet Seid Bauche à N’Djaména pour lui renouveler mon évacuation sanitaire restée en souffrance à cause de son refus. Je fais valoir l’ordonnance médicale d’évacuation sanitaire déli­vrée à sa demande par le médecin militaire français du Groupement n° 1.

Mais, il s’y oppose encore, me réclamant une autre ordon­nance médicale d’évacuation sanitaire qui devra être délivrée, cette fois-ci, par le médecin-chef de l’hôpital civil de Mongo. Dans le télégramme, Seid Bauche dit ceci : « Suite à votre message de ce jour, j’ai l’honneur de vous faire savoir que votre ordonnance d’évacuation sanitaire doit être délivrée par le médecin-chef de l’hôpital civil de Mongo pour descendre à N’Djaména, ordonnance exigée par le ministre de l’Intérieur. »[2]

Je me rends immédiatement chez le médecin-chef, le Dr V. Kobiakov, de nationalité soviétique, qui donne l’ordre à son infirmier major, M. Esrom Nguinabé, de préparer l’ordonnance de mon évacuation sanitaire à N’Djaména et de la lui présenter pour signature. Le Dr Kobiakov avait, à plusieurs reprises, re­commandé sans succès mon évacuation sanitaire au préfet, qui refusait de me laisser partir. C’est ainsi que j’obtiens l’ordon­nance médicale d’évacuation sanitaire à N’Djaména, comme l’exigeait le Préfet.[3]

Le 9 avril 1975, je préside, à Mongo, la réunion d’État-major mixte composée de :

  • chef de bataillon Kamougué, chef du B2-Ops ;
  • chef de bataillon Madang, commandant du Groupement n° 1 ;
  • lieutenant Daoudingadé Miandoumngar Ngartori, officier de renseignements militaires du Groupement n° 1 (B2-Ops) ;l
  • lieutenant Ngomine, commandant de compagnie de la gendarmerie du Guéra ;
  • lieutenant Sesnec, commandant de compagnie de la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT) du Guéra;
  • sous-préfet de Mongo, M. Ngarogna Ndoumana ;
  • sous-préfet de Bitkine, M. Youssouf Saïd;
  • sous-préfet de Melfi, M. Bakari Mana ;
  • sous-préfet de Mangalmé, M. Mahamat Béchir ;
  • inspecteur de police, M. Lucas Béledoum, chef de l’an­tenne de la Direction de la surveillance du territoire (DST).

Conformément aux décisions de Melfi, l’État-major mixte ordonne la concentration à Bokoro des militaires de Mongo, d’Amtiman et de Melfi en vue de ratisser la zone de Djaména comme nous le demandent les autorités civiles et militaires de la place. Toutes les décisions prises au cours de cette réunion sont consignées dans le procès-verbal du 9 avril 1975 dûment établi et signé le même jour par tous ceux qui y ont pris part. Ainsi, nous justifions formellement la concentration de troupes à Bokoro. Les interventions des participants ont, mot à mot, été consignées dans ce procès-verbal pour toutes les fins utiles. C’est le sous-préfet de Bitkine, M. Saïd Youssouf, qui prend le premier la parole, pour donner le ton en disant :

« La région de Bédjir et de Faradjiala échappe complètement à mon autorité. Cette région est aux mains des hors-la-loi (HLL). Il en est de même de la région de Gassara, Abdane, Gondolo, Niérem et Somo qui continue à être parcourue par deux bandes d’Andakam Moussa et de Zakaria Bakaye, qui totalisent respec­tivement une soixantaine et une vingtaine d’hommes. Après l’incident du mois de mars dernier à Gassara, au cours duquel les hors-la-loi (HLL) se sont emparés du fusil d’un milicien, les bandits se sont repliés vers Magnam, puis vers Cim. Enfin, ils se sont disloqués en petits groupes, qui nomadisent dans la zone de Gondolo et Niergui. Cette région est actuellement sillonnée par les quatrième et vingtième sections d’intervention (SI) de la GNNT qui n’ont pu les accrocher jusqu’ici. Je demande qu’une milice puisse être installée à Djilmi pour contrôler les multiples villages environnants. La présence de cette force éviterait de trop fré­quentes nomadisations de la quatrième section d’intervention (SI) dans cette région. Indispensables pour le moment, ces nomadi­sations ont pour conséquence la fatigue des montures et des personnels qui doivent couvrir de longues distances et se trouvent coupés de leur base, pour plus d’une semaine à chaque fois. Je suggère aussi que des opérations puissent être orga­nisées avec le concours des sections d’intervention (SI) de Djana, de Djaména, de Ngama et de Bokoro, dans la préfecture du Chari-Baguirmi. Une bonne coordination des forces décon­certerait totalement les indicateurs des hors-la-loi (HLL), ces derniers ne sachant pas où chercher refuge. Je demande l’auto­risation de faire nomadiser les milices de Korbo et d’Abtouyour jusqu’à 30 km de leur poste. Je vous rends compte que j’ai pris contact avec le sous-préfet de Bokoro pour l’installation éven­tuelle de la troisième section d’intervention (SI) à Aboutchatak, zone tampon entre les départements du Chari-Baguirmi et du Guéra. L’implantation de cette section d’intervention (SI) à cet endroit présente un double avantage : celui de garantir la sécurité de l’axe Bokoro-Bitkine et celui de rayonner de part et d’autre de cette voie, région actuellement mal contrôlée. En outre, je suis partisan de l’installation d’une section d’intervention (SI) dans la région de Magnam, pour contrôler le sud de ma sous-préfecture, ainsi que l’axe Bitkine-Melfi, etc. »[4].

Formidable intervention que celle de M. Saïd Youssouf ! Nous n’en demandons pas tant. Le sous-préfet de Bitkine ajoute, sans le savoir, un atout supplémentaire à notre plan. Avec un large sourire en direction de Daoudingadé, je réponds à l’inter­vention de M. Youssouf Saïd en interpellant Kamougué en ces termes : « […] J’approuve totalement l’intervention du sous-préfet de Bitkine et souhaite que le nécessaire soit fait dès votre retour à N’Djaména. Si rien n’est fait d’ici là, vous serez tenu pour responsable de ce qui adviendra dans la Préfecture. J’y veillerai personnellement auprès du ministre de la Défense nationale… »[5]

Dans les nuages durant son séjour à Mongo, Kamougué se réveille pour demander la parole et dire : « Je félicite le sous-préfet de Bitkine pour ses excellentes initiatives et sa parti­cipation aux activités soutenues de sa sous-préfecture qui sont à l’origine du calme qu’on y observe. Je rends hommage à la quatrième section d’intervention (SI) et aux éminents services qu’elle offre dans la sous-préfecture de Bitkine. Je déplore, en revanche, que l’installation d’une milice à Djilmi ne puisse pas être envisagée dans l’immédiat pour soulager la quatrième section d’intervention (SI) d’une partie de ses missions. Quant à l’installation de la troisième section à Aboutchatak, je pense que c’est possible, étant donné l’évolution de la situation dans la zone de Bokoro et de Ngama... »[6]

Après les interventions des participants à la réunion, je conclus ainsi le débat : « […] Le problème du contrôle de la sous-préfecture de Melfi reste préoccupant. Il est nécessaire qu’une opération militaire de grande envergure y soit entreprise afin de la libérer de l’emprise trop forte des rebelles. Cette opé­ration placerait, sous les auspices les plus favorables, les espoirs que nous fondons sur la production du coton dans la sous-préfecture de Melfi. Enfin, il faut que la relève des unités de Bitchoutchi et de Kouka-Marnié, dans la sous-préfecture de Mangalmé, se déroule dans les meilleurs délais avec les élé­ments extérieurs de la GNNT et de la Gendarmerie… »[7]

Le même jour, 9 avril 1975, muni de la copie dudit procès-verbal signé par tous les participants et paraphé par moi-même, le commandant Kamougué, après un voyage éclair à Amtiman en compagnie du lieutenant Daoudingadé, regagne N’Djaména.

Le 10 avril 1975, le lieutenant Daoudingadé quitte discrè­tement Mongo la nuit pour Bokoro, à la tête de la cinquième compagnie para-commando n° 4 du lieutenant Béndodji retenu à Gama pour le « yondo ». D’Amtiman, le lieutenant Togui fait mouvement sur Bokoro à la tête de sa compagnie para-commando, en compagnie du lieutenant Badjé, commandant de compagnie de la gendarmerie du Salamat, également à la tête de ses hommes.

En voyant, la nuit venue, tous ces mouvements impres­sionnants de militaires vers Bokoro, le sous-préfet de Bitkine, M. Youssouf Seid, m’appelle par la phonie de la Garde nationale et nomade (GNNT) pour me faire part de l’attitude suspecte des militaires venant d’Amtiman (Salamat), de Melfi et de Mongo (Guéra) pour Bokoro (Chari-Baguirmi). D’une voix tremblotante, il crie comme un forcené : « Pour ratisser Djaména, les militaires de Melfi et de Mongo n’ont pas besoin de venir nécessairement à Bokoro. Je suis sûr qu’ils vont à N’Djaména, la capitale, pour y perpétrer un coup d’État. Je vous aurai prévenu, conclut-il, si vous ne prenez pas vos responsabilités… »[8]

Je tente de le rassurer en lui rappelant qu’il s’agit de l'appli­cation des mesures décidées par l’État-major mixte auquel il a participé par des interventions pertinentes, et rien d’autre. D’une voix ferme, je lâche sans détour, compte tenu du fait que les ser­vices parallèles et surtout la GNNT du commandant Gourvenec, directeur du CCER, sont branchés sur la fréquence et nous écoutent : « […] Si tu as des doutes, tu n’as qu’à relire ta propre déclaration consignée dans le procès-verbal de la réunion d’État-major mixte, dont copie t’a été remise en mains propres par mes soins avant ton retour hier à Bitkine. N'est-ce pas toi-même qui as demandé le nettoyage de Djaména, dans la sous-préfecture de Melfi qui jouxte la tienne ? S’il faut ratisser cette région, ne faut-il pas concentrer les militaires à Bokoro ? Si oui, pourquoi cette subite suspicion… ? »[9]

Je n’ai pas pu le convaincre. Plusieurs fois, il me rappelle pour exprimer les mêmes inquiétudes ; plusieurs fois, je l’appelle grâce à la phonie de la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT), pour le mettre en garde contre « toute action précipitée et susceptible d’entraver cette opération salutaire pour la quiétude de la préfecture du Guéra et celle de sa propre circonscription ». Pour l’effrayer, je le menace ouvertement : « Ne compte pas sur moi pour te défendre de tes initiatives malheureuses auprès de N’Djaména… »[10]

[1]. L'Équipe-major mixte au niveau de chaque sous-préfecture est présidée par le sous-préfet, tandis que l'État-major mixte au niveau de chaque préfecture est présidé par le préfet.

 

[2]. Télégramme du 8 avril 1975 adressé au préfet à N’Djaména.

[3]. Certificat médical d’évacuation sanitaire n° 101/PSG/75 du 9 avril 1975, délivré par Dr V. Kobiakov de nationalité soviétique.

[4]. Procès-verbal de réunion d’État-major mixte n° 046/PG/75 du 9 avril 1975.

[5]. Idem.

[6] Procès-verbal de réunion d’État-Major Mixte, ibidem.

[7] Procès-verbal n° 046/PG/1975 du 9 avril 1975, ibidem.

[8]. Conversation radio avec le sous-préfet de Bitkine, le 10 avril 1975.

[9]. Conversation précitée.

[10]. Idem.

Mes intimidations n’ont eu aucun effet sur M. Youssouf Saïd qui, quand même, envoie un message aux services compétents à N’Djaména, notamment la présidence de la République[1].

En l'absence du sous-préfet titulaire, M. Selguet Hassan, l’adjoint au sous-préfet de Bokoro, M. Ngaradembaye, le com­mandant du Groupement n° 1, le chef le bataillon Madang, et tant d'autres emboîtent le pas à M. Youssouf Saïd en signalant à N’Djaména le déplacement et le regroupement suspects de militaires à Bokoro. Grâce, justement, au procès-verbal d’État-major mixte, le commandant Kamougué justifie à tous ses inter­locuteurs le bien-fondé de ce déplacement et de cette concentra­tion des troupes[2]. Ce procès-verbal en béton lui permet de réfuter les allégations de tous ces mouchards lorsqu’il est interpellé, à ce propos, par les responsables de la sécurité cités plus haut.

Le 10 avril 1975, l’arrivée inattendue à N’Djaména de M. Mokhtar Ould Dada risque de faire avorter l’opération "Koro". En effet, le président de la République islamique de Mauritanie vient prodiguer des conseils au président Tombalbaye, qui s’est brouillé avec tous ses pairs de la région – et plus particulièrement avec les présidents Bokassa de la République centrafricaine, Hamani Diori du Niger, Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire et surtout Ahidjo du Cameroun.

Le 11 avril 1975, vingt-quatre heures après son arrivée à N’Djaména, le président Mokhtar Ould Dada se rend avec le président Tombalbaye à Garoua (Cameroun) pour le réconcilier avec le président Ahmadou Ahidjo.

Je profite du retard dans notre programme pour confier l’in­térim du préfet à M. Ngarogna Ndoumana, sous-préfet de Mongo, avant de quitter la ville pour N’Djaména. Arrivé dans la capitale, je décline poliment l’offre du commandant de bord, qui propose de m’emmener directement à l’hôpital militaire à bord de sa voiture[3]. Je préfère rentrer chez moi. Entre être arrêté chez soi et cueilli à l’hôpital pour être envoyé deux mètres sous terre au cas où le coup n’aurait pas réussi, je choisis la première solution.

Le 12 avril, les présidents Ould Daddah et Tombalbaye sont de retour de Garoua, après un séjour de 24 heures avec le prési­dent Ahidjo du Cameroun. Le président Ould Daddah rentre chez lui. Je décide de me rendre à la garnison de La Loumia pour y vérifier l’état d’esprit des troupes du lieutenant Randjita.

Le même jour, Gourvenec[4], de retour de Paris, et le ministre Jacques Morbaye Daba-Idabye convoquent Kamougué pour l’interroger sur le bien fondé des messages en provenance de Bitkine, Mongo et Bokoro. Celui-ci leur oppose le même procès-verbal de la réunion d’État-major mixte de Mongo.

Dans la nuit du 12 au 13 avril 1975, au moment où l’opération "Koro" se met en route de Bokoro vers N’Djaména, la capitale, Tombalbaye est entrain de boxer le commandant Kotiga comme un forcené. Tombalbaye tombe de fatigue sur sa victime, qui sombre dans le coma. Il ordonne que Kotiga soit enterré. Celui-ci est conduit aux alentours du pont, mais on constate que les premiers employés commencent à aller au travail. Kotiga est ramené dans sa cellule jusqu’au soir. Entre temps, Tombalbaye prévient le colonel Biani d’arrêter le commandant Kamougué quand il en donnera l’ordre, le moment venu[5]. Puis il ordonne au colonel Biani de mettre la CTS en alerte.

Au même moment, l’opération "Koro" est aux portes de N’Djaména. C’est à quelques kilomètres de Bokoro, en route pour la capitale, que certains officiers présents sont informés de la vraie destination et de l’objectif : « opération Koro ».

