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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Le Tchad est, depuis novembre, le théâtre d’un mouvement de contestation citoyen totalement inédit. Baptisé « Trop c’est trop », il lutte contre la mainmise du président Idriss Deby sur l’Etat. La France soutient activement le régime en place puisqu’il est devenu le pivot militaire incontournable dans sa politique africaine.

Grand pays désertique de l’Afrique centrale et ancienne colonie française, le Tchad fut, dès son indépendance en 1960, un foyer de guerres civiles. Depuis son arrivée au pouvoir au terme d’un coup d’état en 1990, Idriss Deby a bénéficié du soutien indéfectible de la France qui a toujours vu dans cet homme un garant de stabilité dans une région en proie à des conflits récurrents (Soudan, Darfour, Libye, Nigeria…). Qu’importe si ce soutien se fait au détriment de la démocratie et d’une bonne gouvernance : la préservation des intérêts nationaux a un prix.

24 ans que Deby est au pouvoir, 24 ans que l’on vit dans la misère extrême, 24 ans que le peuple est bâillonné et que l’on n’entend pas son cri : trop c’est trop.

Aujourd’hui, le Tchad est le théâtre d’un mouvement pacifique de contestation citoyenne sans précédent, sur fond de tensions sociales contre la cherté de la vie. Directement inspirée des Burkinabés qui se soulevèrent, et renversèrent le 31 octobre Blaise Compaoré au pouvoir depuis 1987, la coalition baptisée « Trop c’est trop » fondée le 18 novembre, réunit des partis d’opposition, la société civile et des étudiants. Elle revendique de véritables mesures sociales pour mettre fin à la pauvreté endémique qui mine le pays et la redistribution démocratique des cartes du pouvoir.

A ce mouvement inédit par son ampleur et son intensité, dans un pays où le pouvoir s’acquiert par la guerre, où la rue et les urnes n’ont pas leur mot à dire, le gouvernement a répondu par la force. L’armée tire à balle réelle dès le 11 novembre sur les manifestants à Ndjamena, puis sur ceux de Doba, Sarh et Moundou. Le décompte des victimes se chiffre au minimum entre 5 et 10 morts. Il s’ensuit une vague d’arrestations arbitraires au sein des opposants, et on demeure à ce jour, sans nouvelle de plusieurs centaines de Tchadiens.

Cette répression, par sa brutalité, cherche à casser la dynamique de ce mouvement civique et démocratique. Elle est révélatrice de la pratique du pouvoir d’Idriss Deby dont les dérives autoritaires et despotiques excèdent toute une frange de la population exclue du pouvoir et des politiques étatiques. Ibangolo Maina Abel, opposant politique réfugié en France, traduit ainsi la frustration accumulée par nombre de Tchadiens : « 24 ans que Deby est au pouvoir, 24 ans que l’on vit dans la misère extrême, 24 ans que le peuple est bâillonné et que l’on n’entend pas son cri : trop c’est trop ».

Idriss Deby a placé des membres de son ethnie d’origine, les Zagawas vivant dans l’Est du pays, à tous les secteurs stratégiques de l’Etat tchadien. L’administration, l’économie et l’armée sont ainsi mis sous le contrôle étroit du Président, et de son clan. Il a en outre modifié la constitution dès 2005 afin de pouvoir se faire élire de manière illimitée à des élections présidentielles sans suspens.

 

Marche de soutien au collectif « Trop c’est Trop », à Paris © www.patriotestchadiens.com

En 2003, le Tchad devient un pays pétrolier avec l’exploitation de puits qui devraient assurer une rente annuelle de 2 milliards de $, dont 70 % devraient être consacrés à l’éradication de la pauvreté. C’est tout au moins ce qu’a promis Idriss Deby. La réalité est toute autre puisque la captation de cette rente se déroule dans l’opacité la plus absolue et que le prix à la pompe au Tchad n’a cessé d’augmenter ces dernières années, pour atteindre en décembre le prix exorbitant de 3,5 euros le litre. Pour un pays où 50% de la population vit avec moins de 1 euro par jour, la pilule est difficile à passer. D’autant plus que Deby et ses proches sont accusés par ses opposants d’en gonfler artificiellement le prix dans le but d’engranger davantage de bénéfices. Tant pis si cela se fait au détriment de tout un peuple pour qui la mobilité dans ce grand pays désertique est essentielle au quotidien. A Ndjamena, Doba et Moundou, les manifestants s’en sont pris aux citernes, symbole du despotisme de l’Etat tchadien.

En outre, si le Tchad se trouve en condition de quasi pénurie de pétrole, c’est aussi à cause de la contrebande, qui serait directement organisée au sommet de l’Etat. Ce dernier est accusé de fournir du carburant à l’organisation nigériane Boko Haram, estampillée terroriste par la communauté internationale, et aux rebelles de la Seleka dont les exactions en République Centrafricaine ont conduit la France à intervenir. En sus, Ndjamena est soupçonné d’offrir un soutien militaire, logistique et financier à ces groupes contre un pacte de non-agression. Le président tchadien assurerait certes une paix relative sur son territoire, mais exporterait, en échange, la guerre chez ses voisins.

Aussi pour ses détracteurs, Idriss Deby est le pompier-pyromane de la région : derrière une volonté affichée de lutter contre le terrorisme, il nourrit l’instabilité, en offrant un soutien à des organisations menaçant les Etats des pays voisins.

Malgré l’ambiguïté de ses rapports avec Boko Haram et la Seleka, Deby est revenu dans les petits papiers de l’Elysée grâce à son soutien militaire au Mali, et la mise en place du centre opérationnel de Berkane dans la capitale tchadienne, base de départ du plus grand déploiement militaire français depuis la guerre d’Algérie. François Hollande qui s’était pourtant promis de ne pas se fourvoyer auprès des dictateurs, fut contraint à un brutal rétropédalage. Il a reçu et visité à deux reprises le président tchadien. Manuel Valls s’est également rendu à Ndjamena le 22 novembre, alors que la répression du mouvement « Trop c’est trop » battait son plein.

 

François Hollande et le président tchadien Idriss Déby, à l’Elysée. © REUTERS/Benoit Tessier

Aujourd’hui, les services de sécurité tchadiens ont eu raison des premières émulations du mouvement, mais les germes d’une révolte constructive ont été jetés, la société civile tchadienne s’organise pour s’insérer durablement dans l’échiquier politique. Le silence coupable des médias français sur la situation au Tchad doit être brisé. A la différence de l’Etat, le journalisme n’a pas à verser dans la realpolitik. Ce mouvement, qui s’inscrit sur des bases civique, démocratique et pacifique, détonne sur la scène politique tchadienne, plus habituée aux rafales des kalachnikovs qu’au silence de l’isoloir.

SOURCE: http://impactmagazine.fr/trop-cest-trop-mouvement-citoyen-inedit-au-royaume-didriss-deby/