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Publié par Mak

Lettre Ouverte à «Majles Echa‘ab»

La Gosba, un cas d’apartheid tunisien

 

Mesdames et messieurs les député(e)s,

Je m’adresse à vous au nom de tous mes camarades.

Permettez-moi de vous adresser cette lettre qui peut paraître dérangeante Elle porte sur une réalité scandaleuse mais latente qui sévit dans notre société, nourrie depuis longtemps par des mentalités qui reproduisent une discrimination endémique basées sur la couleur de la peau et l’origine « ethnique », celle des noirs descendants d’esclaves.

LE RACISME ce mot « exotique » qui renvoie à l’Afrique du sud ou l’Amérique ou aux des pays européens. Un mot que l’on croit étranger à notre pays. Pourtant, des pratiques discriminantes, des mots stigmatisants et humiliants, des comportements agressifs et violents envers les concitoyens noirs sont monnaie courante chez nous. Cela s’appelle aussi du RACISME.

L’histoire des noirs tunisiens c’est le maillon perdu de la chaine de l’histoire officielle de la Tunisie. Reconstituer cette histoire c’est un chantier qui doit être pris au sérieux par les chercheurs et par toutes les composantes de la société civile. Certes, la réconciliation avec la dimension africaine de notre pays est aussi une des questions qui doivent être posées pour mieux comprendre et assumer notre « identité » géographique et géopolitique.

 

Mesdames et messieurs

Je vais m’adresser avant tout à l’humain en vous. Je vais vous parler des souffrances et des frustrations d’une partie du peuple tunisien… Je vais vous parler de la condition humaine en général et de la condition d’une partie de notre peuple qui la peau sombre.

Faut-il rappeler que les droits économiques et sociaux ne sont, en réalité que le support de la DIGNITÉ humaine de chacun.

Je ne trouverais pas meilleure illustration de mon propos que le sort des gens de Gh’bonton tels qu’ils sont décrits dans le film « ″ABID″ Gh’bonton, mémoire de l’oubli » du jeune réalisateur Ramzi Bjaoui[1], ce documentaire qui témoigne d’une réalité socioculturelle trop longtemps ignorée, a été projeté deux fois dans deux cinémas différents pendant les journées cinématographiques de Carthage le mois de Novembre 2012 (Panorama, cinéma tunisien)

L’histoire de « Abid Gh’bonton » entre la légende et la mémoire ambigüe

En mettant ouvertement l’accent sur la marginalité spatiale, économique et sociale de « Abid Gh’bonton », littéralement « Esclaves de Ghbonton » le film fait un portrait historique et actuel d’un groupe de noirs sédentaires de Gosba, un village à 23 km au sud du gouvernorat de Medenine.

C’est à travers la mémoire des anciens que le réalisateur essaie de situer l’origine historique de ce groupe. Plusieurs légendes continuent à être colportées, notamment celle selon laquelle, les « Abid Gh’bonton » seraient issus d’un esclave noir dont les maîtres blancs lui auraient légué une partie du patrimoine, appartenant depuis à tous les habitants de cet endroit.

Sujets libres et citoyens, les Tunisiens de Gh’bonton sont toujours nommés « Abid », esclaves. Ils sont encore considérés comme des citoyens de second ordre, inférieurs aux blancs de leur village. La pauvreté, la marginalisation socio-économique des habitants de « Gosbet l’‘abid » sont frappants. Aucun encadrement n’est prévu pour les jeunes qui abandonnent l’école à un âge précoce, faute des moyens.

Marginalisés géographiquement et économiquement, perdus, désarmés, dépourvus de tout moyens (matériels ou immatériels), ils n’ont ni force ni ressource intellectuelle pour se défendre. Vivotant, de petits boulots en activité précaire, la plupart de rêvent que de « brûler » (harga) et quitter le village pour d’autre cieux.

 

L’apartheid en Tunisie, incroyable mais vrai.

Ce qui ne semble pas choquer le Tunisien, c’est que dans le film de Ramzi Bjaoui, les populations noires et blanches évoquent et pratiquent la non-mixité dans les mariages. Les blancs se marient entre eux et les noirs entre eux. C’est le tabou absolu. Il serait inimaginable de voir un(e) Gh’bonton blanc se marier avec un(e) Gh’bonton noir… Ces mœurs qui consacrent la discrimination sont connues dans tous le sud tunisien.

Plus frappant et plus alarmant, le village est partagé en deux : une partie pour les noirs une autre pour les blancs. Les deux « territoires » sont séparés par un oued appelé Oued al-Fja. Le film sonde plus profondément la réalité de ce micro-apartheid et nous montre que les élèves de ce même village, qui fréquentent les mêmes lycées ne prennent pas le même bus.