Le 13 avril 1975 au petit matin, le coup d’État militaire réussit. Je reçois, à mon domicile à Moursal, les lieutenants Daoudingadé et Djimtoloum, qui me rendent compte du déroulement de l’opé­ration "Koro". C’est alors que j’apprends la mort tragique du pré­sident Tombalbaye. Nous avions décidé de l’assigner à résidence dans son village de Bessada (Koumra). Il a refusé, paraît-il, de se laisser arrêter – comme il l’avait toujours promis. Il mord le caporal qui tente de l’arrêter. C’est alors qu’un militaire l’abat en tirant à bout portant.

Je suis profondément troublé et choqué par cette mort au point de demander pardon à sa famille[6]. J’apprends, en outre, que Kamougué a disparu sous prétexte d’aller chercher du renfort à la gendarmerie. Il ne réapparaît qu’une fois le coup d’État con­sommé. Les mauvaises langues disent qu’il a traversé les fleuves Logone et Chari pour se cacher à Kousseri – jusqu’à ce que Radio France internationale annonce la réussite du putsch…[7]

Quelques jours plus tard, le lieutenant Béndodji rentre de « l’initiation au yondo ».

C’est ainsi que l’opération "Koro" a été pilotée jusqu’à son terme.

Elle se solde malheureusement par le déplorable assassinat du président Tombalbaye, de son griot de nationalité malienne et de son grand frère.

Sortant de sa geôle, le général Malloum est désigné comme président du Conseil supérieur militaire (CSM) et chef de l’État par un certain « Groupe des officiers des Forces armées tcha­diennes (GROFAT) »[8], créé le 15 avril 1975.

Dès les premières heures du règne de Malloum, la pagaille commence. Cette pagaille s’illustre par la mise en place : d’un organe délibératif (le GROFAT), composé d’irresponsables ; d’un exécutif (le CSM), constitué d’amis de Kamougué tout aussi irresponsables ; et d’un gouvernement constitué de "copains de vie facile" de Kamougué.

Dans un tel décor, le général Malloum n’est plus qu’une marionnette aux mains de Kamougué.

Parmi les auteurs et acteurs du coup d’État, seul le lieutenant Gouara fait partie de ces institutions. Les autres sont tenus loin des centres de décision. Nous constatons avec amertume que le champagne, les femmes et l’argent mal acquis, ainsi que le tribalisme outrancier, voire le « villagisme », prennent le pas sur tous les engagements pris. Le "mal tchadien", que nous avons voulu éradiquer en renversant le régime de Tombalbaye, se poursuit allègrement et avec arrogance.

Les membres du GROFAT, du CSM et du gouvernement n’écoutent plus personne.

Le 26 avril 1975, « l’homme fort du Tchad », Vidal alias Waddal Abdelkader Kamougué, à la tête d’une vingtaine de gen­darmes, fait passer à tabac des heures durant MM. Ousman Nguéalbaye, ancien préfet de la Tandjilé ; Gabriel Mamadou, ancien directeur de la Sûreté nationale ; Marcel Bétolngar, com­missaire central ; le commissaire Padanou et Samuel Togoto, commissaire aux renseignements généraux, etc. Ces hommes sont de surcroît torturés à l’électricité. Ousman Nguéalbaye, Samuel Togoto et Marcel Bétolngar mourront des séquelles de ce passage à tabac. Gabriel Mamadou, resté en vie, marche à l’aide de béquilles.

Avant qu’il ne soit trop tard, cette situation insupportable nous amène, Béndodji, Daoudingadé et moi, à préparer un nouveau coup d'État contre le CSM – pour reprendre, nous-mêmes, les choses en main. Malheureusement, l'un de nos complices nous trahit auprès de Waddal Kamougué, en échange d’un strapontin.

Notre groupe est disloqué. Le lieutenant Daoudingadé est renvoyé manu militari à son poste de Mongo ; les lieutenants Béndodji et Djimtoloum sont nommés respectivement comman­dants de groupement à Faya et à Mongo, tandis que Togui est maintenu à N’Djaména pour assurer la sécurité de Malloum ;
les lieutenants Badjé et Randjita, les sous-lieutenants Dillah et Maldom Bada Abbas sont sommés de regagner leurs postes respectifs, notamment à Amtiman, à La Loumia et à Bokoro, etc.

Comme prime de consolation, chacun d’eux est promu au grade supérieur par Malloum. Ainsi, pour les calmer, tous les lieutenants ont reçu le grade de capitaine et les sous-lieutenants, celui de lieutenant au feu. Quant à moi, je suis traîné dans la boue avant d'être renvoyé comme un malpropre à mon poste de Mongo. Puis, quelques semaines plus tard, je suis relégué à Ngouri comme sous-préfet, poste que je ne rejoins pas. Et pour cause : je réussis à regagner Paris pour y reprendre mes études suspendues par M. Mahamat Douba Alifa !

C’est de Paris que je vais suivre les événements du Tchad. Les capitaines Daoudingadé et Béndodji, qui maintenaient un contact permanent avec moi, projettent, quelque temps après, de renverser le régime du Conseil supérieur militaire, pour mener à bon port nos engagements. Mais hélas, ils ne peuvent réaliser leur projet : cela tient à leur éloignement de N’Djaména, et surtout à la prise de la garnison de Faya-Largeau, en 1978, par le Frolinat de Goukouni. Le capitaine Béndodji et certains de ses officiers, faits prisonniers, sont passés par les armes sur ordre des responsables du Frolinat. Comme on l’a vu plus haut, tous ces jeunes officiers vont disparaître un à un : certains seront exécutés sommairement (les capitaines Daoudingadé par les FAN d’Hissein Habré, Béndodji par le Frolinat de Goukouni, Togui, à Éré, par une main qu’ont commanditée ses chefs, etc.) ; d’autres décéderont dans l’indigence ou le dénuement total (les capitaines Djimtoloum, Badjé, le lieutenant Dillah… ). Seuls sont encore en vie, de nos jours, les capitaines Gouara[9] et Maldom, devenus généraux par le fait du prince (Idriss Déby), et le capi­taine Randjita devenu colonel dans les conditions analogues. Plus de vingt-six ans après ce fameux coup d’État militaire du 13 avril 1975, force est de constater que, par rapport à ses suc­cesseurs (Félix Malloum Ngakoutou Beyndi, Mahamat Lol Choua, Goukouni Weddeye, Hissein Habré et Idriss Déby), le président Tombalbaye est de loin le meilleur des chefs d’État du Tchad. Oui, Tombalbaye n’est pas le pire que l’on ait eu au Tchad !

En effet, après quatre ans du régime CSM de Malloum (1975-1979) ; quatre ans du régime Frolinat du trio Lol-Goukouni-Habré (1979-1982) ; huit ans de pouvoir du Frolinat d’Hissein Habré (1982-1990) ; et 11 ans d’Idriss Déby (1990 à nos jours), le Tchad se porte de plus en plus mal, les Tchadiens sont de plus en plus miséreux et la crise tchadienne n’est toujours pas réglée. Quel gâchis !

 

[1]. Les autres destinataires sont : le service du commandant Gourvenec, di­recteur du Centre de coordination et d’études des renseignements (CCER) – la police politique – et commandant de la Garde nationale et nomade du Tchad (GNNT) ; M. Mahamat Yakouma, secrétaire d’État aux Affaires intérieures ; M. Daba Idabaye Morbaye, ministre de la Défense nationale et non moins neveu du président Tombalbaye, etc.

[2]. Selon des informations dignes de foi, après les arrestations des généraux Félix Malloum et Djogo, du colonel Djimet Mamari Ngakinar et du com­mandant Kotiga Guérina, l’arrestation de Kamougué n’est qu’une question d’heures. C’est la raison pour laquelle il a accepté de coordonner les opé­rations du putsch.

[3]. Le médecin militaire français et le médecin soviétique, chef de l’hôpital civil de Mongo, ont fait un diagnostic identique de gastrite chronique. Ils n’ont cessé de me la soigner, mais sans succès. J’ai failli en mourir à Paris, entre 1975 et 1976, n’eût été un professeur officiant à l’hôpital Cochin.

[4]. M. Gourvenec, qui a fui pour se réfugier à l’ambassade de France, refait surface et reprend son poste une fois le coup réussi alors que ses col­lègues, les Simon Drapeau, Mbaïtelda Joseph Madjimbang, Salet Biani, Samuel Togoto, Gabriel Mamadou, Padanou, etc. sont envoyés en prison. Gourvenec a-t-il conclu un accord avec Kamougué au dernier moment, quand il s’est rendu compte qu’il était trop tard pour arrêter le putsch ?

[5]. Il faut relever que, pour donner un salaire à Kamougué père, Tombalbaye l’a nommé chargé de mission, avec résidence à Sarh. Pour mériter davan­tage encore la confiance du Président, Kamougué père lui a demandé d’initier au « yondo » ses deux fils, Vidal, alias Waddal, et Guidingar Kamougué – comme ses propres fils. En ce cas, selon la tradition, les deux fils Kamougué deviennent des fils de Tombalbaye. Guidingar a ainsi été initié en 1974 avec les fils du Président. Restait à initier Waddal. Mais ce dernier était l’œil et l’oreille de Tombalbaye à l’État-major, en tant que chef du bureau des renseignements et des opérations (B2-Ops). Son initiation a été reportée sine die. Tout comme son arrestation : pour Tombalbaye, arrêter Kamougué, c’était arrêter son propre fils.

[6]. J’ai, aussitôt, écrit à la famille du président Tombalbaye, à travers son fils Salomon Ngarbaye Tombalbaye, pour m’excuser de la mort tragique de son père. Depuis qu’il a été exhumé à Faya pour être inhumé à Bessada, son village natal, je ne manque jamais, chaque fois que j’y passe, de m’incliner sur sa tombe pour implorer son pardon.

[7]. Sorti de sa cachette et adulé par la presse internationale, Kamougué se présente, sans aucune preuve, comme le sauveur du Tchad. Il fera de ce coup d’État un fonds de commerce. Pour le besoin de sa cause, il l’a instrumentalisé jusqu’à date.

[8]. Nous ne savons d’où et par qui est sorti ce machin.

[9]. Contrairement aux affirmations de Pierre Darcourt dans son livre Tchad, le chemin de la liberté (Éditions du Chari, 1999), le lieutenant Gouara était à Sarh comme commandant de compagnie au moment du coup d’État. D’ailleurs, il assistait au meeting présidé par le préfet Nana Thomas pour demander la tête des généraux Malloum et Djogo, des colonels Djimet et Kotiga, quand un militaire vient lui annoncer la réussite d’un coup d’État militaire à N’Djaména. Informé à son tour, le préfet Nana Thomas passe le reste de son discours à son adjoint Koibla Djimasta, lui demandant de continuer à le lire. Il rentre chez lui au volant de son véhicule de fonction. Ensuite, au volant d’un grand véhicule, il va à la résidence privée de Tombalbaye pour vider le contenu à son profit.

Quant au préfet de Laï, M. Ousman Nguéalbaye, informé de la nouvelle du coup d’État, il abandonne la foule qui l’écoutait, quitte la tribune en courant, se rend à la poste pour y reprendre le message qu’il a adressé à Tombalbaye, réclamant la tête de Malloum, Djogo, Djimet et Kotiga. Comme le message est déjà envoyé à N’Djaména, il maudit le ciel au grand dam des usagers et du personnel présents. Notons au passage le caractère infondé et totalement faux de nombre des affirmations du livre de l’ambassadeur de France au Tchad, Monsieur R. Touze, intitulé : 370 jours d’un ambassadeur au Tchad (Éditions France-Empire, Paris). Cf. les observations pertinentes de Pierre Claustre sur ce livre tendancieux (L’af­faire Claustre, Éditions Karthala, 1990).

3. Tandem Habré-Deby : coupable de crimes contre l’humanité (1979)

L’irresponsabilité des militaires plongera le pays dans l’abîme. Ce qui devait arriver arriva, le 12 février 1979 : la guerre civile éclate à N’Djaména suite au désaccord concernant le partage du gâteau, entre le Premier ministre Hissein Habré et le chef de l’État, le général Félix Malloum. Des massacres ont lieu, attisés par les proches des deux têtes de l’exécutif. Un pogrom, encou­ragé par les complicités extérieures, est déclenché par les partisans des deux protagonistes. Les tandems Habré-Goukouni et Malloum-Kamougué mettent le pays à feu et à sang pour assouvir leurs ambitions personnelles. Les militaires français participent directement à cette sale guerre fratricide, aux côtés du tandem Habré-Goukouni !

Les populations originaires du Sud sont chassées de la capitale et renvoyées dans leurs villages respectifs, ceux des Tchadiens du Sud qui refusent de quitter N’Djaména sont massivement et systématiquement massacrés. Ce sont les premiers actes de génocide que le Tchad connaît.

Le tandem Habré-Goukouni et ses alliés contrôlent la capitale, tandis que Kamougué se réfugie au sud avec les Forces armées tchadiennes (FAT). Pendant ce temps, le général Malloum est contraint à l’exil à Lagos (Nigeria).

Les alentours de la résidence d’Hissein Habré – quartier général (QG) des Forces armées du Nord (FAN), commandées par un certain Idriss Déby –, sont jonchés de plusieurs dizaines de milliers de cadavres asséchés par le soleil, des ossements humains dépouillés de la chair par les charognards, les chiens et les cochons de Sabangali. Il en est de même des charniers disséminés le long du fleuve, dans les espaces vides à travers la ville de N’Djaména – notamment à Diguel[1].

 

Ces ossements humains (essentiellement chrétiens du Sud) qui jonchent le sol, à vue d’œil, dans les jardins de la villa de Tombalbaye à Sabangali qu’occupe le tandem Habré-Déby, témoignent des massacres collectifs et massifs perpétrés par ce tandem à partir du 12 février 1979. Basés sur l’ethnie (Sara), la religion (chrétienne) et la région (le sud du Chari), ce sont, par définition, des actes de génocide. Idriss Déby s’est rendu ensuite au nord du pays pour y passer systématiquement par les armes toutes les personnes originaires du Sud du fleuve Chari[2]. En outre, il transforme l’église d’Abéché en école coranique et en mosquée, convertissant à l’islam l’unique survivant chrétien, qui fait office de pasteur de cette église (photo Abakar).

 
   


Charnier découvert en décembre 1980 dans les jardins de la villa de Sabangali qu’occupaient Hissein Habré et Idris Déby

lors des massacres massifs et collectifs en 1979.

   

[1]. Au moment de la construction du Palais des congrès de Diguel et de l’hôtel libyen, on a découvert des ossements humains de ce pogrom de 1979.

[2]. La réplique de Kamougué au sud du pays est aussi condamnable.

Guéra, au centre du Tchad, sont massivement et collectivement massacrés par les hommes d’Idriss Déby. Le Révérend Pasteur Ratou est arrêté le 19 mars 1980 et atrocement torturé avant d’être passé par les armes parce qu’il refuse de devenir musulman[1].

Face à ce drame, des voix se lèvent pour tenter d’aider les Tchadiens à régler leur problème. Le premier à réagir est le pré­sident de la République française, M. Valéry Giscard d’Estaing, qui, de retour d’une tournée en Corse, dit à propos du Tchad[2] : « […] Les conditions sont réunies pour une solution politique, car l’objectif de la politique française, c’est de permettre qu’une solu­tion politique appropriée soit apportée au problème du Tchad. C’est d’abord parce que, du point de vue des ethnies principales, chacun est chez soi. Dans le Tibesti, les habitants sont chez eux ; dans l’Ennedi, ils sont chez eux ; dans le sud, ils sont chez eux..

