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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Une vingtaine de personnes au moins seraient mortes samedi 29 mars à Bangui, la capitale centrafricaine, sous le feu de soldats tchadiens présents dans le pays dans le cadre de la mission de sécurité africaine soutenue par l’ONU. Si le contexte de ces violences reste flou, certains témoins expliquent que les soldats auraient riposté après avoir été visés par une grenade. Le conflit centrafricain doit-il faire craindre un débordement sur le territoire du Tchad ? Entretien avec Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, en charge de l’Afrique.

 

 

Philippe Hugon : L’armée tchadienne en Centrafrique se trouve dans une situation relativement ambiguë puisque l’on sait très bien que le Tchad a soutenu l’ex-Séléka [coalition à majorité musulmane opposée à l’ancien président François Bozizé], dans laquelle se trouvaient des Tchadiens. Le Tchad est un peu un « faiseur de rois » et de présidents en Centrafrique et Idriss Déby [le président tchadien], qui avait soutenu un temps Bozizé, a ensuite soutenu son successeur Michel Djotodia.

Si le Tchad est présent dans le jeu politique centrafricain, il est également une des forces présentes dans la MISCA [Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine] qui a comme mandat de désarmer les ex-Séléka. Elle se trouve aujourd’hui être une force d’interposition entre des anti-balaka [milices d’autodéfense à majorité chrétienne] et les ex-Séléka. L’armée tchadienne a une position extrêmement ambiguë : on sait qu’elle essaie prioritairement de protéger les populations musulmanes, qu’elles soient centrafricaines ou africaines (comme les Maliens ou un certain nombre d’immigrés au Tchad), et essaie de favoriser leur rapatriement soit vers la zone de l’Est de la Centrafrique qui est contrôlée actuellement par les ex-Séléka, soit vers le Tchad. L’armée tchadienne est considérée par les anti-balaka, groupe très hétérogène, comme prenant partie pour les ex-Séléka, favorisant donc les populations musulmanes au détriment des populations chrétiennes.

Philippe Hugon : Pour la raison que le Tchad considère que la Centrafrique fait partie de sa zone d’influence (un peu comme l’Algérie considère que le Mali fait partie de sa zone d’influence). Il pense donc que c’est aux forces d’Afrique centrale, où le Tchad joue un rôle important, d’intervenir. Le Tchad a la puissance pétrolière, le financement, et une armée de poids (on le voit notamment au Mali) donc il ne tient pas à ce que les troupes africaines se diluent dans des troupes de casques bleus sous l’égide des Nations unies. Il a tout de même accepté, in fine, peut-être sous pression de la France, que la force de la MISCA devienne une force de casques bleus.

Philippe Hugon : Il faut savoir que le Tchad a d’énormes ressources pétrolières qui se trouvent notamment le long de la frontière centrafricaine. Le Tchad a aussi une armée de 60 000 hommes qui a été rendue possible grâce aux ressources pétrolières parce que ces ressources, qui ont surtout servi à alimenter des circuits de corruption, ont également servi à former cette armée constituée essentiellement de Zaghawa, qui sont du groupe ethnique du président Idriss Déby. C’est une armée extrêmement valeureuse : au Mali, par exemple, c’est la seule armée africaine efficace qui accompagne la force française Serval. La Centrafrique a toujours été considérée comme une zone d’influence du Tchad qui a successivement soutenu l’ancien président Ange-Félix Patassé, puis Bozizé, jusqu’au moment où il l’a abandonné en soutenant plutôt la Séléka (composée très largement de Tchadiens et de Soudanais).

Philippe Hugon : C’est une situation qui était compliquée parce que le départ de Djotodia a été négocié à Ndjamena, capitale tchadienne, notamment sous influence de la France. Donc le Tchad a accepté le départ de Djotodia. Il faut aussi savoir que Mme Samba Panza, qui est sûrement le meilleur choix que pouvait faire le CNT (Conseil national de transition), le CNT lui-même étant composé d’ex-Séléka qui sont proches du Tchad. C’est sûrement une femme très indépendante, mais il faut savoir que le CNT a très peu de légitimité parce que c’est un comité qui a été constitué à l’époque de Djotodia, Cette légitimité n’interviendra que quand il y aura des élections mais celles-ci n’auront pas lieu avant un temps relativement long.

Philippe Hugon : Il y a plusieurs types de réfugiés : ceux originaires de Bangui qui sont pourchassés parce qu’ils sont peuls par exemple, ou encore des Tchadiens membres de l’ex-Séléka. Il y a donc des réfugiés qui sont dans des camps et qui supposent de l’aide humanitaire. Mais il y a également des ex-Séléka qui sont revenus au Tchad avec des armes. En Centrafrique, puisque les frontières ne sont pas du tout contrôlées, des opposants au régime d’Idriss Déby reviennent aussi. La sécurité du Tchad est donc également menacée par l’arrivée massive d’hommes armés ou d’hommes ayant caché des armes et qui peuvent très bien les récupérer.

Il faut aussi savoir que tous les pays limitrophes qui accueillent les déplacés et les réfugiés ont à gérer ces camps et que cela crée évidemment des difficultés pour ces pays, pas simplement financières mais de cohabitation avec les populations. Le Tchad, qui a longtemps été un acteur principal, risque de subir les conséquences du chaos centrafricain, et beaucoup de responsables au Tchad sont actuellement très inquiets par rapport au devenir du pays, notamment des responsables proches d’Idriss Déby. Il faut enfin ajouter que le trafic des diamants centrafricains, qui est aussi très important pour comprendre le conflit actuel, se fait essentiellement par la voie tchadienne.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Philippe Hugon est directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge de l’Afrique. Consultant pour de nombreux organismes internationaux et nationaux d’aide au développement, il enseigne au sein du Collège interarmées de défense et l’IRIS SUP’. Il a par ailleurs enseigné au Cameroun et à Madagascar. Il est également directeur scientifique de la Revue Tiers Monde et chargé du chapitre « Afrique Subsaharienne » dans L’Année stratégique. Il a récemment publié une note sur « Les défis de la stabilité en Centrafrique