Âmes sensibles s’abstenir, cette ségrégation dans les transports existe depuis 2000, suite au mariage d’une jeune noir et d’une jeune blanche sans le consentement de la famille de cette dernière. Ce scandale persiste encore aujourd’hui.

Une vielle génération soumise, une jeunesse rebelle

Le film mette également l’accent sur les troupes musicales de « Abid Ghb’bonton ». Ces derniers sont, en effet, connus pour le chant des groupes dits « Taïfa » et leurs danses. Grâce à leur musique ancestrale, ils célèbrent les mariages de la région et d’ailleurs. Ce métier est spécifiquement un métier de noirs et est considéré comme une honte pour les Gh’bonton blancs. Mais en même temps, l’animation d’un mariage par l’une de ces troupes est très recherchée. Consciemment ou inconsciemment c’est une reproduction de la relation maître-esclave. Le noir est non seulement asservi mais il est aussi l’animateur des fêtes domestiques. Ce métier a été transmis et continue de se transmettre d’une génération à une autre.

Dans le film, Chaker un jeune noir de « Abid » Gh’bonton, s’illustre par sa forte personnalité et sa lucidité dans l’analyse de la situation de son groupe d’origine dont il parle avec un certain aplomb. Il fait montre de maturité intellectuelle dans son abord des relations noirs-blancs. Il refuse catégoriquement la transmission de l’« héritage esclavagiste ». A ses yeux, les seules conditions pour changer l’état de servitude et de dépendance sont : les études et le travail… Mais ailleurs : « Je ferai de hautes études et je ne reviendrai à mon village que 3 jours par ans dit-il … » il continue « … quand je serai bien placé personne ne me regardera avec un air de supériorité ».

C’est dur de changer tout seul une mentalité ancrée dans les habitudes et les pratiques. Chaker qui a eu son Baccalauréat a fui son village, non pas parce que la nature est dure chez lui, ni non plus parce que Gosba fait partie des régions les plus pauvres, mais parce qu’il est conscient que la situation des noirs est humiliante, insupportable.

Chaker est un jeune parmi d’autres à Gosba, tous à la recherche d’un air plus respirable, tous prêt à risquer l’aventure de l’exode, à risquer leur peau dans une « Harga » un jour ou l’autre.

La dernière séquence du film (version 2012) montre les petits élèves de « Abid Ghbonton » entrant avec enthousiasme dans leur école. Ces petits seront-ils les moteurs de changement etr de la rupture avec cette réalité douloureuse ?

J’ai parlé du racisme et discrimination à Gosba. Cela ne veut pas dire que le racisme n’existe pas ailleurs sur le territoire tunisien. Il est partout dans les villes, villages et quartiers (Gwanda, Medou, Djebra, Mareth, Gabès, Sfax… Et même à Tunis). La seule différence à mon sens est l’institutionnalisation du racisme à Gosba. Une situation qui arrange une partie raciste du village avec une collaboration étatique. Ailleurs, le racisme est pour ainsi dire informel, insidieux, sournois ou ostensible. Mais partout il se développe à ciel ouvert au su et au vu de tous.

Les deux bus de Gosba sont la création des autorités. Quel message voulons-nous passer à ces enfants qui seront l’avenir de la Tunisie ? Quelle mentalité vont- ils reproduire pour les générations qui viennent?

Ces deux bus sont non seulement une honte nationale et un scandale sans nom dans la Tunisie postrévolutionnaire, mais surtout une incitation permanente à la haine et à la discrimination entre des enfants tunisiens. Nous sommes inquiets devant l’insensibilité des législateurs et des ceux qui ont le pouvoir d’affronter ce racisme et ce micro-apartheid sans bouger le petit doigt ?

 

Mesdames et messieurs les député(e)s

Voilà un dossier urgent qui doit figurer parmi les priorités des législateurs que vous êtes. Rappelez-vous, les noirs de Gosba sont en principe des citoyens comme les autres.

Nos recommandations, nous les avons publié ailleurs, elles sont restées jusque là sans réponse. Nous tenons à les rappeler :

  • L’urgence des urgences c’est aller sur place et trouver une solution au problème des deux bus. On ne peut pas parler de transition démocratique alors que l’autre bout de notre pays règne un apartheid qui divise des enfants et des lycéens.
  • L’accès à l’opinion à travers les moyens de communication afin que la question soit débattu dans l’espace public.
  • La diffusion de la culture antiraciste dans les programmes et l’espace éducatifs, à tous les niveaux scolaires.
  • Autre urgence, la loi doit comporter un dispositif qui pénalise la parole et les comportements racistes. La lutte contre le racisme dans notre pays fait partie de la construction démocratique.

 

Maha Abdelhamid

 

 

[1] Scénarisé par Oussama Jamei et produit par Objecif-Prod.