La France souhaite que le gouvernement tchadien prenne des initiatives en vue d’une solution politique. Elle est prête à utiliser son influence pour en faciliter l’aboutissement. Elle souhaite que les autres pays de la région intéressés, et notamment les pays riverains du Tchad, exercent de leur côté la même influence en vue d’aboutir à une solution politique tenant compte de la diver­sité des problèmes particuliers du pays. J’ai d’ailleurs de bonnes raisons de penser que telle est bien l’intention et l’attitude des principaux dirigeants de la région. Le Tchad est un État étendu et fragile, il n’y a pas d’autres solutions que l’entente des Tchadiens entre eux, Tchadiens très divers puisqu’il y a les Tchadiens du Sud, plus nombreux, chrétiens et animistes, et les Tchadiens du Nord auxquels une place suffisante n’a pas été faite jusqu’ici dans la vie courante de l’État. L’affrontement violent ne règle rien. Il faut rechercher une structure de l’État tchadien {…] sous forme fédérale, pour que chacune de ces communautés puisse assurer la gestion de ses propres affaires et qu’en même temps l’unité de l’État tchadien puisse être préservée… »[3]

Cette proposition du président Giscard d’Estaing, pourtant réaliste compte tenu du contexte tchadien, soulève un tollé de protestations, principalement chez les Tchadiens originaires du Sud. J’étais de ceux-là. Je prends donc ma plume pour adresser au président Giscard une vigoureuse protestation, dont les extraits sont publiés par Jeune Afrique.

Aujourd’hui, force est de reconnaître que M. Valéry Giscard d’Estaing avait raison de préconiser la fédéralisation du Tchad. C’est en tout état de cause la seule solution à la crise tchadienne qui a fait tant de morts et n’a que trop duré[4].

On comprend mieux aujourd’hui les raisons de la guerre civile de février 1979 et de la participation française dans ce conflit, fomentée avec l’appui des militaires français au Tchad, aux côtés d’Hissein Habré, pour obliger les sudistes à accepter la solution fédérale[5].

Chassé de N’Djaména, Kamougué ordonne à son tour des représailles sur les populations originaires du Nord résidant au Sud. Sur fond de haine et de massacres génocidaires, le Tchad glisse vers l’État fédéral souhaité par le président Giscard d’Estaing. Le trio Habré-Goukouni-Acyl se contente du nord du Chari (N’Djaména, Chari-Baguirmi, Guéra, Salamat, Batha, Ouaddaï, BET, Kanem et Lac-Tchad) tandis que Kamougué se contente des cinq préfectures du Sud (Mayo-Kebbi, Tandjilé, Logone Occidental, Logone Oriental et Moyen-Chari). Kamougué aurait dû profiter de cette situation fédérale de fait pour faire montre d’une bonne gestion de la chose publique et créer un embryon d’État fédéré. Mais, hélas, il n’est pas le messie que les Tchadiens attendent ! Pire, il verse, comme d’habitude, dans le gâchis, la vie facile, le pillage des deniers publics, ce qui finira d’ailleurs par lui faire perdre le pouvoir dans son fief de Moundou.

Aux prises avec ses propres troupes qui s'insurgent contre lui, discrédité par son goût immodéré des femmes et du champagne, Kamougué est chassé en septembre 1982 par une coalition composée d’une partie de ses soldats de l’Armée nationale tcha­dienne (ANT) et des combattants d’Hissein Habré qui viennent de conquérir le pouvoir à N’Djaména. Réfugié à Brazzaville, il sera abandonné par ses compagnons d’infortune. Grâce au président Omar Bongo, il finira par intégrer le régime d’Hissein Habré à N’Djaména.

Face au déchirement du pays entre les seigneurs de guerre et aux massacres d’innocents de part et d’autre, j’ai des remords.

L’unité du Tchad que des mariages mixtes ont construite patiemment a volé en éclats. Dès lors, le Tchad en tant qu’État n'existe plus. État totalement néant !

Alors que faire ?

 

Mon séjour en 1981 à Moundou

D’un périple qui me conduit de Paris à Bangui, Kinshasa, Brazzaville, Libreville, Douala, Yaoundé, Garoua… je décide de me rendre, en 1980, à Kousseri (ville camerounaise située en face de N’Djaména), pour rechercher ma femme, Mariam Ourdi, prise en otage par le tandem Malloum-Kamougué.

En 1976, mes fils, Mbaïdoummaréjé et Nojitonon, pris en otages avec elle, sont morts l’un après l’autre.

Pendant mon séjour à Garoua, Kamougué, par l’intermédiaire d’un officier tchadien à son service assisté d’un tueur à gage camerounais, décide de me faire liquider physiquement. Mais je suis informé d’un message de la police politique de Kamougué enjoignant le représentant de la CotonTchad de faire surveiller mes activités à Douala, et prends des dispositions pour déjouer la provocation de ce tueur à l’hôtel Relais Saint-Hubert. Je profite du passage à Garoua d’Amos Reoulengar, ministre de l’Économie de Kamougué, pour l’informer. C’est un parent. Sur le chemin de son retour à Moundou, il décide de m’emmener à Maroua à bord de l’avion de la CotonTchad. Entre-temps, il met vertement en garde l’officier en question de tout ce qui pourrait m’advenir. C’est ainsi que, de Maroua, je puis aller à Kousseri.

En 1981, je prends le risque de me rendre à Moundou. Là également, Kamougué commandite mon élimination physique par l’intermédiaire de son aide de camp, entre le Service des grandes endémies et la CotonTchad. L’exécutant devait être un de ses miliciens, agent acheteur de coton à la CotonTchad. Ce milicien me racontera les faits en 1985.

Non sans mal, je réussis à bouleverser le système mis en place dans le Sud. Pour y parvenir, j’utilise les rescapés et autres anciens prisonniers du BET libérés par le Frolinat de Goukouni et les FAN d'Hissein Habré. Ces rescapés se rendent maîtres de tout le Sud en quelques heures. Ceux de l’aéroport se saisissent même de la personne de Kamougué à son retour d’un voyage, mais ce dernier réussit à les corrompre pour regagner son avion et se réfugier à N’Djaména, où il est vice-président du Gouver­nement d’Union nationale de transition (GUNT) de M. Goukouni Weddeye. Une fois maîtres du Sud, ces anciens prisonniers versent, comme Kamougué, dans la gabegie et la vie facile. Déçu de ce comportement, je repars en France.

Je ne retournerai au Tchad qu’en juin 1982 pour y rester jusqu’en août 1989, puis fuir N’Djaména lorsque le coup d’État du 1er avril 1989 contre Hissein Habré échoue.

Chassé de N’Djaména en 1980 par la coalition armée des Libyens, de Goukouni, de Kamougué et d’Acyl Ahmat, Hissein Habré prend le pouvoir à N’Djaména en 1982 grâce au président François Mitterrand – dont l’aide concrète se traduit par la mise à disposition des mercenaires de Bob Denard[6], de matériels mili­taires et d’argent[7].

 

[1]. Le Révérend Pasteur Ratou est le premier intellectuel aveugle du Tchad.

[2]. À propos des bombes posées ici et là, en juin 1978, par les indépendan­tistes corses, le président Giscard d’Estaing justifie l’usage de la violence là où il n’y a pas de liberté d’expression ni le vote démocratique, en ces termes : « Chacun comprend, sinon approuve, que la violence apparaisse là où elle est le seul recours, là où n'existe pas la liberté d'expression ni le vote démocratique. Lorsqu’on peut s’exprimer, lorsqu’on peut décider par son vote, quelle est l’utilité de la violence ? Croit-on exercer une pression sur le pouvoir central en comptant sur sa défaillance ? Je préviens que ce genre de pression est sans effet… » (cf. Le Monde du 16 juin 1978).

[3]. Le Monde n° 10377 des 11 et 12 juin 1978.

[4]. Ayant vu et vécu la réalité des faits sur le terrain de 1982 à nos jours, je suis devenu adepte de la solution fédérale au Tchad, au point d’animer et de coordonner la direction d’un parti fédéraliste, en l’occurrence le FAR/Parti Fédération (Fédération, Action pour la République).

[5]. Ma vérité sur le Tchad par Issaka Ramat, Éditions Africa, 1984.

[6]. Cf. Soldat de fortune par Thibaut d’Oiron et Patrick Ollivier, Éditions Gérard De Villiers, Paris, 1990.

[7]. Ces mercenaires ne sont pas avares de ce qu’ils ont fait et vu au Tchad pendant leur marche victorieuse vers N’Djaména où ils ont installé Hissein Habré au pouvoir.

Sany a suggéré à Idriss Miskine, ministre des Affaires étrangères et adjoint d'Hissein Habré, d'insister auprès de celui-ci pour qu’il m'invite à un entretien avec lui à N'Djaména. Idriss Miskine sera empoisonné, accusé d'être manipulé par les autorités françaises pour le renversement du ré­gime Hissein Habré.

[1]. Mon premier baptême de feu dans le domaine des violations des droits de l’Homme m’a été offert par Abdoulaye « 44 » quand il a abattu de sang froid un paysan accusé de connivence avec les rebelles. Informé par le compte-rendu du sous-préfet, M. Ahmat Dadji, j’ai pondu un rapport au ministre de l’Intérieur, provoquant le départ de Mongo d’Abdoulaye « 44 ». Le deuxième baptême de feu m’est offert par le sous-lieutenant Malloum, commandant de compagnie basée à Mangalmé. Ce dernier a brûlé le sexe de l’épouse d’un rebelle. Je fais un rapport au ministre de la Défense nationale, qui ordonne sa dégradation, son arrestation et sa mise à la disposition de la justice militaire. Il sera libéré en 1978 grâce à l’accord entre le président Malloum et Habré.

[1]. À l’issue de cette affaire, Pierre Claustre a écrit un livre : L’affaire Claustre, Éditions Karthala, 1990.

[1]. M. Ali Djalbord Diard, ministre de l’Économie, qui a tenté d’avoir cette liberté d’expression en s’opposant au pillage de la CotonTchad, a pris des claques verbales et l’a payé cher par une longue traversée du désert – un mes­sage fort destiné à tous ceux qui oseraient prendre cette liberté.

[1]. J’ai participé personnellement, avec MM. Gouara, Mahamat Djibert et Mahamat Nouri, à la rédaction de ces statuts et pesé de toutes mes forces pour que ces dispositions figurent en si bonne place. Les opposants qui se sont précipités avec armes, bagages, militants et partis pour intégrer l’UNIR en échange de postes de responsabilité, portent une lourde responsabilité dans l’instauration de la dictature par le parti unique.

[1]. Il faut préciser que Hissein Habré a abandonné lentement mais sûrement au bord de la route du pouvoir  les membres du CCFAN qui n’appar­tenaient pas au groupe Aingalaka ou n’étaient pas de la région du BET. La révolution mange ainsi ses enfants.

Le quatrième cercle du pouvoir est peuplé des laissés pour compte de l’UNIR et du gouvernement. Ils sont pour la plupart originaires du Ouaddaï, du Guéra, du Chari-Baguirmi, du Salamat, du Sud, etc. C’est le cercle des faire-valoir…

Le Comité central de l’UNIR et son Bureau exécutif sont des coquilles vides dont le rôle est de rassurer l’opinion inter­nationale. Celle-ci ne pourrait douter du régime.

En réalité, un membre de l’UNIR ou du gouvernement appartenant à ce quatrième cercle ne représente absolument rien à côté d'un simple militant ou d'un petit militaire, pour peu que celui-ci soit originaire du BET. Ce n’est pas Gouara Lassou, bombardé Secrétaire exécutif de l’UNIR (théoriquement deuxième personnage du parti) et ministre des Affaires étrangères et de la Coopération (deuxième personnage de l’État) qui me démentirait. Il faut relever cependant que le pouvoir utilise certains militants de base recrutés dans les quartiers, services et établissements publics et privés, entreprises publiques et privées, ministères, etc. pour les renseignements. D’où le pouvoir des femmes et des enfants de nuire à leurs maris et/ou leurs parents.

Si Idriss Déby est aujourd’hui coupable et comptable des actes de génocide et autres massacres collectifs des populations du Tchad entre 1978 et 1985, c’est en sa qualité respectivement de membre du premier cercle, de commandant en chef des Forces armées du Nord (CC/FAN) devenues Forces armées nationales tchadiennes (ComChef/FANT), de membre de droit de la DDS et de commissaire à la Documentation et à la Sécurité de l’UNIR – un commissariat qu’il a transformé en une officine de renseignements, de persécutions, de tortures et de répressions.

Bien qu’adjoint au commissaire aux Armées dans le Bureau exécutif de l’UNIR, la seule mission qui m’a été confiée consistait à éduquer les militaires et réaliser des actions sociales – telles que la réfection et la réhabilitation des logements de l’armée en ruine pour caserner tous ces militaires qui squattaient les maisons des particuliers. C’est une œuvre purement sociale qui m’est dévolue. Toutefois, elle me permet de collecter des infor­mations militaires de première main auprès des soldats nécessiteux. D’ailleurs, le commissaire aux Armées de l’UNIR, M. Idriss Déby, qui appartient au premier cercle du pouvoir, ne s’est jamais présenté au bureau qui abrite le commissariat !

Les postes de ministre ou de membre du Bureau exécutif de l’UNIR que j’ai occupés pendant cette période m’ont permis, entre autres, de remplir ma mission de militant des droits de l’Homme, mission qui consiste, dans un premier temps, à informer les ONG internationales des droits de l’Homme sur l’état des droits humains au Tchad.

Je suis obsédé par le coup d’État contre ce régime vomi par les Tchadiens dans leur ensemble.

 

L’utilisation des seconds couteaux d’Hissein Habré (Djamouss et Déby)

Voici comment j’utilisais les seconds couteaux d’Hissein Habré, en l'occurrence Hassan Djamouss, successeur d'Idriss au poste de ComChef, et par la suite Idriss Déby lui-même en tant que conseiller présidentiel à la défense et à la sécurité.

Compte tenu de mes rapports tendus avec Déby à propos de "Septembre noir"[1], de son appartenance au premier cercle du pouvoir, de son goût immodéré pour le sang humain, de la haine noire à l’égard des chrétiens et animistes (Hadjéraï du Guéra et des cinq préfectures du Sud), de sa cupidité maladive et à fleur de peau, je me refusais à lui parler du projet de renverser le régime Habré. C’est après son départ pour l’École de guerre en France que j’ai osé en parler à son remplaçant, Hassan Djamouss, qui accepte immédiatement la proposition.

Avant d’y venir, voyons ce qui s’est passé après le 7 juin 1982, date de la prise de pouvoir d’Hissein Habré.

Comme rapporté plus haut, c’est grâce à M. Abba Sany, anesthésiste dans un hôpital français que je suis invité par M. Habré pour un entretien à N'Djaména. Il me reçoit plusieurs fois en août 1982. Au cours de ces audiences, il ne cesse de me demander de l'aider à ramener la paix au Tchad. Mais, avant d'accepter, je prends l'avis de certains hommes politiques tcha­diens à Paris, à Abidjan, à Dakar et sur place à N’Djaména tels que l'ancien Premier ministre Djidingar Dono Ngardoum, les mi­nistres Amos Reoulengar, Joseph Yodeiman, Raymond Nainmbaye Lossimian, etc., les amis de longue date comme M. Valentin Ngarmadji Bidi Néatobeï[2], le commandant Ganembang Zamtato, le commandant Galiam, le capitaine Mbaïraroua, etc., des offi­ciers en dissidence contre Kamougué, notamment les jeunes lieutenants Léonard Ndoundo, Djimnaï, Alain, etc. Tous me con­seillent d'accepter l'offre. Je n’en demande donc pas tant.

Obnubilé par mon propre projet, j’accepte l’offre malgré la situation difficile.

En tout cas, c’est l’occasion de mettre en œuvre ce projet pour débarrasser le Tchad du régime honni.

 

Mes rapports avec le ComChef Hassan Djamouss

En 1985, je démissionne du gouvernement. En décembre 1987, je suis élu Directeur général de l’Institut international d'as­surances de Yaoundé (IIA). Enfin, début 1988, je démissionne de l’UNIR.

J’ai toujours eu de rapports cordiaux avec Hassan Djamouss qui est d’un abord facile. En 1987 puis 1988, quand je lui pro­pose, en sa qualité de Commandant en chef des Forces armées tchadiennes (ComChef/FANT), le renversement du régime Habré par un coup d'État militaire, il accepte sans hésiter. J’ai profité ainsi de la dégradation de ses rapports avec Hissein Habré. Se sentant menacé d'arrestation, il me confirme son accord en 1989.

C’est à Yaoundé (Cameroun) où je viens d'être élu Directeur général de l'IIA, que ce projet prend forme virtuellement. Sous des prétextes divers, je me rends à plusieurs reprises à N’Djaména pour en discuter avec M. Hassan Djamouss.

 

Idriss Déby comme un cheveu dans la soupe

Au retour de sa formation à l'École de guerre en France, M. Idriss Déby veut reprendre son poste de ComChef/FANT. Une brouille stérile s'ensuit entre M. Djamouss et lui. Pour éviter le pire, j'interviens auprès de M. Djamouss pour l'inviter à régler rapidement ce conflit de nature à gripper notre action future. Grâce à cette intervention, les frères ennemis se réconcilient.

Nous décidons alors de faire tomber le régime d’Hissein Habré le 1er avril 1989, au cours d'une cérémonie consacrée à la jeunesse et au sport qu'il va présider.

Grâce à la pression de M. Reoulengar, ministre de l'Éco­nomie et du Commerce, j’obtiens non sans difficultés du ministre des Finances, M. Ndeingar Mbailemdana, l'autorisation de me rendre au Tchad.

Le 30 mars 1989, j'arrive à N'Djaména. Après quelques brefs échanges des points de vue sur le déroulement du putsch, Hassan Djamouss et moi-même décidons qu’Idriss Déby, en tant que conseiller aux Armées et à la Sécurité[3], doit être à la tribune au stade Mahamat Ouya pour faciliter l'assaut du commando qui doit cueillir Hissein Habré. Malheureusement, il brille par son absence à ce moment décisif. Le coup a lamentablement échoué par sa faute. L’absence de Djamouss et d’Idriss Déby à la tri­bune a été remarquée. Cherchant à savoir le pourquoi après la fin de la cérémonie, Hissein Habré, qui fait surveiller ces deux responsables de l’armée, va apprendre que Djamouss et Déby sont introuvables. Eux et les leurs ont fui en direction du Soudan, dans la nuit du 1er au 2 avril 1989, sans prendre le soin de me prévenir. Qu’à cela ne tienne, tant que l’un d’entre eux n’est pas rattrapé par les hommes d’Hissein Habré ! Le ComChef-adjoint, le chef de bataillon Ganembang Zamtato, vient très tôt le matin m'informer de cette fuite. Ami de longue date (1973), il ne me cache rien. Comme nos rapports sont empreints de cordialité et de fraternité, il m’a toujours été très utile.

 

[1]. J'évoquerai plus loin les crimes de sang de Déby en 1984.

[2]. Le secrétaire d’État à l’Intérieur, M. Jérôme Doubangar, était sur le point d’arrêter M. Valentin Bidi Néatobeï Ngarmadji pour avoir distribué des tracts anti-gouvernementaux à Moundou et à N’Djaména. Informé par un agent des renseignements généraux, M. Mahamat Haïntoin, je suis allé voir Jérôme Doubangar pour l’en dissuader. Bien mieux, à mon retour de Brazzaville, sur le chemin de Paris où je dois négocier avec les opposants Alingué, Moungar et Tobyo, j’ai proposé à Hissein Habré et obtenu de lui la nomination de Valentin Bidi Néatobeï Ngarmadji comme chargé d’affaires du Tchad à Brazzaville en lieu et place de M. Hassana. Ce qui amène d’ailleurs M. Ahmed Korom, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, à me tenir rigueur de m’être immiscé dans son département ministériel.

[3]. À l’issue du congrès organisé en 1988, Idriss Déby s’est vu confier le commissariat à la Documentation et à la Sécurité de l’UNIR. Comme Issaka Hassan, il transforme ce département du parti en une véritable police politique parallèle, qui arrête, torture, tue, etc.

En fuite en France par le Cameroun : les ennuis…

En août 1989, ce qui devait arriver arriva. Au cours d’un accrochage entre les hommes d’Hissein Habré et les fuyards, Hassan Djamouss est blessé dans des conditions suspectes et capturé. Torturé, il risque de me dénoncer[1]. C’est pourquoi, sous des prétextes de passation de service à l’IIA, je décide à mon tour de quitter N’Djaména, profitant de l'avion du gouverneur de la BEAC[2], M. Casimir Oyemba, pour regagner Yaoundé. Le temps de passer le service à mon adjoint, je pars de Yaoundé le 2 janvier 1990 et gagne la France. Le préfet du département des Yvelines me fait les pires ennuis à l'expiration de mon visa. Il m’intime l’ordre de quitter immédiatement le territoire français, sinon je devrais être arrêté et expulsé.

L’objet du séjour des ministres des Affaires étrangères et de la Justice d’Hissein Habré à Paris aggrave mes inquiétudes et m’enlève tout sommeil. Selon les informations dignes de foi qui me parviennent de N’Djaména, je suis en danger de mort : la venue des émissaires d’Habré à Paris serait en rapport avec mon rôle dans le putsch manqué du 1er avril 1989 !

 

Déby-Elf : le pétrole contre le pouvoir

Avant moi, M. Déby a eu, lui aussi, des ennuis avec la police française à l’aéroport de Roissy. Alors que je l'attendais à Paris, il a été refoulé sur Bonn. C'est à partir de là que le sort d'Habré est définitivement réglé et le destin d’Idriss Déby décidé. À Bonn, Déby est contacté par Elf, qui lui propose un contrat alléchant. Celle-ci lui offre un marché, qui sera conclu aux Pays-Bas : Elf s'engage à fournir à la rébellion des moyens financiers, humains et matériels en vue du renversement du régime d’Hissein Habré et de la prise du pouvoir d’Idriss Déby. Celui-ci, en échange, s’engage à faire entrer Elf dans le consortium pétrolier à hauteur de 30% des actions. De fait, une fois au pouvoir à N’Djaména, Déby éjectera la compagnie US Chevron pour faire place nette à Elf – avec non pas les 30% convenus mais 20%.

Ayant eu vent du passage d'Idriss Déby à Paris pour me rencontrer, Habré envoie deux de ses ministres cités plus haut avec de fermes consignes de me ramener au Tchad mort ou vif.

Informé de cette conspiration, je sollicite l'aide de M. Guy Labertit, Secrétaire général du Parti socialiste unifié (PSU), grâce à Mme Monique Chajmowietz qui m’hébergeait dans son studio. Il s’agit de trouver un lieu d’asile où ma sécurité serait garantie. Car le préfet des Yvelines me somme de quitter immédiatement le territoire français, faute de quoi je serai pris par la police et expulsé. Devant cette situation, M. Guy Labertit intercède auprès du président du Burkina Faso, S.E.M. Blaise Compaoré. Celui-ci accepte sans hésitation de me placer sous sa protection à Ouagadougou, du 15 octobre au 1er décembre 1990 – date à laquelle Idriss Déby prend le pouvoir.

Le 16 décembre 1990, le ministre burkinabé Salif Diallo m’ac­compagne au Tchad. Peu avant notre arrivée à N’Djaména, Idriss Déby ordonne un massacre à N’Djaména. Certains membres de la famille Haggar sont massacrés, parmi lesquels des professeurs. Le sang recommence à couler au Tchad. Les jours suivants, Idriss Déby, alias « Septembre noir », reprend son naturel : les mas­sacres massifs et collectifs d’innocents reviennent au galop. Comme les habitudes sont têtues !

Le 20 décembre 1990, je suis arrêté sur ordre express d’Idriss Déby pour avoir refusé le partage du gâteau, estimant qu’il n’a pas respecté les engagements pris de ne plus verser le sang au Tchad. Grâce à l’arrivée à N’Djaména du président Blaise Compaoré ce même jour, je suis libéré et reconduit à Ouagadougou à bord de son avion. Là, déclinant la responsabilité personnelle des autorités burkinabé, je décide de regagner définitivement le Tchad quel qu’en soit le prix. Un billet d’avion m’est remis pour regagner le pays.

 

[1]. Hassan Djamouss est blessé dans des conditions non éclaircies à ce jour. A-t-il été blessé sur commande ? Et par qui ?

[2]. Casimir Oyemba est devenu, par la suite, Premier ministre du Gabon.

Depuis mon retour à N’Djaména, j’ai été, à ce jour, arrêté onze fois, jeté en prison et torturé sur ordre express d’Idriss Déby comme nous le verrons vers la fin de la présente lettre.

Le 20 avril 1991, je suis à nouveau arrêté et jeté en prison pour avoir protesté par écrit au ministre italien des Affaires étran­gères contre le prix de la Fondation Umberto Biancamano décerné à Idriss Déby. Je démontre dans cette lettre que le récipiendaire aux mains pleines de sang ne mérite pas d’être couronné d’un tel prix en faveur de la paix et de la promotion de la démocratie. Paradoxalement, c’est grâce aux promoteurs de ce prix que j’ai eu la vie sauve et suis libéré. Aujourd’hui, les faits tels qu’énumérés et décrits dans la présente lettre confirment qu’Idriss Déby est et demeure un « tueur invétéré ».

En dépit de cela, embastillé onze fois et mis en lambeau par plusieurs actes de torture dont je porterai les séquelles toute ma vie, je ne désarme pas en espérant que le Tchad irait mieux un jour. Mais, hélas « mon pays va mal, très mal, de plus en plus mal » comme chante le musicien ivoirien, M. Tiken Jah Fakoly, face à la situation dégradante de son pays. Oui, mon pays, le Tchad, va très mal parce qu’il est dirigé par des génocidaires et des prédateurs comme Idriss Déby.

Voyons ensemble comment le génocidaire, psychopathe, tueur en série et « tueur invétéré », Idriss Déby gouverne le Tchad, depuis onze ans, en se livrant quotidiennement à son sport favori, celui du bain de sang sous la férule d’une armée de tueurs à gage comme rapporté ci-après.

II. « Septembre Soir», alias Idriss Déby Itno : un génocidaire, psychopathe ou « tueur invetere »… ?

Idriss Déby se plaint de M. François-Xavier Verschave auprès du Président du Tribunal de Paris pour avoir écrit dans son livre Noir silence, en page 153 :

« … n’entretient-il pas soigneusement sa réputation de tueur par des carnages réguliers… ? ».

En décembre 1990, Hissein Habré s'enfuit devant les combattants d'Idriss Déby, appuyés par des mercenaires français d’Elf – comme Goukouni cinq ans plus tôt.

Elève à l’école des officiers à N’Djaména, à l’école militaire de pilotage d'Hazebrouck en France (1978-1979)[1], chef d’État-major des FAN (1979-1984), commandant en chef des Forces armées nationales du Tchad (FANT, 1984-1985), conseiller à la défense et à la sécurité d’Hissein Habré (1988-1989), chef rebelle (1989-1990), Idriss Déby est installé dans le fauteuil de chef de l’État tchadien le 1er décembre 1990.

Durant toute sa vie, Idriss Déby est resté constant : criminel, génocidaire, criminel de guerre, auteur de crimes contre l’huma­nité, trafiquant de drogues, de fausse monnaie, impliqué dans le blanchiment d’argent sale, etc.

Nous allons démontrer ici que sa contestation des allégations de M. François-Xavier Verschave dans son livre Noir Silence est une manœuvre purement dilatoire pour amuser la galerie.

Nous allons devoir éclairer le Tribunal à ce propos.

 

Revenons à l'avènement d'Hissein Habré en 1982 pour mieux situer la responsabilité personnelle d’Idriss Déby dans la tragédie tchadienne, une litanie de tueries, de massacres, de carnages, de crimes de guerre et contre l’humanité.

 

Sous le régime d’Hissein Habré

Au retour de missions à l'intérieur du Tchad, comme chef de mission ou sous la direction d'une autre personnalité (Ali Salim, Djimet Togo, etc.), je suis chargé de rédiger les rapports sur les drames quotidiens et les affres que vivent les populations. À chacune de ces occasions, je n'hésite pas à attirer l'attention de Hissein Habré sur les carnages et les massacres massifs et collectifs des populations civiles sans défense. Je lui rappelle souvent qu'en tant que militant des droits de l’Homme, je ne puis en tolérer les violations. Ainsi, en 1984, avec Mme Fatimé Kimto, membre du Bureau politique de l’UNIR, ministre des Affaires sociales et de la Condition féminine, je proteste énergiquement contre une série d’actes de génocide connue sous le nom de "Septembre noir" – une appellation que j’utilise pour qualifier les massacres de ce mois-là, au Sud et ailleurs au Tchad, mais sur­tout pour désigner Idriss Déby qui en est le responsable. Bien que légitime, notre réaction provoque l'ire des collègues contre Mme Fatimé Kimto et moi-même. Jusqu’à son départ pour l’École de guerre de Paris, Idriss Déby ne m’adresse plus la parole.

Comme relaté précédemment, c'est en tant que ComChef des FAN puis des FANT, membre du premier cercle du pouvoir et de la DDS, et/ou en tant que responsable de la Sécurité, qu’Idriss Déby s’est rendu personnellement coupable de d’actes répétés de génocide, de crimes de guerre et contre l'humanité.

 

Une haine noire et féroce envers les populations du Sud[2]

Non sans avoir auparavant organisé des massacres géno­cidaires chez les Arabes du Batha, du Salamat, et les populations du Chari-Baguirmi, Idriss Déby va procéder au Sud à l’une des purifications ethniques et religieuses les plus féroces de l’histoire trouble du Tchad.

En pèlerinage à La Mecque, Hissein Habré confie théori­quement son intérim de chef de l'État à Gouara Lassou, ministre des Affaires étrangères et Secrétaire exécutif de l'UNIR[3].

Durant cet intérim, Idriss Déby va, sous la férule de ses com­battants, déclencher l’un des terribles épisodes génocidaires de sa politique d’extermination des cadres administratifs et politiques du Sud, de nettoyage ethnique et de terre brûlée. Alors qu’il se trouve à Bardaï, il se fait déposer à Sarh par avion militaire français à la suite d’une tension entre l’armée et les ex-éléments rebelles de M. Tokinon ralliés au gouvernement quelques semaines plus tôt. De Sarh à Moundou, en passant notamment par Danamadji, Maro, Ngalo, Moissala, Koumra, Bédjondo, Goundi, Békamba, Bédaya, Doba, Goré, Béboudja, Mbaïbokoum[4], Bessao, et de Moundou à Bongor en passant par Déli, Mbaïnarmar[5], Krim-Krim, Bénoye, Kélo, Laï, Donomanga, Gounou-Gaya, Pala, Léré, Fianga, etc., c'est une litanie d’actes de génocide qu’accomplit, en ce mois de septembre 1984, le ComChef Idriss Déby contre les populations chrétiennes ou animistes de cette région.

Le Conseil de commandement et de défense de la Force mobile d’intervention (CCD/FMI) des rebelles, dirigé par Tokinon, décide de rallier le gouvernement à Sarh, à la suite d’un accord âprement négocié, six mois durant, avec la délégation menée par le ministre d'État Djidingar Dono Ngardoum. Mais Idriss Déby, Brahim Itno et les leurs ne voulaient pas la paix, qui compro­mettrait leurs perspectives d’avantages financiers et matériels. Ils ont donc systématiquement saboté les accords intervenus entre les rebelles et le gouvernement. Ses parents, ses frères et lui-même se sont partagé et continuent de se partager le Sud[6].

C’est ainsi que les éléments de l’armée, dirigés par son demi-frère Mahamat Brahim Itno, ministre de l’Intérieur, provoquent les hommes de Tokinon, pourtant mis à la disposition du gouverne­ment pour être intégrés dans l’armée régulière. Vu l’atmosphère, Tokinon et ses hommes se retirent de la ville de Sarh et dispa­raissent en brousse pour éviter un affrontement aux conséquences incalculables. Aussitôt informé de ce retrait, le ComChef Idriss Déby[7] se fait déposer à Sarh pour y déclencher le tristement célèbre "Septembre noir" (1984). Déby fait de Sarh son QG, il renvoie à N’Djaména son adjoint, le commandant Ganembang Zamtato, afin d’avoir les mains libres pour se débarrasser, sans témoin, de ces cadres Sara, de ces populations chrétiennes et animistes appelées généralement "kirdi"[8]. Ordre est donné de tuer les hommes, des garçons et même des bébés de sexe mas­culin. C’est ce qui s’est passé à Ndila (Koumra). Une mère avait laissé ses deux enfants, dont un de deux ans, pour aller chercher du bois en brousse, non loin du village : à son retour, elle a retrouvé ses deux enfants égorgés par les hommes d’Idriss Déby qui passaient par-là pour arracher les cabris. Il en est de même à Bourou (canton Béboro), Dorro, Waraï, Bara, etc.

Voici quelques exemples qui témoignent de cette folie meur­trière d’Idriss Déby :

À Sarh : Sur une vingtaine de fonctionnaires, chefs de service, seuls deux échappent à cette folie meurtrière[9]. Sont égorgés et leurs suppliques enregistrées sur cassettes audio par Idriss Déby Itno : MM. Tories, Dimanche Ndilyo ; Ngarari Yamassoum, ins­pecteur principal de la douane et frère aîné de l'actuel Premier ministre Nagoum Yamassoum ; Madjiadoum Meouro, commis­saire central ; Raymond Mata, ingénieur des Eaux et Forêts ; Ngartébaye, officier de police ; Jacques Madingar Dopélé, sur­veillant du CEG ; Ngongoto Philippe, inspecteur de la Jeunesse et des Sports ; Oumar Matho, professeur de mathématiques ; Djasrabaye Bandounam, élève en terminale au lycée Ahmed Mangué à Sarh ; Jacques Nadoum, agent administratif en service à la Préfecture ; Djimet Nadour, inspecteur sanitaire ; Kelly, agent au Centre de sous-ordonnancement (CSO) du budget ; le Dr Ndem, médecin-chef, parce qu’il avait osé enterrer son grand frère tué ; Tordebaye, président du Tribunal de première instance de Sarh ; Manade, magistrat ; un agent technique des Télécom­munications internationales du Tchad (TIT), Rimastade, agent des TIT ; Madjirangué Tatola (ex-Rémy), journaliste en service à la Société tchadienne des textiles (STT) ; François Nanguerkouma ; Moussa Boukar, commerçant ; Traoré Baba, commerçant ; Abdoulaye Mallah, commissaire de police en service à la STT ; Yaro Rangbana, chef de quartier haoussa ; Tolnan, instituteur en mission à Moissala pour le compte du ComChef Idriss Déby lui-même ; Jean Ngueita, instituteur et chef de protocole à la pré­fecture du Moyen-Chari ; Madalgagué ; Kaga, chef du personnel, Djimadoum Mianro, cadre, et Saria, agronome, tous de la Société nationale sucrière du Tchad (SONASUT) ; Bandigyo, agent à la SOCOPAO ; le commissaire de la ville de Maro ; Gilbert Masrangar ; Pikas, dessinateur ; Adoum Bémam, commis greffier ; Ngabou Ngrengar, inspecteur de l'enseignement ; Rikam Koulo, frigoriste à la STT ; le directeur de l'École normale de Sarh ; Morille, étudiant venu de Dakar, etc.

Pour avoir pleuré parce que son petit frère, M. Ngartébaye, est égorgé, Mme Madjiré Mamadou faillit être égorgée à son tour, n’eût été l’intervention de son beau-frère, le capitaine Béchir Haggar, commandant de la Zone militaire de Sarh. Elle a fui à Garoua au Cameroun pour sauver sa vie.

En une semaine, 80 personnes ont été égorgées sur ordre d’Idriss Déby.

À Moissala : Seront égorgés : Djiraibé Guidja, sous-préfet ; Daiasra Tatola, ancien combattant (handicapé physique), égorgé devant son frère Madjirangué Tatola pourtant en mission officielle pour le compte d'Idriss Déby lui-même ; Djimtola, chef de canton ; plusieurs jeunes, dont un infirmier de Seymour, venu soigner et alimenter des enfants, etc.

La plupart des villages de la sous-préfecture de Maro et du canton Bouna sont systématiquement incendiés et les popu­lations massacrées, etc.

À Koumra : Sont notamment égorgés et leurs cris enregistrés : MM. Étienne Rimadjal, commerçant ; Omer Djimadoumbaye, instituteur responsable sportif et membre du protocole de la sous-préfecture de Koumra ; M. Israël, gestionnaire de l'hôpital Seymour ; le chef de canton de Goundi ; Émile Djimoko Baba, Moïpart et Ngarogna Ndoumana, chefs de Poste administratif res­pectivement de Bédjondo, Békamba et Goundi ; Benoît Djimingar, chef de canton de Békamba ; Nandoumabé, cultivateur, et son compagnon, abattus alors qu'ils circulaient tranquillement à bicyclette, etc.

À Doba : Sont égorgés : la plupart des chefs de service et des chefs traditionnels dont Alladoum, maire de la ville ; Gangdongar Ngarnguinam, chef du canton (grand frère de Ngarnguinam Ngarlem, actuellement directeur-adjoint de cabinet d’Idriss Déby), et toute la garde cantonale ; Samuel Mbaïndodjim, chef de sec­teur d’élevage ; Gilbert Mouarom, juge coutumier ; Mouaguidbé ; Mme Nassoukoum, une vieille femme impotente, originaire de Dédaye, brûlée vive dans sa case. Les populations de Doba se rappellent encore aujourd'hui des exploits meurtriers et maca­bres accomplis par Idriss Déby.

À Béboudja : Le ComChef Idriss Déby fait rassembler dans le bureau du sous-préfet l'ex-rebelle Célestin Nabasngar et ses "codos"[10], ralliés au gouvernement. Puis, sous prétexte de les intégrer dans l'armée régulière, il les massacre.

À Moundou : Sur ordre de Déby, le préfet Joseph Madjimbang rassemble à Déli près de 500 codos ralliés au gouvernement sous prétexte de les intégrer dans l'armée, les fait encercler et massacrer. Les sous-préfets et notables invités à cette céré­monie d'intégration sont soit arrêtés et égorgés, soit précipités en plein vol de l’avion à bord duquel Idriss Déby se déplace : André Goldoum, sous-préfet de Mbaïnarmar ; Dr Mandekor Barack, dentiste ; Julien Djérang, ancien député, etc.

D’autres innocents tels René Mbaïbet, sous-préfet de Bénoye ; Gaïngar, agent vulgarisateur agricole et notable de Moundou ; Gaston Ndoldoum, homme d’affaires, etc. sont arrêtés et égorgés, de même que la plupart des chefs de service à l'huilerie de la CotonTchad : Moussa Djadimadji, directeur ; Yamalbaye, chef de piste cotonnière, un agent de service du parc automobile, Nadoum Logongue, garde national (GNNT), Laurent Doumiandjé, Bernard Boudouban, policier, Laoukein Djétanwa, paysan, Gabriel Tandoh, paysan, Manassé Bédoum, chauffeur, Jérôme Békaouel, cuisinier, Naienkal Natanael, etc.

Un jour, Idriss Déby demande à Hassan Kolingar de recruter ses protégés à la CotonTchad, notamment comme chef de piste cotonnière. M. Kolingar lui répond que tous les postes sont pourvus en ce moment précis et qu’il faut attendre qu’ils se libèrent. Pressé d’obtenir les postes pour les siens, Idriss Déby enlève et exécute certains chefs de service de la CotonTchad, dont celui de la piste cotonnière.

À Kélo : Idriss Déby veut rééditer le traquenard de Moundou, mais informés de ce qui s’est passé à Béboudja et Déli, les codos rassemblés par le sous-préfet Sylvain Djingambaye en vue de leur “intégration” aux FAN disparaissent dans la nuit en forêt. Au petit matin, le ComChef accuse le sous-préfet d’avoir vendu la mèche. Celui-ci est torturé, émasculé et égorgé. Il en est de même de Mahamat Beissala et ses compagnons passés par les armes ou l’acide. Comme nous le verrons plus loin, le témoin gênant de ce carnage à Kélo, le Dr Paul Laoukein Mbaïnodjiel Keytoyo, chef d’usine de la CotonTchad, paiera de sa vie ce qu’il a vu et vécu ce jour là à sa résidence[11].

À Laï : Accueilli par le préfet, Idriss Déby tient une réunion sans désemparer de 17 heures à 7 heures du matin avec, outre le préfet, le commandant de brigade, le commandant de la Sécurité présidentielle (SP), le commissaire central, M. Issa Djibrine, le chef de service de la Surveillance du territoire (ST), le comman­dant de la gendarmerie, le chef de service de la DDS, M. Djoug-Djoug, etc. Une liste de cadres civils et militaires, originaires de la région ou pas, est dressée au cours de cette réunion à la de­mande d’Idriss Déby, qui ordonne leurs arrestations et massacres à partir de 21 heures. Ainsi vont être, entre autres, égorgés ou enterrés vivants pour économiser les balles[12] : le maire Jonas Dangle[13] et son frère Kaïndi, chef de quartier Taba ; Kéba Yamarké, chef du garage administratif ; Mbang Youssouf, ins­pecteur de l'enseignement élémentaire ; Djimaldongar, gestion­naire du Fonds de développement et d'action rurale (FDAR) ; Sabour, chef du secteur vétérinaire ; Dounia Nganaïmbala et Djimaldongar Djimong, tous deux agents techniques d'élevage ; Bétoubana, agent technique d'assainissement ; Maoubé Mendeng, secrétaire principal de police ; Sigwéyé Dono ; Bagaou Chaguen ; un débile mental, etc. Plusieurs autres personnes sont arrêtées, torturées et égorgées au bord du fleuve Logone, juste en face du secteur vétérinaire.

D’autres sont extraits des prisons de la gendarmerie et du commandement de la zone militaire, ligotés, conduits à Ninga, aspergés d’essence et brûlés vifs devant l’église à l'entrée de ce village. Entre autres MM. Kédjé, adjudant en retraite de la Garde nationale et chef de canton de Tchoua ; un adjudant en retraite de la gendarmerie ; le capitaine Djapa ; Ngarnaltam dit Terrerapide ; Michel, un joueur de balafon ; un vulgarisateur à l'OMVSD ; Mme Sara Ngarorbé, vendeuse de bière à domicile, etc.

Quant à MM. Loatikita, directeur technique de l'Office de mise en valeur de Sadégui-Déressia (OMSVD)[14], et Jean Kemkoï, chef de canton de Béré, à Mme Khamissa et plusieurs autres cadres, ils sont conduits à Ninga où ils sont exécutés un à un par Idriss Déby en personne en route pour N’Djaména – à la tête d’un convoi de quinze véhicules avec remorques remplis de riz, de petit mil blanc, de moutons, de cabris, de matériaux de cons­truction qu’il a pillés de Sarh à Laï.

De toutes ces personnes sommairement exécutées, seul Oumar dit Yéyé[15], tailleur de son état a échappé.

Les chefs des cantons de la sous-préfecture de Bessao arrêtés, jetés en prison à Doba et transférés vers N’Djaména périssent également à Ninga – à l’exception de M. Gaïngar, chef de canton de Komé-Ndolébé (sous-préfecture de Béboudja), sauvé in extremis par un samaritain présent au moment de ces forfaits à Laï. Il en est de même d’André Mougnan Laring[16] de la CotonTchad, et de Ngaradji de l’OMVSD.

Idriss Déby ordonne à ses tueurs à gage d’incendier ce vil­lage avant de continuer son chemin vers N’Djaména par Ba-Illi.

Tout cela se passe après des fouilles générales à Laï, ordon­nées par Idriss Déby. La plupart des hommes, femmes et enfants arrêtés sont rassemblés devant la prison centrale. Les musulmans sont ensuite séparés des chrétiens et des animistes : c’est la purification ethnique et religieuse.

Les bourreaux décident de tuer le maximum de "kirdi" (chré­tiens et animistes), mais le préfet Abdérahman Kari s'y oppose. Menacé à son tour par Idriss Déby, celui-ci se résigne. Il mourra, plus tard, de chagrin.

Les bras d’Idriss Déby dans ce nettoyage ethnique et religieux s’appellent Djoug-Djoug, Baganguem, Batablang, Christophe Samafou Gag, Maradas Salomon, etc.

 

À Moundou :

Idriss Déby a pratiqué une véritable boucherie humaine en cette année 1982 avant d’ordonner l’arrestation de l'avocat Ousman Touadé, ancien conseiller de Malloum, qui depuis lors est porté disparu. Âgé de 29 ans, son fils Christian Jacques Aimé Mouadjoum Touadé était venu du Japon, où il travaillait, pour rendre visite à sa mère à Sarh. Il a disparu, en mars 1984, entre N’Djaména et Sarh. Il aurait été arrêté, torturé et sommairement exécuté.

À Kélo :

Idriss Déby ordonne l’arrestation du lieutenant Déring, ancien ministre, qui est également porté disparu.

Quand j’interviens auprès d’Hissein Habré pour la libération, d’André Goldoum, du Dr Barack Abbo Nassour Mandekor, de Julien Djérang, de Sylvain Djingambaye… il me répond qu’ils n’ont pas été transférés à N’Djaména par Idriss Déby, tandis que Barack Gaïngar, vulgarisateur agricole, le sous-préfet René Mbaïbé, le commerçant Gaston Ndoldoum, ancien président de l’Assemblée nationale… sont morts en prison. Seul Michel Ndougaba a été libéré.

 

[1]. À cette occasion, il a tenté de poignarder un des ses collègues. Ce qui lui a valu son expulsion de France.

[2]. Dans la villa de M. Naïmbaye Lossimian à Moundou transformée en siège de la barbarie, les hommes d’Idriss Déby tels que Horché, commandant de la zone militaire du Logone avec résidence à Moundou, et son adjoint Barkaye, coupent les seins des femmes et les enfoncent dans la bouche des intéressées jusqu’à ce que mort s’en suive. Brahim Itno installe Abakar Tchoukou à Doba et Kindji Ahmat à Laï. Leur mission consiste à massacrer les « kirdi » pour instaurer la domination clanique à long terme.

[3]. Mais c’est le premier cercle qui dirige en réalité. Pour ordonner l’envoi des éléments de la Garde Républicaine à Sarh, Hissein Habré téléphone de la Mecque à M. Orozi Foudeibou, et non à Gouara, son intérimaire désigné.

[4]. Mbaïbokoum, nom authentique, et non Baïbokoum, qui est déformé.

[5]. Et non Beinamar.

[6]. Son demi-frère Mahamat Brahim Itno, ministre de l’Intérieur, réside à Sarh pour contrôler le territoire à lui confié. Ses parents et non moins alliés Kadjallami Boukar et Hemchi résident à Doba, son oncle Zakaria Berdeï à Moundou, d’autres membres de la famille à Kélo, Laï, Léré, Gounougya, Fianga, Pala, Bongor, etc. pour garantir le pillage des populations de la zone par la terreur.

[7]. Idriss Déby s’est fait assister dans sa macabre entreprise par un escadron de la mort composé de tueurs sans pitié, dont M. Mahamat Fadil, ancien chauffeur d’une entreprise publique à N’Djaména, nommé pour le besoin de la cause Directeur général de la Sûreté nationale.

[8]. Kirdi veut dire mécréant. Terme péjoratif utilisé par les musulmans du Tchad pour désigner des non-musulmans c’est-à-dire les chrétiens.

[9]. Il s’agit de MM. Julien Béassemnda, trésorier départemental et Konombaye, inspecteur de l’enseignement. Ce dernier a eu la vie sauve parce qu’il a disparu dans la brousse pour réapparaître en Centrafrique et en Côte d’Ivoire où il a obtenu le statut de réfugié politique.

[10]. Surnom attribué aux commandos rebelles du Sud tchadien.

[11]. Dr Laoukein Paul Mbaïnodjiel, chef de service des affaires juridiques à la présidence de la République, est désigné, sur ordre d’Idriss Déby, comme membre de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur l’as­sassinat d’Abbas Koty perpétré par Déby lui-même. C’est la deuxième fois que Dr Laoukein Paul Mbaïnodjiel est un témoin gênant. A-t-il encore vu ce qu’il ne devait pas voir et entendu ce qu’il ne devait pas entendre ?

[12]. Outre Djoug-Djoug, les autres bourreaux sont : Christophe Samafou Gag, Maradas Salomon, Baganguem Alawaye, Batablang, etc.

[13]. Caché au milieu des chèvres dans la chambre à leur réservée, le maire Dangle a été dénoncé par un membre de sa famille.

[14]. Batablang est allé chercher Loatikta dans sa cachette pour le livrer à Djoug-Djoug et ses compagnons.

[15]. Il a eu la vie sauve grâce au chauffeur de Djoug-Djoug chargé de l’exécuter. Après un simulacre d’exécution par ce chauffeur, Oumar Yéyé prend ses jambes à son cou sitôt le départ du convoi et s’enfuit au Cameroun.

[16]. André Mougnan Laring, chef de canton de Béré, M. Jean Kemkoï, ancien parlementaire, et tant d’autres personnes de Béré sont dénoncés par l’en­seignant Maradas Salomon dont le frère aîné voulait coûte que coûte être chef de canton à la place de Jean Kemkoï.

À Laï : mort sur commande des « kirdi », dont le colonel Alafi et consorts

En 1982, Idriss Déby donne pour instruction ferme à K. Ahmet d’enlever le colonel Alafi Maurice Kouladoumngar Ngonmbaye, ancien chef d’État-major de l’armée tchadienne[1]. Ce que fait Ahmet, à bord d'une Land Rover de l'hôpital de Laï. Le colonel Alafi est à table à son domicile en compagnie de son garde du corps. Les deux sont enlevés, conduits au lycée de Laï, à l’OMVSD et en brousse où ils sont torturés et achevés à coups de gourdins. Idriss Déby interdit formellement leur inhumation. Six mois durant, il oblige les militaires à prendre la garde nuit et jour aux alentours des restes des deux corps pour éviter qu’ils ne soient nuitamment enterrés. Jusqu’en 1983, les ossements du colonel Alafi et de son garde du corps jonchent le sol du bas-fond où ils ont été tués, près du fleuve Logone. Quand le chef de bataillon Zamtato Ganembang, adjoint de Déby, et moi-même obtenons d’Habré une inhumation digne d’un officier du rang d’Alafi, il ne reste que le squelette. Les restes d’Alafi et de son garde du corps sont enterrés à Hamakara[2]. Après cet acte humanitaire, l’avion ramenant Ganembang à N’Djaména, saboté sans doute à Sarh, manque de le tuer non loin de son village Kim.

Venant de Moundou pour Bongor, où il est attendu pour une réunion avec les éléments de l'Armée nationale tchadienne (ANT) hostiles à Kamougué, le ComChef Idriss Déby se livre également à son sport favori à Gounou-Gaya, Pala, Léré, Fianga et à Bongor au Mayo-Kebbi… : la purification ethnique et religieuse. Les tables et bancs des écoles et collèges où logent les tueurs de Déby sont transformés en bois de chauffe.

 

À N’Djaména : Des massacres de Hadjéraï originaires du Guéra et des vagues d’arrestations sont opérés dans les milieux des fonctionnaires et cadres des sociétés privées. Ainsi, pour libérer le poste de directeur technique de la Société tchadienne d’eau et d’électricité (STEE) pour un membre du clan, M. Kossi Ngagué est tué en prison. Pour libérer le poste qu’occupe M. Tochem (en réalité Tossem) à la Commission du bassin du Lac-Tchad, celui-ci est envoyé en prison. Heureusement, il réussit à s’évader. Etc.

Le cas de Jeannot Ngadi Nadjioroum, chef de service des Douanes (routes), illustre les pratiques qui ont cours. Il est arrêté parce qu’il est un témoin gênant.

Le directeur des Douanes, Guihini, est accusé d’avoir détourné plus de six milliards de F CFA au détriment du Trésor[3]. En ma qualité de secrétaire d’État à l’Inspection générale et au Contrôle d’État, j’ai demandé et obtenu sa destitution. Mis à ma dispo­sition pour les enquêtes, Guihini va s’en prendre au témoin n° 1, Jeannot Ngadi Nadjioroum, sur le point de déposer contre lui. J’ai en effet demandé aux services compétents de le convoquer et de l’entendre pour démonter le mécanisme qui a permis le détournement d’une somme aussi importante. Guihini, qui est du premier cercle du pouvoir, voit venir le danger. Il utilise la bri­gade spéciale d’intervention rapide (BSIR) de la DDS pour faire arrêter Jeannot Ngadi Nadjioroum et le jeter en prison sous pré­texte d’intelligence avec l’ennemi. De son cachot, ce dernier envoie le lieutenant Moïse Nodji Ketté, un des responsables de la BSIR, me demander de le prendre sous ma protection et de le faire entendre rapidement, car il est en danger de mort.

Mais Moise Ketté n’a pas fait la commission à temps. Au mo­ment où il est en train de me transmettre la demande de Jeannot Ngadi Nadjioroum, la Radiodiffusion nationale tchadienne (RNT) annonce le décès de ce dernier. J’apprendrai plus tard qu’il a été atrocement torturé. Selon Ketté lui-même, Guihini lui a enfoncé dans le ventre une branche de nimier pour lui broyer les intestins. Quand je me plains auprès d’Hissein Habré de cette barbarie, il démet, en plus de Guihini, Moise Ketté Nodji et Mahamat Bidon[4] de la BSIR. Il convoque son directeur de cabinet, le secrétaire d’État aux Finances, son conseiller économique et financier et moi-même. En notre présence, il ordonne au directeur de la Documentation et de la Sécurité d’arrêter Guihini et de le tenir à ma disposition pour enquête sur les milliards qu’il a empochés. Il lui demande en outre, de mettre des agents à ma disposition pour ma protection. J’ai catégoriquement refusé cette offre.

À la sortie de cette réunion, le directeur de la Sécurité passe me voir au bureau et me dit ceci : « C’est du bluff. Il ne faut pas croire ces gens-là. Vous avez bien fait de refuser l’offre de protection. Il ne faut jamais prendre les paroles d’Hissein Habré ou du clan pour de la monnaie comptant quand il s’agit des membres du clan ou de la famille… »

Ceci se vérifie puisque, quelques mois plus tard, Guihini est nommé directeur de la DDS.

Comme nous allons le voir dans les pages qui vont suivre, Idriss Déby fait massacrer les populations civiles dans les sous-préfectures de Mongo, Mangalmé, Bitkine et Melfi (Guéra), d’Aboudeia, Haraz-Manguegne et Amtiman (Salamat), d’Ati, Djédah, Oumhadjer (Batha), dans la préfecture du Ouaddaï, du Chari-Baguirmi, etc.

Aucune région du Tchad n’est épargnée par cette folie meurtrière.

 

Idriss Déby : après les « kirdi » du Sud, à moi les Hadjéraï du Guéra…

Tous les Hadjéraï cités ci-après, à titre d’exemples, ont été tués dans leurs maisons, leurs champs, dans les rues ou les prisons, etc.

Dans le canton Kenga

À Abtouyour : Saleh Gaba, journaliste ; Hissène Bidjéré, commerçant ; Gamané Kodi, électricien ; Adoum Abakar Gara, élève ; Gatchelemé Dabdaye, cultivateur ; Mankassia Kodbé, cultivateur, etc.

À Mataya : Djimet Tchéré, cadre d’Air Afrique ; Godi Barka, plombier ; Kafine Bada, plombier ; Ratou Dabnanga, employé de la CotonTchad ; Khamis Garboubou, plombier ; Garsouk Yakoub, cultivateur ; Hissein Tchotch, élève ; Danga Ratou, cultivateur ; Godi Kora, cultivateur ; Souk Nangnakigna, maçon ; Garboubou Maki, cultivateur ; Offi Gabyoa, cultivateur ; Bani Gardamlé, culti­vateur ; Dodi Tatoumlé, cultivateur ; Adoum Bambourou, culti­vateur ; Malloum Assi, cultivateur ; Dodi Kodmaligna, cultivateur ; Dodi Mangnakama, instituteur ; Daboubou Dodi, élève ; Alladjaba Nangyoki, cultivateur ; Tchéré Godi, cultivateur ; Kodo Nangoybini, cultivateur ; Sidjima Bedyélé, chef de terre ; Togui Gara, instituteur ; Datoumoukou Tartoto, maçon ; Abakar Godi, élève ; Garsouk Mangdodigna, élève ; Katché Kora, cultivatrice ; Abbo Tchéré, élève ; Khamis Goungaba, élève ; Ahmat Abba, élève ; Djimé Dabigri, cadre de la CotonTchad ; Saleh Godi, cultivateur ; Khamis Noibini, cultivateur ; Tchéré Kodo, cultivateur, etc.

À Sara-Kenga : Offi Gari, entrepreneur ; Mahamat Kodngargué, élève, etc.

À Barama : Abdoulaye Soudou, ingénieur ; Mahamat Gabréké, instituteur ; Tassi Kafine, instituteur ; Garsouk Godi, infirmier ; Ratou Issa ; étudiant, etc.

À Bidjir : originaire de ce village, Ahmat Dadji, adminis­trateur civil en chef, est arrêté et assassiné à N’Djaména ; de même, Issa Goudja, maître d’hôtel ; Ali Doungous, commerçant ; Khamis Mahamat, élève, etc.

À Banala : Adoum Baïkouma, instituteur ; Amane Mangniguigna, agent technique agricole ; Abdoulaye Moussa, comptable ; Djimé Boundi, instituteur ; Nangoutou Nangmardé, cultivateur, etc.

À Boulong : Koboyo Issa Rakhiss, cultivatrice ; Ahmat Bourkou, cultivateur, etc.

À Djaya : Abdoulaye Adef, élève ; Ahmat Makaïla, chef de village ; Gassedeké Godi, infirmier, etc.

À Djerbé : Daboubou Gatchelémé, maçon ; Dari Tchéré, élève ; Abderamane Tchéré, élève, etc.

À Maoua : Mahamat Zène, élève ; Oumar Abdelkader, culti­vateur ; Domki Idilim, cultivateur ; Alladjaba Daba, cultivateur ; Milik Letché, cultivateur ; Ibet Djassi, cultivateur ; Khamis Kafine, cultivateur ; Kafine Banatine, cultivateur ; Abba Zène Dolia, cultivateur ; Issa Abdelkerim, cultivateur, etc.

À Cim : Hissein Nanga Michelin, homme d’affaires ; Djimé Goudja, comptable, gérant de la société Tchami Toyota ; Dangai Hassan, gardien ; Kodsoua Allag, tailleur ; Djimé Gagoloum culti­vateur ; Guedi Tarnia, cultivateur ; Badolo Dounia, cultivateur, etc.

À Somo : Dimanche Seli, élève ; Ombi Adoum, cultivateur ; Bakoumi Daoud, cultivateur ; Brahim Abrass, cultivateur, etc.

À Boubou : Khamis Banatine, maçon ; Moctar Dabarama, cultivateur ; Seid Ramadan, cultivateur ; Motobakoulou, ma­nœuvre ; Abba Moussa Togo, restaurateur ; Dagas Mahamat, élève, etc.

À Galla : Khamis Dikati, élève ; Ratou Boundou, cultivateur ; Nangmalingué Assi, cultivateur ; Kafina Tassi, cultivateur, etc.

À Abdane : Ousmane Margaye, cultivateur ; Daye Boubou, cultivateur ; Abakar Dabida, cultivateur ; Badolo Maïara, culti­vateur, etc.

À Maligué : Adida Bedi, professeur ; Malloum Daoud, répa­rateur de moto ; Dogo Nangtoudjou, cultivateur, etc.

À Djécou : Takaye, chef de village ; Abakar Aya, cultivateur ; Guidam Aiboug, cultivateur ; Goi-Goi, cultivateur ; Parkaye Abalagne, cultivateur ; Tardo Payo, cultivateur ; Acheta Garanna, cultivateur ; Awiss Takaye, cultivateur ; Ali Idriss, cultivateur, etc.

À Matgoro : Saley Baty, cultivateur ; Gody Dalotdé, culti­vateur ; Abdraman Tchéré, cultivateur, etc.

Dans le canton Djonkor

À Moukoulou I : Nankoussou Dabdoukou, fonctionnaire ; Dodi Banatine ; Dabara Yoa, cuisinier ; Youssouf Marty, col­porteur ; Souleymane Doungous Gambide, cultivateur ; Abdelkérim Gaba, infirmier ; Mahamat Kabira Nadji, chef de canton ; Jérémie Daline Naiga, cultivateur ; Gabyoa Réké, cultivateur ; Khamis Doungous Gambide, cultivateur ; Bandjos Abdelkérim Gaba, mécanicien ; Djidanga Yotoloum, etc.

À Maboryo : Bandjertou Nangoutou, fonctionnaire ; Baliane Ratou Bichara, agent PTT ; Bakoro Goumbaboum, cultivateur ; Gabyoa Djoura, élève ; Aboui Bakoro Gambaboum, élève ; Djadjai Yoa Sagadine, cultivateur ; Gaston Adjamine, élève ; Bakoulou Joa Dété, maçon ; Gonala Atché, cultivateur ; Adoum Kafine Madi, apprenti chauffeur ; Ramadan Kafine Madi, maçon ; Adoum Dia Dabsoua, maçon ; Adoum Djarat, manœuvre ; Doungoussou Mouki, manœuvre ; Babikir Gontcho, élève ; Karim Tangai, cultivateur ; Dogo Seki, ancien combattant ; Hiddein Djarat, ancien combattant ; Mouli Néné, comptable, etc.

Moukoulou II : Namboina Djoumbé, cultivateur ; Dobiabrass, cultivateur ; Margaï Ringou, cultivateur ; Gabalo Dodi, culti­vateur ; Idriss Dounia, cultivateur ; Banatine Baye, cultivateur ; Difane Douguio, cultivateur ; Doma Katir, cultivateur ; Issa Gamirsi, professeur ; Wadji Moto, cultivateur, etc.

À Moukoulou III : Ramadan Bourkouma, mécanicien ; Ahmat Assia, manœuvre ; Difane Djimé, manœuvre ; Service Doungous, chauffeur ; Magni Seid, cultivateur ; Hatap Doungous, culti­vateur, etc.

À Séguine : Chaïbo Gabitouti, instituteur ; Adoum Yowniga, instituteur ; Adoum Idriss, élève ; Djaba Éténé, cultivateur, etc.

À Bokyo : Gamané Ratou, cultivateur ; Batouti Bakoumi, cultivateur ; Doungous Nangossoum, cultivateur ; Bada Gamané, enseignant ; Djimé Godi, cultivateur ; Khamis Noti, cultivateur ; Adida Bady, étudiant, etc.

À Djerkatche : Issa Moussa, fonctionnaire, etc.

À Morgué : Issa Baya, cultivateur, etc.

À Doli : Bamboyo Kodi, fonctionnaire, etc.

À Ambazira : Garanga Nangorga, chef de village ; Djimé, fonctionnaire ; Damkoussigna Gasserké, fonctionnaire ; Djégoutga Bakoumi, fonctionnaire ; Garboubou Togossoum, fonctionnaire ; Mahamat Garanga, cultivateur ; Boumdi Bakoumi, cultivateur ; Gamana Dounia, cultivateur ; Tchoubott Garboa, cultivateur ; Djerguéré Soudou, cultivateur ; Djimé Soudou, cultivateur ; Épé Dogardé, cultivateur ; Youssouf Gamané, cultivateur ; Issaka Gasserké, cultivateur ; Kinar Gardé Doko, cultivateur ; Jean Réké, cultivateur ; Adoum Seid, cultivateur ; Djibrine Bakoulou, culti­vateur ; Noudjoum Gamar, ménagère ; Aker Magni, étudiant ; Djoré Sadi, cultivateur ; Deidjé Arabi, cultivateur ; Idriss Ahmat, cultivateur ; Moussa Terap, cultivateur ; Brahim Degoursou, cultivateur ; Adoum Magni, cultivateur ; Moumine Nidjeit, culti­vateur ; Déyé Baba, cultivateur ; Daboubou Gota, cultivateur ; Bang Kolio, cultivateur ; Ali Hissein, cultivateur, etc.

Dans le canton Dangaléat

Ousmane Djimé Bichara, étudiant ; Déyé Hamadi ; pro­fesseur des collèges ; Moussa Sabre, agent météo ; Kintina Barka, conseiller pédagogique principal ; Allamine Nadjo, étu­diant ; Dokhone Akouya, commerçant ; Awada Chado, culti­vateur ; Djimé Débara, cultivateur ; Ahmat Mahamat, cultivateur ; Issa Barka, enseignant ; Dabanga Djalla, cultivateur ; Djado Djoukass, cultivateur ; Ardé Tassi, élève ; Nangaloum Kafine, élève ; Mahamat Rayé, Cultivateur ; Godi Nadjaye, élève ; Rakiss Dounia, élève ; Nadjé Hassan, cultivateur ; Brahim Nanterlé, cultivateur ; Djarma Bissi, étudiant ; Lisette Djarma, cultivateur ; Abatti Garbaye, cultivateur ; Néné Soumaïne, cultivateur ; Daga Taguilo, étudiant ; Soussa Fadjack, étudiant ; Tassi Nadji, cultivateur ; Gamari Sélé, cultivateur ; Gaye Guemon, professeur ; Djimé Hissein, étudiant ; Akouya Hissein, étudiant ; Mahamat Nadjo, étudiant ; Dago Barra, chauffeur ; Datcho Goma, cultivateur, etc.

Ibrahim Adam Mahamat, marabout ; Hamit Allakama, com­merçant ; Tchegré Adam Abdraman, manœuvre ; Adam Tom, commerçant ; Moussa Hamid, commerçant ; Goni Chiguefait, commerçant, etc.

À Baro : Moussa Tabac, manœuvre PAM ; Abakar Madallal, instituteur ; Abakar Fotor, Adoum Fotor et Ahmat Adoudou, gardiens ; Hissein Alio, tailleur, etc.

À Mongo : Djimé Ahmat Rahama, élève, etc.

À Bandaro : Djimé Atim, agent eaux et forêts.

À Kadam : Abdeldjelil Barka, cultivateur ; Abdoulaye Togolé, chauffeur, etc.

À Niergui : Mahamat Absine Taisso, agent de la STEE ; Mahamat Abderassoul, cultivateur ; Ousmane Gogar, instituteur ; Ramadan Ousmane, tailleur ; Mahamat Gassi, cultivateur, etc.

À Kafila : Ramadan Amali, médecin.

À Wawa : Andoka Anadif, cultivateur ; Aligueme Alhadj, cultivateur, etc.

À Tchakor : Ahmat Offi, électricien.

À Kilim : Daoud Damine, technicien supérieur STEE.

À Mondjono : Santi Seil, cultivateur.

À Kolé : Ahamat Mamine, administrateur civil ; Abakar Maguine, cultivateur, etc.

Annour Hissein, commerçant ; Absakine Labado, com­merçant ; Abakar Barkatallah, commerçant ; Abdraman Idekim, commerçant ; Adoudou Yacoub, commerçant ; Adoudou Bao, infirmier ; Youssouf Hamit, marabout, etc.

Idriss Nadoum, cultivateur ; Awad Toudo, cultivateur ; Touda Djamour, cultivateur ; Faki Azibert, cultivateur ; Cheik Azibert, cultivateur ; Seid Kegnel ; cultivateur ; Cheik Tarbou, cultivateur ; Matar Guimtchima, cultivateur ; Abdelkérim Abdallah, cultivateur ; Mariam Ali, ménagère ; Hababa Dalmadjit, ménagère ; Seide Hamdane, ménagère ; Acheik Moussa, cultivateur ; Cheik Yoma, cultivateur ; Haroun Abdelkadir, cultivateur ; Adoum Tacho, cultivateur ; Mayo Allas, cultivateur ; Djibrine Cheik, cultivateur ; Soubour Maguira, cultivateur ; Ahmat Mahamat, cultivateur ; Tchoroma Goudja, cultivateur ; Sakaran Moussa, cultivateur ; Mayine Dabara, cultivateur ; Mahamat Hissein, cultivateur ; Brahim Oumar, cultivateur ; Hapsa Adoum, ménagère, etc.

À Boulou : Hassan Adef, chef de village.

À Koutoutou : Koussa Abdelbanat, manœuvre.

À Boli : Badjam Kalamtan, manœuvre ; Mahamat Seid Gadran, manœuvre, etc.

À Ougoum : Djibrine Gamar, manœuvre.

À Zane : Hassan Mahdi, élève ; Amani Oumar, manœuvre ; Ahmat Bichar, élève ; Azibert Mahamat, gardien ; Alladjaba Djadid, cultivateur ; Abdoulaye Aguega, cultivateur, etc.

À Chinguil : Koursi Dalima, cultivateur ; Béchir Sacoac, cultivateur ; Bichara Brahim, cultivateur, etc.

Dans le canton Gogmi

À Gogmi : Mahamat Kré, élève.

À Guerfrène : Adoum Moussa, enseignant, etc.

À Cila : Djibrine Adef, chauffeur ; Hassap Doungoussou, cultivateur ; Seid Éli, cultivateur, etc.

À Likigne : Hissein Brahim, cultivateur.

À Ardeptalfati : Mahamat Ahmat, cultivateur.

Dans le canton Race Baraine

À Gogmi : Issa Adoum, enseignant.

À Djili : Biladjou Mardia, cultivateur ; Beleta Barka, cultivateur, etc.

Dans le canton Mokoffi

Mahamat Saboune, élève ; Hassan Lamana, cultivateur ; Hissein Lamana, cultivateur ; Hassan Boya, cultivateur ; Ousman Abdoul, tailleur, Oudan Ibet, éleveur ; Bichara Fatir éleveur ; Makaye Diab, éleveur, etc.

Dans le canton Djana Mousmare

Adoum Haroun, élève ; Bichara Dorondok, cultivateur, etc.

Dans le canton Melfi

À Baka : Brahim Djimé, cultivateur.

À Dabaka : Bachar Ramadan, cultivateur ; Ramadan Djimé, cultivateur, etc.

À Roukoum : Bekla Hano, cultivateur.

À Melfi : Oumar Abdjali, cultivateur ; Danna Mihimit, culti­vateur ; Djimé Mahdi, cultivateur ; Ramadan Dagallah, cultivateur, etc.

À Dahoua : Bourmah Oudah, cultivateur ; Ahamat Djimet, cultivateur, etc.

Dans le canton Dadjo-II, Eref

Abakar Makine, cultivateur ; Ali Dougara, cultivateur ; Abakar Abdoulaye, cultivateur ; Abakar Tamour, cultivateur ; Daoud Tamour, cultivateur ; Daoud Cherfaddine, cultivateur ; Youssouf Ousman, cultivateur ; Abderaman Cherfaddine, cultivateur ; Saad Azarak, cultivateur ; Yaya Mahamat Nour, cultivateur ; Yaya Younous, cultivateur ; Saleh Abdoulaye, cultivateur ; Mahamat Nour, cultivateur ; Daoud Albaine, tailleur ; Abakar Albaine, tailleur ; Ahmat Mahamat, marabout ; Abakar Hamit, marabout ; Ali Maryoud, cultivateur ; Haroun Adoudou, notable, etc.

Dans le canton Moubi

Mme Haoua Mahamat, ménagère ; Djimé Adam, marabout ; Arabi Ali, commerçant ; Hassan Tori ; Izzadine Yaya ; Ahmat Abbo ; Goudja Ousman ; Mahamat Ousman, etc.

 

 

 

En 1985, une tournée me conduit successivement à Bongor, Laï, Doba, Moundou, Kélo et à Pala. À mon retour, je dresse, à l’attention d’Hissein Habré, un rapport détaillé sur les pratiques de Déby et de ses acolytes placés par ses soins dans le sud du pays. Entre-temps, j'agis concrètement lors de mon passage dans ces villes. Ainsi :

À Bongor : Grâce à M. Joseph Doumbang, en service dans cette ville pour le ministère des Finances, j’ordonne au préfet, sans demander l'autorisation préalable d’Hissein Habré, de libé­rer tous les prisonniers politiques, dont M. Madjitangar et autres.

À Laï : J'en fais autant.

À Doba : Je suis informé à mon arrivée qu'Idriss Déby, Ibrahim Itno et Oumar Kadjalami Boukar procèdent à l'arrestation de 286 civils, dont M. Dobian, chef de canton de Mbikou[5], Guesdoum Célestin Béamngar, secrétaire à l’inspection primaire, Jean-Claude Salet directeur de l’école de Békia, etc.

Déby, Itno et Kadjalami les entassent dans des cellules de la gendarmerie, font apporter des graines de coton et des branches d’arbres toxiques qu’ils répandent autour des cellules avant d'y mettre le feu, dans le dessein d'étouffer leurs prisonniers par la chaleur et la fumée. Après vérification auprès du préfet Acyl, je mets celui-ci en demeure d'ouvrir les cellules en dépit du refus catégorique d’Oumar Kadjalami Boukar, qui réside à Doba. Une soixantaine d'épaves humaines seulement ont pu être tirées de ce four et libérées.

Rappelons cet épisode à Doba : un jour, totalement ivre d'alcool, Idriss Déby prend son arme, monte dans la caisse à l’arrière de sa Toyota, ordonne au chauffeur de démarrer et de circuler dans la ville, se dresse et tire sur tout ce qui bouge (hommes, femmes, enfants et animaux). Puis, tranquillement, il retourne à la CotonTchad où il réside.

À Moundou : Quand Zakaria Berdeï, un autre tueur patenté de Moundou[6], oncle d’Idriss Déby, apprend que j'ai fait libérer des prisonniers politiques à Bongor, Laï et à Doba, il nettoie à sa façon ses multiples prisons avant mon arrivée. Il en extrait et liquide tous les prisonniers politiques, et envoie à Hissein Habré un message lui demandant la conduite à tenir à mon sujet..

De retour à N'Djaména, je demande une audience à Hissein Habré qui, pour la première fois, refuse de me répondre.

Toutefois, j’ai dressé à son attention un rapport au vitriol, dans lequel je lui fais savoir clairement que s'il ne prend pas ses responsabilités en ce qui concerne les violations des droits de l’Homme, ma présence est sans objet au Tchad.

Idriss Déby au Comité central de l’UNIR : « Je continuerai à massacrer, n’en déplaise à Yorongar et Mianbé Romian… »

Au cours de la session du Comité central de l'UNIR qui se tient au Palais des congrès à Gardolé[7], M. Mianbé Romian, membre du Comité central, et moi-même décidons de dénoncer publiquement les massacres d'innocents dans le pays, au nord (de N'Djaména au Ouaddaï, en passant par le Guéra, le Salamat et le Batha) et au sud (du Moyen-Chari au Mayo-Kebbi en pas­sant par le Logone Oriental et Occidental et la Tandjilé) – un génocide, connu désormais sous le nom de "Septembre noir".

Alors que Hissein Habré lui-même préside la réunion, c’est Idriss Déby qui me répond : « MM. Yorongar et Romian, je tiens à vous dire une bonne fois pour toutes que quand l’ordre public est menacé ou troublé, je dois le préserver par tous les moyens notamment par des tueries et des massacres que vous dénon­cez. Dans tous les cas, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. Et puis, rappelez-vous de ce que les militaires sudistes ont fait avec les nôtres au Nord au temps de Tombalbaye, etc. »[8]

Il est appuyé dans sa logique macabre par certains caciques du parti qui finissent par des menaces.

En dépit de ces menaces ouvertes, Mme Kimto, M. Mianbé Romian et moi revenons à la charge en reprenant notre stra­tégie. Lors du congrès des FAN en 1984, Mme Kimto, ministre et membre du Bureau exécutif de l’UNIR, Mianbé, alors membre du Comité central de l’UNIR, et moi-même poussons la plupart des cellules de l’UNIR à dénoncer ce génocide dans leurs rapports d’activité. Ces rapports accusateurs, pointent du doigt le ComChef Idriss Déby : des rapports explosifs, du nord au sud et de l’est à l’ouest, des réquisitoires poignants et des cris d’alarme pathé­tiques fusent de toutes ces cellules, y compris celles auxquelles on s’attendait le moins. Conséquence logique de cette nouvelle stratégie, le régime, pointé du doigt par ses militants de base, est mis à mal de l’intérieur de son système.

Les masques pour la consommation de l’opinion internationale commencent à tomber un à un.

Entre-temps, comme message adressé aux violateurs des droits de l’Homme, nous avons, par des malices, amené Hissein Habré à suspendre des ses fonctions – pour excès de pouvoir et emprisonnements massifs et illégaux, fiches de délation, etc. – le commissaire à la Sécurité et à la Documentation du Bureau exécutif de l’UNIR, M. Issaka Hassan, qui confondait le parti avec l’État. C’est bien plus tard qu’il sera réhabilité sur inter­ventions de ses camarades de Wadi-Barid[9].

Sommet de l’OUA à Addis-Abeba (1984)

Encore en 1984, je fais partie de la délégation qui se rend à Addis-Abeba pour le sommet de l'OUA. Quand j'entends les mensonges du chef de la délégation tchadienne à la presse à propos du "Septembre noir", je décide d'abandonner la délé­gation à Addis-Abeba pour rentrer à Paris, où elle me rejoint quelques jours plus tard. À Paris également, je refuse caté­goriquement de prendre part à la conférence de presse que tient le chef de la délégation.

N’eût été la mission que je me suis assignée, celle de mettre le régime Habré hors d’état de nuire, je serais resté définitivement à Paris, car ce qui se pratique au Tchad, sous l’œil complice de la communauté internationale, est, tout simplement, insupportable.

Cet enchaînement délibéré de crimes de guerre et contre l’humanité confine au génocide !

 

Le projet diabolique de Brahim Itno et Idriss Déby Itno

En 1985, je décide de contrôler la gestion de la CotonTchad. Je découvre ainsi qu'Idriss Déby et son demi-frère, le ministre de l'Intérieur, Mahamat Brahim Itno, perçoivent mille F CFA par habitant au sud du pays, en plus des mille F CFA d'impôt (taxe civique) que perçoit l'État. Ces mille francs vont naturellement dans leurs poches. Je notifie aux préfets et sous-préfets de la région l’interdiction de cette perception. Par ailleurs, je dénonce ce racket par message daté de Koumra adressé à Hissein Habré et au secrétaire exécutif de l’UNIR. Cette dénonciation a failli me coûter la vie à Koumra, au cours de cette mission, n'eût été M. Émile Ouagadjio, revenu de nuit me prévenir du danger.

J’avais autorisé Émile Ouagadjio à voyager avec moi à bord de l’avion de la CotonTchad. Une fois à Koumra, je demande au pilote Seïd Youssouf de le déposer à Sarh. Émile Ouagadjio est allé rendre ses civilités aux maîtres du coin (Itno et Déby). Croyant qu’il ne comprend pas leur langue, Brahim Itno et Déby Itno se mettent à concocter en sa présence leur plan diabolique de me faire liquider la nuit venue, en faisant endosser cet assassinat par les "codos" qui sillonnent la région. Le bien fait ne se paie pas toujours en monnaie de singe. En entendant Itno et Déby pro­jeter de me liquider, Émile Ouagadjio revient nuitamment me prévenir avant de continuer jusqu’à Moissala, chez lui, pour éviter d’être envoyé deux mètres sous terre si jamais ces assassins le soupçonnent d’être venu me rendre compte de leur projet.

Je prends soin de faire répandre l’information autour de moi à Koumra pour que les agents de renseignement de la place en soient informés à leur tour. Le lendemain matin, je me fais dépo­ser par le pilote de la CotonTchad à N'Djaména où Habré me reçoit immédiatement pour recevoir un compte-rendu détaillé.

J'en profite pour lui faire savoir que M. Hassan Kolingar, Président-Directeur général de la CotonTchad, est arrêté à Sarh par le tandem Brahim Itno et Idriss Déby Itno.

Idriss Déby tue par plaisir. C’est son sport favori. Il banalise la tuerie, la mort, les tortures, etc.

Libération des détenus politiques sur intervention…

De 1982 à 1984, grâce à mes interventions auprès d'Habré, sont libérés de la DDS MM. Émile Ouagadjio et Philippe Djimtangar, opérateurs économiques (arrêtés pour avoir habité Kousseri, ville camerounaise de l’autre côté des fleuves Logone et Chari en face de N’Djaména) ; Jules Mbaïbikéel Ngar-Ira, arrêté et torturé par Madjimbang Joseph Mbaïtelda, préfet à Moundou, sous des prétextes fabriqués de toutes pièces ; Jacob Mita, chef de canton de Bodo (pour une histoire de chefferie) ; Me Bétel Ninganadji, directeur de cabinet du PDG de la CotonTchad, actuellement avocat au barreau du Tchad (arrêté pour avoir reçu à son hôtel son cousin Christophe Nadjimbaïdjé exilé à Garoua) ; Abdoulaye Djonouma, homme d’affaires ; Guélina, directeur financier de la CotonTchad ; Hassan Kolingar, PDG de la CotonTchad ; Joseph Begremian, élève ; Moustapha Hissein, homme d’affaires (accusé d’avoir rendu visite à M. Lamana Abdoulaye réfugié à Maroua) ; Victor Moussa Kaddam, Guélé arrêté au retour de son village ; Mme Béndodji, commerçante ; Joseph Ablaye, chef d’usine de la CotonTchad, etc.

Par ailleurs, j'intercède directement auprès d'Hissein Habré ou auprès des responsables de la police pour empêcher les arres­tations latentes d’innocents, que j'apprends par les intéressés eux-mêmes ou par des agents des polices parallèles retournés par mes soins, pour mon information. Parmi ces personnes, on peut citer MM. Bétombaïzé Keitoro, directeur général de la Coopé­rative des transporteurs tchadiens (CTT) ; Jacques Mbaïgoto et Jean Néndigui, tous deux cadres de la Banque centrale (BEAC), pour avoir pris une chambre d’hôtel à Kousseri (Cameroun) et fait des navettes entre cette ville frontalière et N’Djaména dans le cadre de leur travail ; Moussa Victor Kaddam[10], ancien direc­teur de cabinet de feu Idriss Miskine, accusé d’intelligence avec les ennemis que sont Maldom Bada Abbas[11] et Haroun Godi ; Valentin Bidi Néatobeï, de la justice, et Salomon Mara, de l’ONDR, accusés d’avoir diffusé des tracts à Moundou ; Dokalyo Mbaïrounga de l’ONPT, dénoncé à tort par un de ses neveux, M. Ngardoum Ndiwa ; Georges Diguimbaye, ancien ministre ; Énoch Nonga Ndoasngar, menacé d’arrestation par son oncle paternel Joseph Madjimbang, préfet à Moundou ; Ngarlem Ngarnguinam, pour avoir refusé le poste de directeur général de l’Inspection générale et du Contrôle d’État (IGCE) que voulait lui imposer Brahim Itno, secrétaire d’État à l’IGCE ; le général Mbaïkoua, opposant centrafricain (ce qui lui permit de fuir au Bénin) ; Martine Togui, femme d’affaires ; Miangar Doubré alors préfet de la Tandjilé[12], beau-père de Mianbé Romian, et ses compagnons d'infortune ; Mmes Hawaï et Félicité Kamougué ; le même préfet de Moundou Joseph Madjimbang (devenu mon tor­tionnaire en 1996)[13], pour avoir manqué de respect à son mi­nistre, M. Ibrahim Itno, etc.

D'autre part, certains amis et moi-même réussissons à faire suspendre par Hissein Habré le culte de la personnalité que diri­geait un Zaïrois, M. Moméné, avant que les caciques du pouvoir d’État ne réussissent à le faire rétablir : un Chef, affirment-ils, a toujours besoin d’être loué, vénéré, glorifié, chanté et dansé.

Le dernier Comité de réflexion

Le dernier "comité de réflexion" auquel je participe, composé de Guinassou, Mahamat Soumaïla, Reoulengar Amos, Adoum Moussa Seif, dépose sur le bureau d'Hissein Habré un réqui­sitoire remarquable sur les violations des droits de l'Homme. Ce rapport contient des propositions concrètes et conséquentes. Mais Hissein Habré y fait obstruction. Dans la foulée, je donne ma démission du gouvernement et ensuite de l'UNIR. Hissein Habré va quand même se débarrasser provisoirement d'Idriss Déby en l’envoyant à l’École de Guerre à Paris. Il va éga­lement rappeler à N'Djaména Ibrahim Itno de son QG de Sarh, Zakaria Berdeï et Ahmed Dari de Moundou, Oumar Kadjalami Boukar de son QG de Doba, etc.[14]

Après le départ d’Idriss Déby pour Paris, je développe et ren­force mes relations déjà solides avec son successeur, Hassan Djamouss. C’est à partir de là que je lui fais admettre l’idée d’un coup d’État contre Hissein Habré – celui du 1er avril 1989, qui échouera par la faute d’Idriss Déby. J'en ai rapporté les circons­tances au chapitre précédent.

Dans les pages suivantes, on peut lire quelques exemples de trafics dont Idriss Déby se rend coupable.

 

 

[1]. Le colonel Alafi Ngolebaye est accusé de tous les péchés des Toubou de Bardaï. Or, il n'était pas en poste à Bardaï à l'époque des faits qui lui sont reprochés. C’était plutôt le général Rodaï Batinda. Au cours d’une danse publique, l’adjudant Mouladjé a touché le mouchoir de tête d’une fille qui dansait. Un homme se disant beau-frère de celle-ci sort un long couteau pour l’enfoncer dans le ventre de celui-là. Le soldat Abdoulaye, originaire du Guéra, tente de s’interposer. Il est tué d’un coup par le beau-frère de la fille. S’en est suivie une chasse à l’homme, déclenchée par le chef de poste Rodaï. À la suite de cet incident malheureux, le Derdeï (père de Goukouni) est convoqué au bureau de Rodaï, qui lui demande d’enlever sa coiffure par politesse envers l’autorité qu’il représente. Ne voulant pas obtempérer, le Derdeï s’en est allé en Libye. Alafi Ngolebaye, chef de poste à Zouar, est affecté à Bardaï à la place de Rodaï Batinda.

Lorsque le Frolinat est créé, les responsables de cette formation politico-militaire instrumentalisent ce fait banal en accusant, à tort, Alafi Ngolebaye d'avoir arrêté, rasé et humilié le Derdeï. Il mourra en octobre 1982 de cette fausse accusation. Pourtant, au cours d’une réunion regroupant les officiers et présidée par le président Tombalbaye, Alafi Ngolebaye avait exposé à l’assistance ce qui s’était passé en affirmant n’avoir rien fait qui puisse altérer ses rapports avec les Toubou. Comme les mensonges sont têtus, c'est Alafi Ngolebaye (au lieu de Rodaï Batinda), qui reste le coupable aux yeux des Gorane.

[2]. Le colonel Alafi Ngolebaye est le père de Mme Agnès Alafi, ministre d’Idriss Déby, dont le mari a été également kidnappé à Maroua au Cameroun, transféré à N’Djaména et égorgé.

[3]. Quelques mois plus tard, Guihini est nommé directeur de la DDS.

[4]. Mahamat Bidon, qui a enfoncé une branche dans le ventre de Jeannot Ngadi Nadjioroum, est emprisonné.

[5]. Le chef de canton de Mbikou, M. Dobian, est le père de M. Assingar Dobian, actuellement président de la Ligue tchadienne des droits de l’Homme (LTDH) et vice-président de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH).

[6]. Zakaria Berdeï, oncle maternel du tandem Déby-Itno, est envoyé à Moundou pour garantir l’autorité familiale sur le Logone Occidental par les massacres, la terreur et le pillage.

[7]. Un des quartiers de N’Djaména.

[8]. Réponse d’Idriss Déby, commandant en chef des Forces armées natio­nales, à Yorongar, Fatimé Kimto et Mianbé Romian au cours de la session du Comité central de l’UNIR. Aujourd’hui, Mme Fatimé Kimto et M. Mianbé Romian sont entrés dans le gouvernement d’Idriss Déby comme ministres et/ou conseillers.

[9]. Le village où s’est tenu le congrès de la restructuration des Forces armées du Nord (FAN) peu avant la prise de pouvoir à N’Djaména.

[10]. Aussitôt après la mort d’Idriss Miskine et remercié de son poste, je l’ai, pour lui épargner le pire, proposé à Hissein Habré comme directeur général du ministère de la Fonction Publique, puis comme ministre.

[11]. Compagnon d’Hissein Habré et d’Idriss Déby, nommé préfet du Guéra dès leur entrée victorieuse à N’Djaména, le 7 juin 1982, Maldom Bada Abbas est arrêté et jeté en prison par Mahamat Ibrahim Itno, ministre de l’Inté­rieur, au motif de détournement des vivres offerts par les donateurs – sur la base d’un rapport de l’Inspection générale de l’administration com­mandé par le ministre. Il s’agissait d’empêcher Maldom de retourner en rébellion après la mort d’Idriss Miskine.

[12]. M. Doubré Miangar, parent d’Alafi, est préfet à Laï au moment des faits. Le commissaire Issa Djibrine projette de liquider ce témoin gênant, mais il est en mission à N’Djaména. Informé par Nadjibé, maire de Laï, il est resté définitivement dans la capitale. Le ministre des Finances, M. Élie Roumba, porte plainte contre lui pour détournement des deniers publics. Informé par l’intéressé, je suis allé vérifier les faits auprès de mon promotionnaire de l’ENA, M. Pierre Pabouni Jouhinet, directeur général du ministère des Fi­nances. Celui-ci me fait savoir que c’est un règlement de comptes de son ministre. C’est ainsi que je suis allé voir Élie Roumba pour le dissuader de son action en justice, qui ne reposait sur rien. Depuis lors, Doubré ne me quitte pas d’une semelle de N’Djaména à Pala en passant par Bongor, Laï, Doba, Moundou, Kélo (tournée au cours de laquelle j’ai libéré les détenus politiques cités plus haut), jusqu’à ce que je demande et obtienne auprès d’Hissein Habré sa nomination comme préfet du Logone Occidental à la place de M. Madjimbang. Cela n’empêchera pas M. Doubré de pondre, en tant que préfet de Moundou, un rapport à Hissein Habré où il m’accusera d’avoir mené des activités antigouvernementales lors du contrôle de la CotonTchad.

[13]. En 1989-1990, informé de l’éventuelle arrestation de Gali Gata Ngothé, Amnesty International rend public un communiqué tendant à dissuader Hissein Habré. Gali, directeur administratif de la CotonTchad, dément avec arrogance ledit communiqué en qualifiant cette institution humanitaire de tous les noms. Quelque temps plus tard, le même Gali est accusé, avec Joseph Madjimbang Mbaïtelda, Laoukein Bardet Frisson, Édouard Sailly, etc., d’avoir ourdi un complot contre le régime d’Hissein Habré. Tous sont arrêtés et jetés en prison. En exil en France, je me suis battu pour alerter l’opinion et des personnalités comme M. Jean-Louis Triaud, du Parti socia­liste (PS), Mmes Carmen Bader et Monique Mas, de RFI. Cela a permis leur transfert des geôles de la DDS à la Gendarmerie, où ils ont été libérés le 1er décembre 1990. En dépit des propos désobligeants de Gali, Amnesty International a mené une action décisive en faveur de ce dernier et de ses compagnons.

[14]. Ce génocide tchadien a fait l’objet de la création d'une commission sur les crimes d’Hissein Habré. Mais, pour faire plaisir à l’auteur principal de cette tragédie, en l’occurrence Idriss Déby, ladite commission a été sélective dans ses investigations. Ainsi, le Centre et le Sud n’ont pas fait l’objet d’enquêtes minutieuses comme cela a été au Nord, à l’Est, d’où Idriss Déby est originaire, et à N’Djaména où se trouvent les observateurs inter­nationaux. Quarante mille morts, c’est très peu par rapport à l’ampleur du génocide.